Introduction à
sa pensée
Colloque 2005: Moi authentique et appartenances

 

Authenticité, intégration et communications

Louis Lesage

            0.0 Une communication authentique et une réponse en filigrane. 

            Avec un titre comme celui-là, on pourrait s’attendre à une recherche savante sur le sens de ces expressions : authenticité, intégration, communications dans l’œuvre de Lonergan. Mais au fond tout simplement, ce que je souhaiterais faire : c’est de vous communiquer  de la manière la plus authentique comment je pense avoir intégré quelques dimensions de la pensée ou de la démarche de Lonergan. Ce qui sous-tend cette tentative, c’est la thématique du colloque : de quelle manière l’authenticité décrite par Lonergan  construit ou déconstruit nos appartenances, appartenances  signifiant  pour moi  les multiples facettes de notre identité, de mon identité. Mais la réponse à la question restera plutôt en filigrane.

            0.1 Un détour : les influences.

            D’abord, un petit détour. Récemment, j’ai été appelé, a faire un  topo, un court reportage télévisé,  sur Claude Ryan en faisant ressortir d’une façon très sommaire l’influence qu’a exercée  sur lui, le Cardinal John Henry Newman qui vécut tout au long  XIXè siècle, de 1801 à 1890. Ce qui m’a fasciné, c’est que cette influence qui toucha Ryan au début de sa vingtaine  fut durable et qu’elle marqua  toute  sa vie  intellectuelle,  spirituelle, théologique. Notre journaliste et politicien bien connu se dit redevable à Newman de quelques grandes idées ou thématiques  sur la rigueur intellectuelle, la place de la raison ou de l’esprit dans le développement de la foi, la valorisation de la culture, de la politique, et dans un univers  plus ecclésial, de la  valorisation du laïcat, et même aussi de sa compréhension de l’Évangile, car Ryan a toujours médité les sermons de Newman.  Par ailleurs, on sait aussi que Newman a aussi beaucoup influencé Lonergan. Ce dernier aurait lu, selon Gaston Raymond cinq fois « Grammar of Assent ». Je mentionne ces faits pour contextualiser mon approche de Lonergan et essayer de cerner plus précisément  l’influence qu’a pu exercer sur moi la fréquentation et la lecture assez régulière de quelques pages du théologien et philosophe canadien et québécois. Je fais également tous ces rapprochements parce en m’interrogeant sur l’influence de Lonergan dans ma une réalité dont on parle continuellement sans pouvoir jamais véritablement la mesurer .Quelle a été l’influence du pape sur du monde? L’influence de l’opinion publique sur les politiciens?  L’influence de Lonergan sur Gaston Raymond, que je remercie d’ailleurs d’avoir été  à la source de l’influence de  l’influence de Lonergan dans milieu francophone et influence qui va sans doute croître à la suite de ce colloque. Pour rejoindre la thématique du colloque, quelle a été l’influence de Lonergan dans la construction des mes appartenances? Qu’est-ce qu’une appartenance. Est-ce une nouvelle façon de raconter ou de dire mon identité?

            0.2 Présence des œuvres de Lonergan.

            D’abord, je dois dire que a été présent dans ma  vie depuis 40 ans.  Depuis les premiers cours de logique, car c’était dans un cours de logique que Gaston nous a introduit à Lonergan, en octobre 1964, j’ai toujours gardé un œil sur Lonergan, acheter plusieurs de ces livres , ou des essais qui lui sont consacrés et je rêve encore d’une lecture complète, sérieuse, méthodique de l’Insight que plusieurs d’entre vous connaissez par cœur.  Bien que je n’en sois pas devenu un spécialiste, la lecture, et la réflexion et la méditation devrais-je ajouter de nombreuses pages de Lonergan, m’ont inspiré beaucoup et parfois guidé à certaines étapes de ma vie. Son œuvre, au-delà de ses technicalités est une invitation constante à l’authenticité¸à l’intégration, et à la communication . Elle est un soutien au  dépassement continu de soi, vécu dans une grande liberté et dans une attention non seulement à sa propre conscience  intentionnelle mais aussi une attention à l’Esprit créateur, que l’on peut écrire avec une petit e  ou un grand E.

            0.3 Deux points.

            C’est le temps de plonger dans le vif du sujet et allons-y. Il y deux points sur lesquels  l’influence de Lonergan a été plus explicite, plus consciente, plus opérationnelle .

            1.1. Objectivité et honnêteté.

            D’abord parlons du journalisme. Sur le plan éthique, le milieu journalistique est depuis longtemps traversé  par une problématique qui  revient  régulièrement  : l’objectivité journalistique.  Il y a des politiques journalistiques, des codes  d’éthique,  qui nous renvoient à des exigences d’objectivité. Et que l’un des commentaires critiques adressées le plus souvent aux médias, venant des gens d’horizons sociaux ou politiques ou culturels très différents, c’est  en  plus de la superficialité,  le   manque d’objectivité, et d’être « biaisés» .Bien  des  fois, ai-je entendu ou lu des critiques qui accusent par exemple Radio-Canada d’être fédéraliste, d’être trop souverainiste, d’être  pro-syndical, ou pro-patronat . La couverture de l’actualité religieuse fournit très souvent les mêmes genres de commentaires. Celle-ci serait superficielle, nourri par des préjugés sommaires, malicieuse, caricaturale et insignifiante. Ces critiques sont souvent sous-tendues par une conception de l’objectivité qui est de l’ordre de l’équilibre entre les points de vue , ou encore de l’équité. Un  média est objectif s’il présente équitablement les différents points de vue sur une question. Dans le milieu journalistique, même elle est présente dans les codes, on a renoncé peu à peu à cette notion et on a remplacé par celle d’honnêteté. Et que de fois, j’ai entendu cette expression :l’important ce n’est pas d’être objectif, mais d’être honnête. Et l’analyse fondée sur des exigences d’objectivité  et de connaissance des faits, a été supplantée progressivement  par  les chroniques  où les faits sans qu’ils soient suffisamment présentés deviennent plutôt le prétexte à un exercice de style de la part du chroniqueur. Ce qui est le plus décisif c’est le choix du sujet,  la subjectivité  du chroniqueur, son ton , ses émotions,  son style, ses préjugés et ses humeurs et la déformation des faits, des déclarations n’a plus aucune importance. Et à la télévision, ce sera souvent la force émotionnelle de l’image, la simplification de l’analyse, la recherche du plus petit dénominateur commun qui gagneront du terrain non seulement dans la production des reportages mais aussi dans l’organisation même des structures de l’information. C’est une dérive assez présente dans l’information  dont la conséquence est souvent la simplification des problèmes, ou l’absence de débats en profondeur appuyés sur une recherche fouillée des faits ou des analyses.

            1.2.Objectivité et subjectivité.

            Dans l’observation de cette évolution ou dans mon implication personnelle dans cette même évolution car je ne suis pas au-dessus de la mêlée et je participe moi-même à l’évolution ambiguë et fascinante des médias, je me suis toujours rappelé  la conception de l’objectivité que l’on peut retracer chez Lonergan. Évidemment, l’idée que je me fais de l’objectivité  chez Lonergan  est elle-même  partielle, partiale, subjective. De toute façon, je lie l’objectivité au dépliement  le plus méthodique possible  des opérations intellectuelles qui rendent possibles l’énoncé  vrai, conforme à une certaine réalité. Une  clef  de l’objectivité, à toute fin pratique existe dans  le jugement . C’est là  où se croisent   les exigences de l’objectivité et aussi de l’honnête. Et c’est là aussi où l’on peut prendre conscience et analyser  les distorsions possibles qui peuvent  « biaiser » de jugement. :manque de données, paresse intellectuelle, idées toutes faites, intérêts, stratégies, conformisme de gauche ou de droite, libéral ou conservateur, tiers-mondisme  ou impérialisme américain. Tout ce qui nous empêche de fonctionner selon un raison droite, selon la plus grande liberté possible, ce qui est tout à fait le contraire de la rectitude  politique ou de l’orthodoxie ambiante, ou des attachement inconditionnés à des options politiques

            1.3. Univers de la conscience intentionnelle et impératif d’authenticité.

            Pour donner une assise plus concrète à tout ça,  revenons au journalisme et  à l’observation quotidienne de l’actualité, activité que chaque citoyen est appelé à exercé. D’ailleurs  nous avons tous des idées, des jugements de fait ou de valeur , par exemple sur les gouvernement actuels, les enjeux écono-écolo-kyoto, sur l’avenir de la société québécoise,  le mariage gay, sur les priorités de l’Église. .La prise de conscience du processus qui nous fait poser ces questions, les réponses que je peux trouver, les conditions à réaliser  pour que les conclusions soient valables, la vérification des sources, la validité des informations factuels,  la conscience de mon horizon dans la détermination de mes choix de données, le fait que cet horizon construit ou déconstruit ma manière de percevoir et de sélectionner les informations, donc construit la réalité. Tout nous situe dans l’univers de la conscience intentionnelle au cœur de notre désir de connaître.Tout ça  enveloppe donc toute quête de la vérité  qu’elle soit journalistique  ou autre mais qui serait idéalement le résultat d’un ensemble  d’opérations intellectuelles  menées à terme. Tous les lonerganiens  les connaissent bien : attention aux données, compréhension, exercice du jugement et entrée dans le monde des valeurs par la délibération, la décison et l’action. C’est ainsi que j’essaie d’intégrer dans ma démarche de journaliste une exigence d’objectivité  comprise l’exercice d’une subjectivité authentique, ou l’exercice authentique de ma subjectivité. Dans l’univers lonerganien,  l’impératif catégorique, ou l’impératif d’authenticité se déploie sur quatre axes  d’être attentif à la recherche  des données, à la compréhension , au jugement sur la vérité  de ma compréhension, et aussi aux délibérations, décisions ou actions qui seront posées par  la suite. C’est une grille très exigeante et elle ne peut être portée par de simples individus.Et elle devrait imprégner l’organisation même des médias dans leur politique de recherche de l’information. Mais pour le moment on n’en est pas là.

            2.1. Le don de l’amour de Dieu.

            Maintenant je change complètement de plan . Ce serait malhonnête si on me demande de parler de l’influence de Longergan dans ma vie sans parler de cette dimension. Quand je pense à l’héritage pour moi de Lonergan, il y a un énoncé qui revient souvent dans ses ouvrages mais qui n’est pas de Lonergan. Quelques uns d’entre vous l’ont peut-être déjà deviné. C’est la phrase de Romain 5,5. : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a  été donné ». Le cadeau intérieur de l’amour de Dieu, le don de l’amour , l’expérience possible de ce don intérieur de l’amour de Dieu, la foi en  la réalité de la présence de Dieu en nous par son Esprit, est peut-être ce qui ultimement   anime tout l’édifice anthropologique de Lonergan et aussi tout son projet moral qui peut  en découler même si l’on peut séculariser ou dé-théologiser ,ou même pour d’un militant contemporain de l’athéisme, athée-ologiser complètement la démarche  Lonergan. D’ailleurs dans l’Insight, il nous suggère  dans un premier temps une méthode de connaître  et d’action en étant sensible aux différentes opérations du sujet connaissant ou agissant. J’ai déjà mentionné les autre préceptes de l’impératif d’authenticité : l’attention aux données, deuxièmement,  la saisie de liens ou de relations entre ces données, troisièmement l’expression de jugements  sur la réalité , et puis enfin l’entrée  dans le monde des valeurs par la délibération, la décision et l’action.  Et la cinquième dimension, le cinquième  niveau de cette belle construction, c’est le fait d'être en amour,  amour que l’on peut expérimenter dans nos relations quotidiennes, amour du couple homme-femme, ou femme-femme, homme-homme, amour de nos enfants, amour social, amour de la patrie, et  ultimement  amour de Dieu.. Au-delà d’un bienfait spirituel  et d’une capacité de ressaisissement que peut provoquer cette impulsion,  on peut  considérer les conséquences des énoncés sur l’Amour de Dieu comme état une assisse solide et fondamentale  pour le dialogue  œcuménique, le dialogue inter-religieux, mais aussi pour le dialogue avec la culture contemporaine et  avec les nouvelles formes de l’athéisme contemporain. Et c’est peut-être e à partir de cette réalité que peut se vivre la vraie communication, qui  est je crois, dans l’esprit de Lonergan, un partage de significations,  en-deça même du langage conceptualisé. Car je crois que là aussi le dialogue, l’échange ou le partage  ne peut s’opérer quand s’appuyant sur une structure naturelle et spirituelle fondamentale, le désir de connaître concurrent au  désir d’aimer , d’être aimé, et d’être heureux.

            2.2. Authenticité et critique.

            Si l’on choisit de reconnaître que l’amour de Dieu est répandu en nos cœurs par l’Esprit qui nous a été donné, et même si on le souhaite, il faut continuer à être attentif pour bien s’en rendre compte et pas tomber dans un certain illuminisme. La marche vers l’authenticité  consiste donc en épousant la dynamique même de la connaissance et de l’amour à toujours se s’interroger  sur le nombre et les qualités des données, à la validité de notre compréhension, à la pertinence de notre jugement, à la justesse de nos décisions y  compris quand  la réalité qui est au cœur de nos désirs et de nos aspirations est  la réalité spirituelle elle-même que l’ on peut désigner comme Dieu. On sera être attentif à ses manifestations à travers des objets de conscience, ou à travers la visée intentionnelle de la conscience dont on peut en même temps interroger la visée.

            2.3. Intégration.

            L’intégration ici est surtout à comprendre non pas comme un intégrisme mais comme la descente vers des réalités  premières qui sont au centre de l’âme comme dirait  Jean de la Croix   et qui deviennent  des principes d’action en étant des dons des grâces. tout simplement et. Et c’est là que pourrait se réaliser  la communication, la plus recherchée, qui est la communication de l’Amour de Dieu en nos cœurs par  l’Esprit  de Dieu .  Et l’autre volet de cet ambitieux projet de communication, étant de communiquer aux autres ce goût de l’Esprit , c’est-à-dire cette passion de  Dieu qui en sa Parole est Amour et Esprit. Voilà pour la tentative de mettre en des mots simples mais qui peuvent paraître abstraits  ce qu’a évoqué  pour moi  Romain  5,5 . On est peut-être là au  cœur de la spiritualié , et peut-être de la théologie  de Bernard Lonergan.

            3.0. Intégration et conversion.

            Donc, si je me résume, l’apport de Lonergan a été d’introduire dans la construction de ma subjectivité deux principes d’intégration…je les perçois comme lignes de fond qui consciemment ou inconsciemment oriente ma vie mes principaux choix.

            L’un est d’abord une exigence critique face au développement  d’un désir de connaître une réalité complexe et en  mouvement, la société actuelle.  Par ailleurs, le problème c’est que cette exigence peut nous conduire à l’infini et à retarder un jugement définitif parce qu’il au toujours des conditions qui ne sont pas remplies. J’avoue que c’est ce qui parfois m’empêche de me faire des opinons tranchées sur plusieurs enjeux de notre société séculière ou ecclésiale.

            L’autre principe d’intégration est l’ouverture à une dimension plus enveloppante, plus globale  qui insidieusement devient plus intérieure, plus mystérieuse, plus centrale, et plus inspirante. Mais dimension qui est aussi soumise à l’évaluation i rationnelle, et responsable de cette subjectivité qui se construit au fil des jours. Mais en cherchant à camper  notre subjectivité donnée et celle qui est à développer, Lonergan peut amener ses lecteurs à entreprendre  pour eux-mêmes  une conversion personnelle  dans laquelle on peut rejoindre d’une façon expérimentale  et aussi notionnelle  le substrat de la nature humaine et aussi le substrat de toute démarche religieuse avant de les formuler dans des systèmes de notions, de concepts, qui pourront se sédimenter et devenir des idéologies dogmatiques et s’incarner dans des institutions sclérosés. Les idéologies dogmatiques sont autant  à gauche qu’à droite, et on se rend compte qu’il est à peu près impossible d’échapper à un moment ou l’autre de notre vie, à un moment ou l’autre de la journée,  ou sur un terrain ou un autre à l’emprise des idées toutes faites.

            3.1. Un principe d’amour et de fraternité.

            Lonergan m’a permis  d’esquisser les traits essentiels d’une structure spirituelle ouverte et fondamentale qui devient un principe d’universalité et qui embrasé par la lumière et la force de l’Esprit est un principe d’amour et de fraternité. Ad major Dei Gloriam.



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