Introduction à
sa pensée
Colloque 2012: Indignation et changements d’horizon

 

Expériences de dépassement en milieu carcéral :
Rencontres entre détenus et victimes

Brian McDonough
Avocat à la retraite, directeur de l’Office de pastorale sociale, Archevêché de Montréal, et fondateur et ex-président de l’Aumônerie communautaire de Montréal

Introduction

Depuis huit ans, je participe à des rencontres entre détenus-victimes dans des pénitenciers de la grande région de Montréal. Lors de ces rencontres, j’ai été témoin de miracles ---le mot n’est pas trop fort--- miracles de dépassement qui ouvrent sur la libération intérieure, la guérison et la responsabilisation. Dans cet exposé, je voudrais vous partager ce qui se passe lors de ces rencontres, et explorer avec vous comment se réalisent ces miracles de dépassement et de changements d’horizon.

Qu’est-ce qu’une rencontre RDV?

Quatre personnes victimes rencontrent quatre personnes incarcérées qui ont commis des crimes similaires à ceux qu’ont subis les victimes. Les rencontres ont lieu généralement dans un établissement carcéral, souvent dans la chapelle ou dans un espace semblable, une soirée par semaine (pour trois heures environ), pendant six à sept semaines consécutives. Trois mois après la dernière rencontre, les participants se réunissent pour partager sur la façon dont leur expérience de RDV a marqué leur vie quotidienne et dont ils ont évolué depuis.

Les rencontres sont animées par deux personnes qui ont reçu une formation appropriée. En plus des animateurs, des victimes et des détenus, il y a deux représentants de la communauté ainsi qu’un représentant de l’administration de l’établissement carcéral (qui est souvent l’aumônier). En tout, nous sommes treize participants.

Les personnes détenues passent au préalable une entrevue pour bien vérifier leurs motivations. Les détenus ne reçoivent aucun avantage ou privilège de la part de l’administration de l’établissement, pour avoir participé à une RDV. Les personnes victimes sont également rencontrées au préalable, afin de déterminer leur niveau de préparation, évaluer leur équilibre psychologique, et répondre à leurs questions.

Lors de la première session --- où les personnes victimes et les personnes détenues se rencontrent pour la première fois --- elles expriment quelles sont leurs attentes dans le cadre de cette démarche. Lors de la dernière session, elles revoient les motivations qu’elles avaient nommées et évaluent dans quelle mesure leurs attentes ont été comblées. Les participants, lors de la première session, signent un engagement solennel de respecter la confidentialité.

Lorsqu’il s’agit de délits sexuels, les personnes victimes et les personnes détenues sont invitées à prendre la parole à chaque session : ainsi, de semaine en semaine, elles partagent avec toujours plus de profondeur et de transparence leur expérience et les conséquences du délit. Lorsqu’il s’agit de délits non-sexuels, seul une victime et un détenu seront invités à prendre la parole chaque semaine. Chacun aura 45 minutes pour partager son expérience; ce partage sera suivi d’une période de questions de la part des autres victimes et détenus.

Vous avez remarqué qu’il y a des opérations distinctes et récurrentes dans les RDV : des activités d’ouverture permettent d’abord de « briser la glace » entre les participants. Puis, l’utilisation d’objets symboliques, le partage d’expériences, des questions posées par les autres participants, le retour sur les « devoirs », et une évaluation constante sont au rendez-vous de chacune des rencontres. Ces opérations constituent une méthode qui régule les sessions, tout en permettant suffisamment de flexibilité pour répondre à des besoins spécifiques. Les résultats de ces opérations sont cumulatifs et progressifs : chaque semaine les participants s’aident mutuellement à comprendre plus profondément leur propre expérience et à partager plus ouvertement leurs sentiments et leurs réflexions.

Les victimes qui y participent

Qui sont les victimes qui décident de participer à des RDVs? Certaines victimes n’ont jamais exprimé de plainte et souffrent en silence pendant des années. Ces victimes vont participer à une RDV parce qu’elles estiment qu’elles ont tout à gagner. D’autres victimes ont suivi des thérapies et ont eu recours à des services juridiques et sociaux. Pourtant, elles sentent qu’elles n’ont pas été comprises et qu’elles n’ont pas obtenu une juste réparation. Plusieurs ont perdu tout espoir que leur vie puisse être améliorée. Ces victimes vont participer à une RDV parce qu’elles estiment qu’elles n’ont plus rien à perdre.

En plus de ressentir de l’indignation à l’égard de leur agresseur, les victimes peuvent en ressentir à l’égard du système de justice pénal, qui tient relativement peu compte de l’expérience et des besoins de la victime; de même à l’égard de l’employeur et des instances gouvernementales, qui ne sont pas toujours disposés à considérer les traumatismes et les souffrances vécues par la victime.

Les peurs et les craintes à surmonter

Les victimes, qui décident de participer à une RDV, ont à confronter et à dépasser leurs peurs et leurs craintes. Se trouver dans un établissement carcéral, souvent pour la première fois de leur vie, peut être éprouvant. La façon dont le milieu carcéral est présenté dans des émissions dramatiques à la télévision peut susciter beaucoup d’anxiété. Les victimes de violence craignent de se trouver face à face à des agresseurs --- et possiblement avec le leur. Les victimes se demandent si elles vont être ciblées pour des actes de représailles par les associés de leur agresseur. Les victimes ont peur de raconter leur histoire encore une fois et de ne pas être crus. Elles ont peur d’ouvrir des plaies et de ne pas être en mesure de contrôler leur colère envers les détenus. De plus, les victimes craignent que la méthode RDV, comme les autres démarches qu’elles ont suivies, ne répondent pas à leur besoin de délivrance et de guérison, ou encore que la méthode RDV aille avantager les détenus au détriment des victimes. Enfin, certaines victimes doivent surmonter les avertissements et les reproches de la famille et des amis qui les mettent en garde de se retrouver à nouveau dans une situation de victime.

Les détenus doivent aussi dépasser leurs peurs et leurs craintes. Les détenus ont peur d’être confrontés à la colère et à la rage des victimes, d’être traités de « monstre ». Ils ont peur de ne pas être crus par les victimes, qui pourraient penser qu’ils tentent tout simplement d’échapper à leur responsabilité. Les détenus ont peur d’être encore une fois l’objet d’enquête, de jugement et de rejet et aussi d’avoir à se souvenir et à revivre les délits qu’ils ont commis.

Un bon nombre de détenus ont énormément de difficultés à exprimer et à contrôler leurs émotions, qui sont le plus souvent réprimées dans un milieu carcéral. Ils ne savent pas comment ils vont accueillir les sentiments de honte, de regret et de tristesse --- non seulement les leurs, mais ceux des autres. Finalement, les détenus craignent d’être exclus et même agressés par les autres détenus, surtout lorsque ceux-ci apprennent qu’ils ont commis des délits sexuels.

Les transformations

Quelles sont les transformations qui résultent des dépassements qui s’opèrent lors d’une RDV? Les personnes victimes et détenus découvrent qu’elles sont « crédibles » (= dignes de foi) et qu’elles sont « crues ». Une victime, après avoir entendu le partage d’un détenu, pouvait affirmer : « Maintenant je sais que je n’étais pas simplement en train d’imaginer ce qui m’est arrivé, car vous avouez avoir commis des actes de la même nature que ceux que j’ai subis, aux mains de mon propre agresseur. » Cette victime était soulagée que sa mémoire ne fût pas atteinte du syndrome de la fausse mémoire.

Les personnes victimes et détenues constatent qu’elles peuvent sortir des stéréotypes imposées par une communauté ou une culture particulière. Un détenu, qui avait joué le rôle du « dur à cuire », pouvait éventuellement adopter les participants à la RDV comme des membres de sa famille, préparer de bons desserts pour eux, et même rire de l’image qu’il avait cherché à projeter.

Les personnes victimes et détenus commencent à reprendre du pouvoir sur leur vie et recontacter leur identité. Une victime qui dépensait régulièrement jusqu’à 400$ par mois sur des médicaments a pu réduire sa consommation à 80$ par mois. Les personnes victimes et détenus se rendent compte que, en dépit de leur passé, elles peuvent se ré-établir dans la société et créer un meilleur avenir pour elles-mêmes. Une victime d’inceste, libérée de sa honte, a commencé à soigner son apparence et pour la première fois depuis des années à sortir avec un homme. Un détenu a affirmé qu’il aura dorénavant plus de moyens pour résister à la tentation de récidiver, car il se souviendra toujours de ce que les victimes avaient exprimé de leur souffrance, lors de la RDV. Pour réparer le mal qu’il avait causé, un détenu, qui purgeait une longue sentence pour meurtre, a décidé d’entreprendre des démarches de médiation qui pourraient un jour lui permettre de rencontrer la famille de sa victime.

Les victimes et détenus, qui participent à une RDV, commencent à ressentir plus de calme intérieur, à mieux dormir et à mieux profiter de la vie. La famille et les amis remarquent : « Tu es transformé! Quelque chose t’est arrivée! »

Obstacles aux transformations positives

Mais il peut y avoir des obstacles à de telles transformations positives…Un participant peut ne pas être suffisamment préparé ou motivé. Une personne peut être atteinte d’une maladie mentale ou être incapable d’exprimer ses sentiments.

Un autre obstacle se présente quand aucun des participants détenus n’a été impliqué dans un délit du genre de celui qu’ont subi les participant(e)s victimes. Dans un tel cas, les victimes peuvent se sentir frustrées dans leur désir d’obtenir des réponses à leurs questions, par exemple « Qu’est-ce qui s’est passé en toi lorsque tu as braqué ton revolver à la tête de la victime? Étais-tu conscient des risques? » Un obstacle important à la transformation et à la guérison intérieure se manifeste quand un participant refuse de dévoiler ce qui s’est vraiment passé ou de dire la vérité sur son rôle. Les détenus peuvent chercher à minimiser les conséquences de leur acte de violence. Les victimes, sans en être conscient-e-s, peuvent se complaire dans le statut de victime. Aussi peut-il y avoir chez certains participants des attentes irréalistes de résultats tangibles et immédiats.

Les conditions qui permettent les dépassements

Permettez-moi d’énoncer les conditions qui favorisent les dépassements qui conduisent à ces transformations. Premièrement, ce sont les personnes victimes et détenues elles-mêmes qui s’encouragent les unes et les autres à dire la vérité sur ce qu’elles ont vécu et qui, par leur exemple, leur procurent les moyens de le faire. Ainsi la confidentialité et l’anonymat sont essentiels à la dynamique du groupe. Les personnes victimes et détenues dépassent leur méfiance et s’engagent, dans le respect de l’égalité, à entendre ce que l’autre va partager et à accepter l’autre dans toute sa vulnérabilité. Bien vite les personnes victimes et détenues constatent qu’elles ressentent les même choses : c’est-à-dire qu’elles ne sont pas isolées dans des mondes séparés; de fait, elles partagent de façon importante les mêmes questions et éprouvent les même besoins. Les personnes victimes et détenues découvrent, souvent à leur étonnement, que leurs horizons se ressemblent. Cette découverte est d’importance capitale : elle permet aux participants de comprendre qu’ils peuvent vraiment apprendre l’un de l’autre. Les détenus seront plus disposés à se laisser toucher par la souffrance des victimes et à réparer le tort qu’ils ont eux-mêmes causé, souvent par un geste symbolique. Les victimes seront plus disposées à chercher la personne derrière le délinquant.

La présence des représentants de la communauté constitue une autre condition importante. Ces représentants, qui accueillent les victimes tout en évitant de porter un jugement sur les détenus, rappellent que le crime et la violence sont la préoccupation de tous, et non pas seulement de ceux qui ont été directement impliqués dans l’acte criminel.

Les devoirs

Il y a des devoirs à faire entre les rencontres. À la fin de la première rencontre où les personnes détenues et victimes se font face, chacune est invitée à se donner un nom fictif qu’elle devra expliquer au début de la prochaine rencontre. À la fin de la deuxième rencontre, les participants sont invités à trouver des photos ou des images, ou sinon faire un dessin, pour montrer comment ils se voient et comment ils perçoivent leur agresseur ou leur victime. À la fin de la troisième réunion, les participants sont invités à apporter, la fois suivante, un objet qui signifierait le message qu’ils aimeraient envoyer à leur agresseur ou à leur victime, par exemple un fusil en plastique, une pomme pourrie, un cœur en « styrofoam », un rouleau de papier de toilette. À la fin de la quatrième rencontre, les participants sont invités à écrire une lettre qu’ils souhaiteraient recevoir de la part de leur victime ou de leur agresseur maintenant.

Ce dernier exercice rappelle ce que Hannah Arendt a écrit dans Between Past And Future de l’importance de cultiver « une autre façon de penser». Un jugement moral, selon Arendt, ne peut se réaliser ni en isolement, ni en solitude; il a besoin de la présence des autres, à partir desquels il peut penser autrement et dont la perspective doit être prise en considération. Aussi Seyla Benhabib, dans Situating The Self, propose une modèle de conversation morale où la priorité est accordée à la capacité de reverser les perspectives, c’est-à-dire la volonté de raisonner à partir du point de vue des autres, et la sensibilité pour les écouter.

À la fin de la cinquième rencontre, les détenus sont invités à répondre aux questions suivantes : Comment envisagez-vous réparer concrètement le tort causé à votre victime? Comment envisagez-vous réparer votre propre souffrance? Les victimes reçoivent des questions semblables : Comment souhaiteriez-vous que votre agresseur participe à réparer le tort causé? Comment envisagez-vous travailler à réparer votre propre souffrance?

Rôle des animateurs

Permettez-moi de vous parler un peu du rôle des animateurs. Ils sont là essentiellement pour guider les participants vers une prise de conscience, pour les aider à saisir les opportunités d’une transformation intérieure, et les encourager à se dépasser, à prendre le chemin de la transcendance.

Les animateurs invitent les participants à partager leur expérience en posant des questions de clarification, ce qui permet aux participants de découvrir la signification de ce dont ils se sont souvenus. Les animateurs aident les participants à formuler plus exactement leur compréhension des événements, afin que des dimensions insoupçonnées de leur compréhension puissent émerger. Grâce à des techniques d’écoute active, les animateurs vérifient si cette formulation reflète bien la compréhension que les participants ont de leur expérience et vérifient si c’est bien cette formulation qu’ils souhaitent que le groupe retienne. Les animateurs vérifient aussi s’il y a cohérence entre ce que les participants disent, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils font. En posant une question comme celle-ci : « Dans votre cœur, que ressentez-vous par rapport à ce que vous venez de dire ou d’entendre? », les animateurs aident ainsi les participants à réaliser un lien de cohérence entre le cœur et la tête. Évidemment les animateurs offrent de l’encouragement, du réconfort et des félicitations, cherchant toujours à mettre en valeur le positif.

Lorsqu’un participant a terminé son témoignage, les animateurs invitent les autres participants à réagir à ce qu’ils ont entendu, d’abord en posant des questions de clarification et ensuite des question sur le contenu. Les animateurs maintiennent le cap lors des échanges (qui peuvent devenir houleux); ils censurent des interruptions et expliquent le devoir à faire.

Représentants de la communauté

Quant aux représentants de la communauté, ils ont un tout autre rôle. Ils rappellent aux détenus que ce ne sont pas seulement leurs victimes directes qui ont été marqué-e-s par leurs gestes. Les détenus seront plus disposés à réparer le tort qu’ils ont causé et à s’engager à ne plus commettre d’actes criminels s’ils sentent que la société, dans son ensemble, serait disposée à leur accorder une seconde chance. Les représentants de la communauté permettent aux victimes d’admettre que leurs agresseurs ne sont pas les seules personnes contre lesquelles elles ressentent une vive colère. Les victimes seront plus en mesure de vivre une guérison si elles sont convaincues que leur souffrance a été reconnue et respectée par des membres de la société. Les représentants de la communauté rappellent aux participants que le bien-être de leur communauté dépend de leur investissement personnel dans ce processus de faire la vérité et de la dire, et qu’ainsi ils contribuent à la réparation et à la guérison des liens sociaux brisés. « Nous comptons sur vous! N’abandonnez pas votre démarche! »

Les distorsions ou déviations

Tous les participants aux RDV ont été marqués, à des degrés différents, par une histoire personnelle qui a provoqué des distorsions ou déviations au plan psychique, au plan cognitif et au plan relationnel. Les distorsions chez un détenu peuvent avoir été causées non seulement par des expériences traumatisantes lors de l’enfance ou l’adolescence, mais aussi par ses propres activités criminelles, par son arrestation, suivie du procès et de la condamnation. Les distorsions pourront être aggravées par l’incarcération, par l’adaptation à la perte de liberté, et par la perte de contact avec sa famille et ses amis. Les distorsions présentes chez la victime peuvent être intensifiées non seulement par l’expérience de l’agression, mais aussi par les conséquences : perte de contrôle sur plusieurs aspects de sa vie, des blessures psychologiques et physiques, la perte de confiance dans sa sécurité personnelle, la perte d’argent et des moyens de gagner sa vie, et la perte d’amis.

Les RDV permettent aux personnes victimes et détenues de reconnaitre la présence de certaines distorsions (que je vais expliciter ci-après) et à constater l’effet de celles-ci sur leur expérience, sur leur compréhension, sur leur jugement, et sur leur délibération morale. Aussi les RDV aident-elles ces personnes à trouver les moyens de corriger ces distorsions. Le groupe, formé par les RDV, semble absorber et transformer la colère ressentie par les victimes et les détenus.

Je voudrais explorer avec vous comment les RDV suscitent des transformations intérieures qui corrigent les distorsions ou déviations dramatiques, individuelles, collectives et générales. Ces transformations, nous le verrons, impliquent pour les participants des changements d’horizon, qui peuvent même entraîner des voltes-faces. Bernard Lonergan décrit ainsi ce processus : « Le nouvel horizon surgit de l’ancien, mais en répudiant certains de ses traits caractéristiques; il inaugure une nouvelle séquence qui peut révéler une profondeur, une largeur et une richesse de plus en plus grandes. Cette volte-face et ce nouveau commencement constituent ce que l’on entend par la conversion. » (Pour une méthode en théologie, à la page 272.)

Distorsions ou déviations dramatiques

Les distorsions ou déviations dites dramatiques agissent sur la censure, exercée par l’intelligence et par l’imagination du sujet humain, lorsque des sensations, des images, des souvenirs et des sentiments émergent du préconscient pour entrer dans le domaine du conscient. Ainsi, chez une femme blessée au plan psychique suite à une agression sexuelle, la simple présence d’un homme pourrait spontanément générer des souvenirs et des associations qui l’empêchent de pouvoir contrôler ses réactions de peur, de méfiance, et même d’hostilité. Cette victime aurait beaucoup de difficulté à être attentive à ce qui se passe au moment présent. Elle aurait de la difficulté à laisser des questions émerger dans son intelligence, telles que celle-ci --- « Qui est cet homme qui s’approche de moi? » --- et à accueillir un éventail de réponses possibles --- ce que j’appellerai dorénavant des « insights ». Elle aurait de la difficulté à accepter que la réponse qu’elle y donnerait --- « Cet homme n’est pas mon agresseur et alors je n’ai pas à le craindre » --- puisse être une réponse qui satisfasse les exigences de sa réflexion critique et qui soit alors jugée probablement vraie.

Les distorsions dramatiques empêchent des réponses à émerger dans la conscience intelligente. Bernard Lonergan, dans son étude monumentale de la compréhension humaine, intitulée l’Insight, écrit (au pp. 209-10) :

« L’exclusion d’un insight signifie l’exclusion des questions nouvelles qui en découleraient et des insights complémentaires qui permettraient l’approche d’un point de vue étoffé, équilibré. L’absence d’un tel point de vue plus global entraîne un comportement qui est source d’incompréhension à la fois en nous-mêmes et chez les autres. Le fait de subir une telle incompréhension favorise un retrait de la dramatique extérieure de la vie humaine vers la dramatique intérieure de la rêverie. Cette introversion… engendre une différenciation de la persona qui paraît devant autrui et du moi plus intime qui dans les rêveries est à la fois acteur principal et seul spectateur. Enfin, l’incompréhension, l’isolement et la dualité enlèvent au développement du sens commun d’une personne une part plus ou moins grande des corrections et de l’assurance résultant d’un apprentissage correct des insights vérifiés d’autrui, et de la soumission des insights personnels à la critique fondée sur l’expérience et le développement d’autrui. »

Les distorsions dramatiques prennent plusieurs formes. Nous pouvons parler de la scotomisation : les sensations, images, souvenirs et associations sont congestionnés, ce qui empêche des insights d’émerger dans la conscience intelligente. Même lorsqu’elle n’empêche pas complètement les insights d’émerger dans la conscience intelligente, la scotomisation peut nuire à l’émergence de questions pertinentes pour la compréhension. Ainsi la scotomisation produit une sorte d’aveuglement.

Le refoulement constitue une autre forme de distorsion dramatique. Nous ne voulons pas d’un insight, nous ne voulons pas d’une réponse à nos questions pour l’intelligence (et par l’intelligence), nous ne voulons pas comprendre. Le refoulement empêche nos sensations, images, souvenirs et associations spontanées de se présenter au niveau du conscient et de générer des questions et leurs réponses.

Il y a aussi l’inhibition : la censure peut réussir à bloquer l’émergence au niveau conscient de certaines images ou de souvenirs; mais lorsque les sensations et émotions associées à ces images et souvenirs se désassocient de ceux-ci pour s’attacher à d’autres images, des arrangements bizarres peuvent se manifester au niveau conscient. Ceci expliquerait (en partie) les attirances déviantes ressenties chez les personnes qui commettent des actes de pédophilie ou d’inceste : souvent ces personnes ne se rendent pas compte que l’attirance qu’elles éprouvent est problématique.

Une dernière forme de distorsion dramatique serait le ressentiment. Un détenu m’a partagé la transformation qu’il a vu s’opérer chez deux victimes, qui participaient avec lui à une RDV. Les deux victimes avaient perdu un fils dans des situations de violence. Pendant un certain temps, les deux victimes se réunissaient pour « re-sentir » leur sensation de perte. Elles éprouvaient le besoin de rendre chacune hommage à leur fils disparu, en faisant de nouveau l’expérience de la douleur, de la colère et de l’indignation. Rendues à la troisième rencontre, ces mères (dites victimes secondaires) ont vécu une transformation que les autres participants pouvaient détecter. Leurs visages, jadis tourmentés par la douleur, reflétaient maintenant une lumière intérieure et une joie réelle.

Distorsion ou déviation individuelle

En plus de la distorsion dramatique, il y a la distorsion ou déviation individuelle. La personne accorde plus d’importance à la gratification de ses désirs qu’au bien commun et aux relations interpersonnelles. Un détenu incarcéré pour fraude donnait l’impression, lors des premières rencontres, qu’il n’était pas touché par ce que les autres participants partageaient ni par les souffrances endurées par les victimes. Sa fierté était centrée sur son habilité à faire des millions de dollars en un seul jour, en fabriquant de fausses cartes de crédit --- jusqu’au jour où une victime de fraude a raconté son expérience : elle s’était retrouvée d’un jour au lendemain sans un sou, après qu’un faussaire a su vider son compte en banque. L’argent, mis ainsi de côté pour réparer la toiture, et pour acheter de la nourriture aux enfants --- tout avait disparu. Peu à peu le détenu s’est intégré à la dynamique du groupe; il était plus attentif à ce que partageait la victime; il commençait à manifester un inconfort, en apprenant l’impact de son génie de fraudeur sur la vie des gens ordinaires. Une alliance s’est instaurée entre le détenu et la victime en question. Lorsque le moment est arrivé où les détenus s’engagent à réparer le tort qu’ils ont commis, la victime a invité le détenu à verser de l’argent de ce qu’il possédait encore, à un organisme communautaire qu’elle avait créé venir en aide aux personnes itinérantes.

Distorsion ou déviation collective

Il y a aussi la distorsion collective, où la responsabilité personnelle cède la place aux intérêts d’un groupe qui cherche fait passer l’intérêt du groupe coûte que coûte avant toute autre considération et même au détriment grave d’intérêts particuliers. La distorsion collective est particulièrement manifeste chez les membres d’un club de motards ou d’une gang de rue. Je crois que la distorsion collective se corrige lorsque ses effets atteignent le sujet lui-même. Un détenu dans la quarantaine avancée, qui avait atteint un rang important et acquis du pouvoir au sein des Hell’s Angels avait accumulé de vastes sommes d’argent grâce à la vente de cocaïne. Lorsqu’il a appris que sa propre fille de 14 ans commençait à consommer, c’est alors qu’il a décidé de participer à une RDV. Il s’est mis à se poser soudainement des questions sur ce qu’il avait fait pendant toutes ces années comme caïd des Hell’s, et sur sa propre incapacité de comprendre jusque là, d’où était venue sa fortune.

Distorsion ou déviation générale

La distorsion générale réfère à cette tendance fâcheuse d’accorder au sens commun une compétence universelle dans les affaires pratiques et d’ignorer les conséquences à long terme des politiques fondées exclusivement sur le sens commun. Ainsi un gouvernement qui, en voulant se faire le défenseur de la sécurité publique, adopte des mesures punitives et répressives sans tenir compte des conséquences de ces mesures sur la réadaptation des détenus et sur leur réinsertion sociale, nuira sérieusement à sa capacité d’atteindre l’objectif qu’il proclame, de promouvoir une société juste, vivant en paix et en sécurité. Aussi les convictions répandues à l’effet qu’un délinquant ne changera jamais ou encore celle-ci « une fois victime, toujours victime », deviennent des obstacles à la responsabilisation et à la guérison des relations brisées.

Les distortions ou déviations se corrigent

Les distorsions --- dramatique, individuelle, collective et générale --- se corrigent grâce à des transformations intérieures qui permettent des dépassements et des changements d’horizon. Une victime sera en mesure de surmonter sa méfiance viscérale envers un détenu et sera plus disposée à accepter l’engagement de celui-ci à réparer le tort qu’il a causé. Les détenus surmonteront leur peur d’être blâmés et humiliés par les victimes et ils seront plus disposés à écouter les victimes exprimer leur souffrance. Ces dépassements, ces transformations intérieures, se vivent non seulement dans la tête (c’est-à-dire au niveau du conscient), mais aussi dans le cœur (c’est-à-dire au niveau du préconscient).Je vous invite à écouter attentivement ce passage de Bernard Lonergan dans L’Insight (pp. 219-20) : (Notez que j’ai substitué les mots « victimes ou détenus » là où Lonergan parle de « patient ».)

« Le désordre est lié à un refus de comprendre. Son remède est donc un insight, un « éclair d’illumination ». Le refus excluait non pas tel insight particulier mais une série croissante d’insights. De même, le remède consiste en l’occurrence au moins des insights principaux qui ont été bloqués. Il s’agit de la re-formation de la mentalité de la victime ou du détenu. De plus, ces insights doivent se produire non pas dans la configuration d’expérience intellectuelle, détachée et désintéressée, mais dans la configuration d’expérience dramatique où les images sont teintées d’affects. Autrement, les insights vont se produire mais ils ne déferont pas les inhibitions qui expliquent les désordres affectifs de la victime ou du détenu. En conséquence, l’intelligence théorique va se développer sans qu’il y ait changement de la spontanéité sensible. Enfin, il ne faut pas estimer que la victime ou le détenu est en mesure de se guérir lui-même. Car la cure réside justement dans les insights qui émergent des images schématiques refoulées spontanément par la victime ou le détenu. Et même si par un effort extraordinaire de détachement intellectuel la victime ou le détenu réussissait à saisir partiellement ce qu’il refusait jusque-là de comprendre, une telle saisie se produirait dans la configuration d’expérience intellectuelle et s’avérerait donc inefficace. De fait, cet effort produirait vraisemblablement une obsession de notions analytiques. Un tel insight purement théorique tendrait à inoculer la victime ou le détenu contre l’avantage d’une véritable expérience analytique, avec ses harmoniques dramatiques. »

Comment au juste est-ce que la transformation psychique réussit à corriger la distorsion dramatique qui empêche, comme nous l’avons vu, le bon fonctionnement de la censure et qui empêche les sensations, images, souvenirs et sentiments, lorsqu’ils pénètrent au niveau du conscient, de générer des questions et des insights? Voici un indice : Dans un établissement carcéral désigné pour autochtones et Inuits, j’ai observé comment la présence d’aînés, qui racontaient des récits et qui communiquaient la sagesse traditionnelle, semblait apporter une aide réelle, même auprès des détenus les plus violents. Je me souviens particulièrement d’une chamane inuite qui faisait la lecture d’ossements et de pierres pour un jeune Inuit. Je ne peux pas me prononcer sur l’efficacité à longue terme de ces rituels, mais ils soulèvent des questions importantes sur l’effet du langage symbolique au niveau du conscient et du préconscient.

Dans les RDV, le langage symbolique n’est pas limité aux objets symboliques utilisés pour les exercices d’introduction (= icebreakers) ou aux dessins faits par les participants comme devoirs. Le langage symbolique est certainement présent dans les récits que font les participants de leur vécu douloureux. Mais le symbole le plus important, je crois, est la rencontre face à face, entre détenus et victimes, dans un milieu carcéral. Les détenus et les victimes font le don, les uns aux autres, de leurs vécus, de leurs souffrances, de leurs désirs de transformation et de guérison, et de leurs espérances. Les RDV ont les qualités d’une belle liturgie : elles opèrent des changements d’horizon.

Le langage symbolique et la tranformation psychique

Les symboles, selon Lonergan, évoque des sentiments ou sont évoqués par des sentiments. Au sujet de l’importance des symboles, Lonergan écrit dans Pour une méthode en théologie (à la p. 82):

« On trouve dans l'être humain un développement affectif qui peut comporter des déformations. L'histoire de ce processus culmine, chez une personne, en une orientation bien déterminée face à la vie et en des capacités, des dispositions et des habitudes affectives. On peut préciser ce que sont ces capacités, ces dispositions et ces habitudes affectives chez un individu donné, en tenant compte des symboles qui suscitent des affects déterminés et, inversement, des affects qui évoquent des symboles déterminés.»

Certainement le langage symbolique, présent dans les RDV, réussit à évoquer des sentiments qui orientent les personnes victimes et détenues vers des valeurs qui agissent sur la délibération morale. Mais le langage symbolique réussit aussi à opérer, à un niveau préconscient, sur la censure afin que celle-ci n’empêche plus les sensations, les images, les souvenirs et les sentiments de générer de nouvelles questions et de nouveaux insights --- ce qui est essentiel pour le dépassement de soi. Sans ce dépassement de soi, la libération intérieure et la guérison sont impossibles.

Les RDV elles-mêmes constituent un espace-symbole de dépassement : en y participant, les distorsions dramatiques, qui opèrent chez les victimes et les détenus, sont corrigées --- à un degré qui surprend. Les participants sont transformés. Dans cet espace-symbole, les participants saisissent que leur vie n’est pas définit par l’acte criminel qu’ils ont subi ou qu’ils ont commis. Dans cet espace-symbole, les victimes et les détenus vivent et reconnaissent chez les uns et les autres la capacité du dépassement et le désir de corriger les distorsions qui ont marqué leur vie. L’horizon des uns et des autres est changé.

Il peut y avoir des situations, certes exceptionnelles, où un participant à une RDV puisse dans cet espace-symbole vivre une expérience religieuse, d’amour sans restriction. Une femme dont la mère avait été assassinée par son père, affirmait, suite à une série de rencontres avec un homme incarcéré pour avoir tué sa femme, que ces échanges lui avait permit de découvrir au fond d’elle-même une « capacité d’amour universelle » qu’elle n’avait pas soupçonné possible. Lonergan a écrit de belles pages sur l’expérience d’être en amour avec Dieu où il affirmé que d’être en amour sans restriction est l’accomplissement de notre capacité de nous dépasser nous-mêmes.

« Cet accomplissement n’est pas le fruit d’un savoir ou d’un choix. Au contraire, il fait éclater et supprime l’horizon dans lequel se situaient notre connaissance et notre engagement, pour établir un nouvel horizon dans lequel l’amour de Dieu transvaluera nos valeurs et dans lequel le regard de cet amour transformera notre connaissance. » Pour une méthode en théologie, (à la p. 128)

La transformation psychique et la rédemption

La capacité de ce langage symbolique de corriger les distorsions serait enracinée dans l’orientation fondamentale de l’être vers ce qui le dépasse, vers des actes et des significations épris de sens et d’amour. Je suis convaincu que les participants aux RDV --- à cause de leur grande souffrance et de leur perte --- saisissent toute la portée de cette orientation fondamentale.

Pour des chrétiens, le symbole que constituent ces rencontres en face à face entre détenus et victimes prend encore plus de force et d’autorité, car il évoque le grand récit de la rédemption. Mais qu’ils soient croyants ou pas, les victimes et les détenus saisissent qu’en s’investissant personnellement dans les RDV, ils sont des véritables acteurs dans le drame profond et universel de l’émergence, de l’apparition d’une humanité « réparée » ou redressée, ou relevée, en fait d’une vraie humanité re-constituée, re-formée, re-créée –si je peux reprendre le sens étymologique, historique et significatif ici du mot ré-demption.



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