Introduction à
sa pensée
Colloque 2012: Indignation et changements d’horizon

 

L’authenticité personnelle et le monde des affaires

Eileen de Neeve

Comment définir la notion d’« authenticité » ? Cette notion semble s’appliquer en premier lieu à des objets, par exemple une œuvre d’art ou un bijou. Un objet considéré comme authentique a été déclaré tel des experts qui peuvent nous rassurer : de tableau est un Vermeer, cette bague est sertie de véritables diamants. Mais s’il s’agit d’une personne? Une personne authentique présente, selon le Petit Robert, des qualités comme la sincérité, le naturel, ou la vérité.

Cette idée d’authenticité personnelle est importante dans l’œuvre du philosophe québécois Bernard Lonergan, qui a élaboré une notion de la conscience humaine axée sur l’« insight », l’acte de compréhension, et sur la capacité qu’ont les êtres humains de connaitre leur propre réalité.

Les spécialistes étudient plutôt maintenant le fonctionnement des neurones ou la psychologie des humains. La conscience selon eux est un attribut des animaux, incluant les humains. Comment Lonergan a-t-il lié son idée de l’authenticité personnelle à son idée de la conscience?

La conscience en acte ne se limite pas à la fameuse trilogie : voir, juger, agir. L’acte de compréhension est précédé d’un questionnement. Lonergan met en lumière le rôle de l’attention chez l’être humain, qui se pose des questions à propos de son environnement. Dès le début de son histoire, l’être humain a toujours dû se questionner et parvenir à des insights pour survivre, notamment pour trouver sa nourriture, mais aussi pour comprendre des phénomènes naturels comme le lever et le coucher du soleil.

Le questionnement est comme une soif, qui ne peut être étanchée que par une réponse jugée satisfaisante. Il arrive qu’une réponse soit satisfaisante à une époque mais ne le soit plus un peu plus tard, En fait nos questions, comme celle concernant la compréhension du lever et du coucher du soleil, restent ouvertes en ce sens que nos connaissances progressent, notamment en sciences, parce qu’il y a toujours des nouvelles questions qui surgissent.

Donc une personne est authentiquement humaine si elle montre ces habitudes de porter attention, de poser des questions, de vérifier ou de bien réfléchir sur ses « insights » avant de juger. En se tournant des questions portant sur les objets de son environnement vers le questionnement concernant sa propre démarche de compréhension, la personne peut découvrir qu’elle possède bien ces habiletés et peut les utiliser pour enrichir sa vie. Comme Lonergan l’explique,

…l’appropriation de soi suffit déjà à révéler au sujet un aperçu de la méthode transcendantale et lui fournir les instruments nécessaires tant pour analyser les procédés du sens commun que pour différencier les sciences et élaborer leurs méthodes1.

Comme êtres sociaux nous avons aussi des responsabilités non pas seulement envers nous-mêmes mais aussi envers autrui : nos familles, nos amis, nos collègues de travail, notre parti politique, et autres groupes. Depuis toujours les êtres humains et leurs sociétés sont ouverts au mystère de Dieu. Suivant Lonergan, nous pouvons dire que l’authenticité personnelle exige que la personne se pose des questions à cinq niveaux :

  1. être attentif à ce que la vie lui présente ou aux données d’une situation,
  2. poser des questions afin d’avoir des « insights » et de comprendre,
  3. bien réfléchir afin d’arriver à juger que ce qu’elle a compris est bien vrai, ou réel;
  4. évaluer les possibilités de poser une action afin d’améliorer une situation ou avancer des connaissances; et
  5. accomplir chaque étape en discernant sa valeur éternelle. Pour les chrétiens cela fait appel à la présence dans l’histoire de Jésus Christ, son vécu et son message. Lonergan nous dit que l’authenticité chrétienne — cet amour des autres qui ne recule pas devant l’abnégation et la souffrance—constitue le moyen par excellence de vaincre le mal.2

Parlons maintenant du monde des affaires. Qu’est-ce qui se passe en ce moment? Il est possible que les enjeux soient en train de changer, à la suite de l’échec financier qui a entrainé des dettes, des pertes d’emplois, des faillites, et un déséquilibre frappant des salaires. Plusieurs facteurs seraient en cause, notamment les trois suivants : a) une économie mondiale de plus en plus liée par les nouveaux moyens de communications; b) le fait d’avoir plusieurs monnaies nationales ou régionales, par exemple l’euro qui souffre encore d’un manque de règlementations sur les dépenses des gouvernements nationaux. De plus, la valeur relative de chaque monnaie varie selon la demande et l’offre internationales, ce qui est déstabilisant pour le monde des affaires et les gouvernements; c) Toutes les cultures du monde sont de plus en plus en contact. Comment vont-elles, incluant la nôtre, réagir et changer?

Pour parler de l’authenticité dans le monde des affaires, il vaut peut-être mieux considérer une situation précise, une histoire qui a eu lieu dans le monde des affaires ici au Québec dans les années 1980. Une compagnie de pâte et papier était dirigée par deux frères. Ils ont voulu moderniser leur production, et cela demandait un investissement majeur. Ils ont insisté que chacun de leurs travailleurs signe une note assurant sa coopération durant les changements. Le syndicat n’a pas aimé cette approche parce que cela coupait ses droits de représentation des employés, et ses droits de négociation et de grève. Mais la compagnie ne voulait pas investir sans ces signatures. Les travailleurs ont signé. C’était une façon pour les dirigeants de minimiser les risques d’investir dans une nouvelle usine utilisant du papier recyclé avec le bois, une nouvelle technologie. Mais les travailleurs ont perdu leur droit de grève pendant quelques temps. C’était un compromis. Une autre histoire survenue dans la même industrie concernait des transformations de la production et une nouvelle formation des travailleurs par la compagnie. Mais comme les changements incluaient une nouvelle installation, il fallait signer une toute nouvelle convention. Les travailleurs ont eu de la formation, mais la compagnie avait embauché aussi de nouveaux travailleurs formés dans les Cégeps. Le syndicat a voulu protéger les travailleurs en fonction du droit d’ancienneté, mais du point de vue des dirigeants d’entreprises l’ancienneté pouvait limiter la productivité.

Dans notre société les relations entre les dirigeants des compagnies et leurs travailleurs sont souvent marquées par des intérêts opposés. Notre système politique est basé sur une liberté d’expression protégée par des lois. Chaque personne ou groupe présente son point de vue, essayant de persuader les autres, dans l’espoir que ce processus compétitif favorise la meilleure solution. Le processus n’est pas sans problèmes. Par exemple, en ce moment nous sommes à l’écoute des points de vue opposés du gouvernement et des étudiants manifestants. Est-ce que nous pourrions dire qu’un compromis nous fera progresser vers le bien? Cela dépend de nous, et je pense de notre authenticité personnelle.

Notre système politique assume que nous sommes des partenaires dans le projet politique. Mais les participants peuvent devenir aliénés. Par exemple, le déséquilibre dans la distribution des biens de production qui s’est développée durant les trente dernières années crée maintenant de l’aliénation. L’écart entre le salaire minimum et la rémunération totale des dirigeants de compagnies est passée d’un rapport de 1 à 30 à un rapport de 1 à 400. Cela constitue un problème dans une démocratie. L’aliénation des gens s’exprime aussi par une faible participation aux élections.

Le déséquilibre dans la distribution des salaires peut peut-être changer. Mais jusqu’ici nous n’avons que des données non scientifiques. Par exemple, quelques municipalités aux États-Unis ont augmenté le salaire minimum de leurs employés pour qu’ils puissent dépenser et acheter dans leurs commerces locaux. Cette année, les actionnaires de compagnies ont voté plus souvent contre les gros salaires et les primes des dirigeants.

Les difficultés sociales que nous vivons depuis quelques années peuvent être en partie résolues, mais il y aura un coût à assumer. Il faut tenir compte de la réalité des dettes, tout autant que des politiques sociales souhaitées. La réduction de l’écart entre les deux pôles demandera justement des efforts de nous tous. Lonergan nous montre le rôle que peut jouer à cet égard la démarche vers l’authenticité personnelle : s’informer, chercher des idées neuves, consulter et réfléchir avec d’autres groupes avant d’arriver ensemble à des jugements et des décisions, et faire le tout du point de vue de nos valeurs les plus profondes.

Maintenant, je veux présenter quelques points soulevés par des entrepreneurs. Qu’est-ce qu’un entrepreneur cherche dans le monde des affaires? Il cherche des systèmes politiques, économiques et culturels qui encouragent la responsabilité personnelle, tout en prêtant assistance aux gens qui vivent des difficultés telles qu’une perte d’emploi, une maladie, un manque de formation.

Les gens d’affaires préfèrent que les lois soient basées sur les principes au lieu d’indiquer en détail ce qui est permis ou pas. Or les lois sont très détaillées. Les lois au États-Unis comptent maintenant de milliers de pages et les tribunaux sont débordés. Les lois sur les mines au Brésil sont un autre bon exemple, puisqu’elles ont changé quatre fois depuis un an. De telles modifications protègent certes le pays et ses citoyens, mais elles présentent de grands défis pour les entrepreneurs dans une économie globale.

Du point de vue des compagnies, la compétition dans une économie globale est intense. Les technologies évoluent sans cesse. Une compagnie qui n’évolue pas perd sa place. Les entreprises de fabrication dans les pays développés sont à la recherche de coûts plus bas, accessibles dans les pays émergents comme la Chine où les travailleurs acceptent un niveau de vie inférieur à celui du Canada. Les compagnies cherchent aussi une règlementation et un système de taxation plutôt simple donc moins couteux à respecter. Tel est le cas par exemple à Hong Kong.

Depuis la deuxième guerre mondiale les pays développés disposent d’un système d’aide sociale, qui selon les critiques aide trop la classe moyenne et élargit la bureaucratie. Je pense au film de Denys Arcand sur le bureaucrate québécois qui est incapable d’aider les gens qui viennent le voir. Est-ce que le moment est venu de repenser nos systèmes universels qui sont coûteux sans aider tout le monde, et de miser plutôt sur ceux qui ont vraiment besoin d’aide?

Une province au Canada qui peut compter sur des ressources comme le pétrole ou le gaz aura un surplus pour financer ses services sociaux, par exemple, l’Alberta et Terre Neuve. Ce pourrait être la situation du Québec avec le Plan Nord. Le secteur de la fabrication compte pour moins de 20 pourcent de l’économie au Canada. Le reste de l’économie inclut les services gouvernementaux, l’éducation, la santé publique, et les services privés tel que la finance, le mobilier ou les médias, et les services personnels ou publics tels que la traduction, la coiffure, les services juridiques ou le service de détail en général.

La notion d’authenticité personnelle développée par Lonergan intéresse les entrepreneurs et d’autres personnes engagées dans le monde des affaires. Le monde des affaires est aussi à la recherche des gens qui sont attentifs, qui ont des idées, qui peuvent arriver à un jugement sûr, et qui sont responsables. Quel est l’équilibre souhaité entre les intérêts des dirigeants de compagnies et les intérêts de la société en général?

Lonergan ne définit pas directement l’authenticité personnelle. Pour lui l’authenticité humaine n’est jamais une possession pure, sereine et sûre. C’est toujours un abandon de l’inauthenticité 3. La démarche vers l’authenticité est toujours précaire parce que la vie nous apporte souvent des nouvelles situations objectives à vivre. On peut s’attendre à ce que l’être humain, le sujet, ne réussisse pas à éliminer toutes ses déviations ou bien à poser toutes les questions demandées par la situation, ne réussisse pas à réfléchir assez avant de poser un jugement. Le décideur ne calculera peut-être pas que ses décisions et ses actions auront un impact en dehors de sa compagnie ou de son pays. De temps à autre nos idées, nos décisions et nos choix sont manifestement décevants parce que nous sommes des humains. Il faut réparer les torts causés. Comme le dit Lonergan, l’être humain progresse en abandonnant l’inauthenticité.

Au mois de mars 2012, le Conseil Pontifical Justice et Paix à Rome a publié un document sur la vocation du dirigeant d’entreprise. Ce document est disponible sur le site http://www.justpax.va/. Le document propose une approche assez semblable à celle de Lonergan sur l’authenticité. La fiche distribuée ici offre une synthèse de suggestions pour les dirigeants d’entreprises d’un côté, et de l’autre côté un petit texte de Lonergan sur d’autres aspects de l’authenticité personnelle.4


1 Bernard Lonergan, Pour une méthode en théologie (traduit de l’anglais sous la direction de Louis Roy) Montréal : Fides, 1978, p. 103.

2 Ibidem , 331.

3 Ibidem, 132.

4 Ibidem, 98-99.



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