Introduction à
sa pensée
Colloque 2014: Un souffle innovateur est-il possible dans l’histoire?

 

La religion et la vie socio-politique : Insights tirés de la pensée de Lonergan

Kenneth R. Melchin, Saint Paul University, Ottawa, Université Saint-Paul

Merci de l’invitation qui m’a été faite de prendre part au Colloque Lonergan de cette année. Vous avez créé une communauté chaleureuse de gens intéressés à la pensée de Lonergan, ici à Montréal. Je suis bien heureux de jouer un rôle actif dans les activités de cette année.

L’un des textes de base choisis par le comité organisateur, pour nos échanges d’aujourd’hui, est « Créativité, guérison et histoire », une conférence donnée par Bernard Lonergan à l’Institut Thomas More de Montréal le 13 mai 1975. Ce texte fait partie d’un groupe important de textes rédigés par Lonergan après le Concile Vatican II. Et il témoigne de plusieurs des transitions qui se sont produites dans l’oeuvre de Lonergan alors qu’il élaborait, sur les fondements posés par son livre Insight, les idées qu’il formulera dans Method in Theology. J’aimerais ce matin aborder certaines des grandes lignes de cet article, et les situer à l’intérieur de la vision qu’avait Lonergan du rôle de la théologie dans la vie socio-politique.

Lorsque Lonergan parle de « création » et de « guérison » dans l’histoire, il parle des deux façons dont la religion influence la vie sociale, économique et politique. Il est intéressant de noter que dans sa carrière, Lonergan s’est d’abord intéressé à ce que nous pourrions appeler la « justice sociale ». Dans les années 1930, il a été profondément troublé de voir comment les idéologies concurrentes du communisme et du libéralisme détruisaient le monde par les guerres et la grande crise économique. Il a été témoin de la publication d’encycliques papales qui formulaient des commandements moraux. Mais il s’est montré critique envers la théologie catholique, incapable d’explorer les problématiques plus en profondeur, et d’offrir de réelles solutions de rechange dans les domaines social, politique et économique.

La théologie catholique abordait traditionnellement les questions sociales en parlant de la nature et de la grâce, ou de la raison et de la foi. On présentait la loi naturelle comme une loi ancrée dans la capacité de raison que les femmes et les hommes avaient en commun. Les théologiens parlaient aussi de la foi en la grâce divine, qui nous est transmise par Jésus Christ, comme de la ressource spéciale offerte aux chrétiens.

Lonergan estimait que ces termes, nature et grâce, appartenaient à un cadre ancien qui ne convenait plus pour la pensée théologique. Il demeurait cependant convaincu que ces idées du passé, la nature et la grâce, ou la foi et la raison, portaient encore des insights précieux, qu’il fallait préserver et développer. Mais la difficulté pour lui tenait à la nécessité de transposer ces idées anciennes dans un nouveau cadre philosophique qui se prête à une communication efficace dans le cadre social, politique et historique contemporain.

Lonergan s’est voué d’abord à examiner les raisons pour lesquelles cette nouvelle transposition était nécessaire – pourquoi le cadre ancien de la loi naturelle n’était plus pertinent. Il a conclu que la révolution scientifique et la révolution historique avaient changé notre compréhension du monde et de notre place dans le monde. Malheureusement, la théologie catholique n’a pas intégré les acquis de ces deux révolutions et est demeurée à l’écart des défis de la vie contemporaine.

Je veux aborder très brièvement ces deux défis. La révolution scientifique a donné lieu à une manière différente de comprendre la connaissance et les processus du connaître. Auparavant, l’idéal de la connaissance était la certitude, que permettait d’atteindre la logique. La science a toutefois modifié cet idéal. La connaissance s’acquiert maintenant de façon empirique, par une attention aux données probantes et par la vérification. Cela modifie nos manières de penser à propos de la société, de la politique, des cultures et des économies. Auparavant, la culture était conçue de façon normative, en fonction d’un idéal unique auquel étaient censés aspirer tout homme et toute femme. Nous envisageons désormais les cultures sous un angle empirique, comme présentant différentes organisations de la vie en fonction d’ensembles d’idéaux particuliers.

Le deuxième défi, la conscience historique, a commencé à se profiler dans la transformation opérée par la science. L’étude de l’histoire a commencé à s’appuyer sur des méthodes empiriques, et les historiens ont commencé à découvrir une diversité inédite dans les époques du passé. Les sociologues et les anthropologues ont commencé à étudier les cultures et les sociétés de façon empirique, ce qui a entraîné une nouvelle perception d’une diversité culturelle énorme.

Cette découverte de la diversité entraîne un problème nouveau, celui de l’élaboration de fondements pour les jugements de vérité – y compris la vérité des valeurs – qui tiennent compte de cette diversité. Ce que ne peut pas permettre l’ancienne loi naturelle, parce qu’elle est enracinée dans les catégories d’une culture particulière, qui n’a pas reconnu l’importance des méthodes empiriques d’acquisition et de vérification de la connaissance. Il n’est pas acceptable non plus d’assumer simplement qu’une culture particulière sera acceptée comme la norme des autres cultures. En fait, cette culture, même si elle peut servir de norme provisoire à d’autres cultures (ce qu’elle ne peut pas être normalement), est elle-même engagée dans son propre processus de changement historique. Le nouveau fondement doit donc reconnaître non seulement la diversité, mais aussi l’état dynamique et changeant du développement et du déclin historiques.

Comment Lonergan répond-il à ce défi? Sa réponse est claire. Le seul fondement possible d’une telle théologie est celui qui se déploie dans le passage vers l’intériorité. Au lieu de fonder la théologie sur les résultats de la connaissance, Lonergan fonde la théologie sur les opérations de la connaissance. Au lieu de fonder la théologie sur une théorie concernant les opérations de la connaissance, Lonergan fonde la théologie sur une méthode d’obtention et de vérification des insights sur les opérations de la connaissance – une méthode que tout homme, toute femme, quelle que soit sa culture, peut employer pour explorer et vérifier ses propres opérations de connaissance. Il appelle cette méthode « appropriation de soi ».

Tous ces éléments de réflexion nous ramènent aux deux notions : la « créativité » et la « guérison ». Ces deux termes traduisent les efforts de Lonergan visant à prendre les termes « nature » et « grâce » et les transposer dans le nouveau fondement de l’intériorité, le seul fondement adéquat pour répondre aux défis de la science moderne et de la conscience historique.

Que signifient donc ces deux notions, la « créativité » et la « guérison », et comment nous aident-elles à comprendre le rôle de la religion dans la vie sociale et politique, dans notre contexte contemporain de diversité?

Parlons d’abord de la « créativité ». Lonergan a découvert que si nous explorons les opérations de notre propre conscience, en utilisant la méthode de l’appropriation de soi, nous y repérons une diversité d’opérations qui se situent dans diverses configurations d’expérience. Mais ces opérations comportent un aspect intéressant.

Ces opérations comportent une dynamique intrinsèque : elles se construisent l’une sur l’autre. Cette dynamique agit cumulativement pour nous mener vers des niveaux plus profonds, des champs plus vastes, de vérité et de valeur. Nous devons passer par l’expérience sensible pour parvenir à l’insight, mais les insights seuls ne sous satisfont pas. Pour parvenir à la connaissance, nous devons vérifier nos insights. La connaissance vérifiée des faits ne nous satisfait pas non plus. Elle nous incite plutôt à nous lancer dans un autre ensemble d’opérations où nous posons des questions, où nous obtenons des insights, où nous portons des jugements de valeur. Les jugements de valeur sont eux-mêmes ordonnés en fonction d’échelles de préférence. Les niveaux supérieurs emplissent les conditions de la réalisation des valeurs aux niveaux inférieurs. Pour nous tous, la pensée n’est pas satisfaisante tant qu’elle ne se traduit pas dans un agir. Et chaque groupe d’opérations nous constitue tous comme personnes, en établissant des habitudes de pensée et de sentiment.

Dans toute cette dynamique, la dynamique interne est une dynamique normative et cumulative que l’on peut appeler « dépassement de soi ». Nous opérons des percées dans l’obéissance à cette exigence de dépassement de soi lorsque nous accomplissons une certaine mesure de « conversion » - sur le plan intellectuel, moral et religieux. L’accomplissement des trois formes de conversion est une démarche qui se déploie sur toute notre vie. Mais la compréhension de la conversion nous fournit des outils pour distinguer le bien du mal, le bon du mauvais, le progrès du déclin. Par conséquent, Lonergan estime que la méthode de l’appropriation de soi nous mène à la découverte de normes qui peuvent être mises en oeuvre dans les jugements de valeur dans tous les domaines de la vie. Assurément, cette méthode n’est pas une simple méthode mécanique. C’est une méthode qui appelle le développement d’une compétence dans chaque domaine de la vie.

Par conséquent, la « créativité » concerne l’effort humain pour discerner, juger et mettre en oeuvre des valeurs dans toute vie sociale et politique. Tout le monde peut participer à ce travail. De fait, dans nos démocraties pluralistes, il devient urgent que tout le monde y participe. La méthode peut être appliquée dans des contextes multiculturels, pluralistes, où les hommes et les femmes de traditions diverses prennent part à la vie sociale et politique. La méthode s’applique à l’ensemble des sciences sociales et fournit aux sciences sociales des outils pour comprendre et évaluer des schèmes de récurrence ou des éléments du bien qu’est l’organisation dans la vie sociale.

Lonergan était convaincu que la théologie catholique devait s’engager avec toutes les autres disciplines, qu’elle devait apprendre la méthode d’appropriation de soi et la mettre en oeuvre en entrant dans les détails des sciences sociales – mais équipée de la méthode de l’appropriation de soi. C’est ce qu’il a tenté de faire dans ses travaux en économie. La pensée sociale catholique ne peut plus se déployer en marge de la politique et émettre des commandements moraux au nom d’une autorité religieuse. Elle doit s’engager pleinement dans les travaux des sciences sociales, comprendre et évaluer les réalisations des diverses écoles des sciences sociales, à l’intérieur d’un cadre fourni par la méthode de l’appropriation de soi. Lonergan tenait l’éthicien social américain Gibson Winter pour quelqu’un qui s’était engagé dans ce travail, et il mentionnait la spécialiste canadienne des études urbaines Jane Jacobs comme une intellectuelle dont les travaux reflétaient cette méthode.

Or, la « créativité », ou ce que nous pourrions appeler « l’éthique » - en soi – n’est pas suffisante dans la vie sociale, la vie politique. Cela tient au problème du mal. Lonergan présente une analyse du mal qui est très intéressante. Il se penche, comme Karl Marx, non pas seulement sur le mal personnel, mais aussi sur le mal social – le mal social qui s’infiltre dans la politique et l’économie, et se manifeste dans des cycles de déclin historique. Ces cycles entraînent des préjudices et des souffrances énormes pour de grands nombres de personnes, sur de longues périodes.

Ce qu’il y a d’intéressant dans l’analyse du mal que propose Lonergan, c’est qu’il situe la racine du mal dans la structure même de la conscience. Outre les bonnes habitudes que la personne cultive en obéissant au dynamisme du dépassement de soi, il y a les mauvaises habitudes qui sont cultivées lorsque ce dynamisme est négligé ou refusé. Ces mauvaises habitudes, Lonergan les appelle déviations (bias). Les déviations peuvent se reproduire comme des cycles du mal social, politique et historique. En conséquence, la vie humaine devient un mélange de progrès et de déclin. Mais nous devons vivre nos vies avant de développer pleinement les instruments qui nous permettent de discerner et de juger les différences entre le progrès et le déclin. Dans nos efforts pour vivre de manière éthique, nous prenons toujours du retard sur l’accumulation du mal. Je cite L’insight :

… le présent est toujours une configuration de décalages. Nul ne peut attendre d’avoir appris, d’avoir mobilisé son vouloir, d’avoir adapté sa sensibilité, pour vivre. C’est dans le vécu, par le vécu, que l’être humain apprend, se laisse persuader, s’adapte. Vivre se conjugue toujours au présent, mais la connaissance qui oriente la vie, la volonté de se conformer à la connaissance, l’adaptatation sensible qui exécute énergiquement, joyeusement, les décisions de la volonté, appartiennent toutes au futur. Lorsque le futur devient présent, un nouveau futur se profile qui formule des exigences plus grandes. (L’insight p. 702).

En conséquence, les exigences de la vie ne peuvent jamais être satisfaites entièrement par l’éthique – par ce que Lonergan appelle « la créativité ». Outre la « créativité », nous devons aussi nous engager dans l’activité de « guérison » des blessures créées par les échecs d’hier dans l’oeuvre de « création ». C’est là que la religion entre en scène.

Nous ne pouvons accomplir l’oeuvre de « guérison » par nous-mêmes. C’est que la « guérison » requiert une attitude – une habitude de l’esprit, une mentalité, un sentiment – que nous ne pouvons cultiver par nous-mêmes. En fait, la « guérison » exige une expérience de transformation qui nous fasse passer du désespoir à l’espérance, de la colère à l’affection, de l’apathie à un amour actif. Cette expérience de transformation découle de notre rencontre avec l’Amour transcendant. Le rôle des grandes religions est de nous aider à cultiver notre ouverture à cette expérience transformatrice de la transcendance. Cela signifie que la politique a besoin de la religion pour accomplir son oeuvre.

Nous pouvons formuler quatre observations importantes au sujet de la présentation que fait Lonergan des notions de « créativité » et de « guérison » en rapport avec la religion et la politique.

  1. L’oeuvre de la politique est différente de l’oeuvre de la religion. Les institutions sont différentes, les buts sont différents, et les types de compétences exigés sont différents. La politique se déploie sur les niveaux humains inférieurs de l’échelle des valeurs, alors que les religions ont trait aux niveaux de valeurs supérieurs – les valeurs qui découlent de notre rencontre transformatrice avec l’Amour transcendant. Cela signifie que les institutions de la religion et de la politique doivent être séparées.

  2. Puisque nous prenons la conscience historique au sérieux, la politique doit être ouverte à une pluralité de religions. Elle doit être ouverte aux traditions des croyances séculières qui fonctionnent comme des religions, nourrissant une attention aux rencontres transformatrices avec l’Amour transcendant.

  3. Enfin, étant donné que Lonergan a développé une compréhension générique, universellement applicable tant de la « créativité » que de la « guérison » - applicable tant à l’éthique qu’à la religion – nous pouvons nous attendre à retrouver des rencontres transformatrices avec l’Amour transcendant dans toutes les traditions religieuses. Cela signifie que la mentalité catholique traditionnelle voulant que la composante de la foi appartienne exclusivement à l’Église catholique, soit désormais remplacée par une activité vigoureuse de discernement et de coopération avec la transcendance aimante dans diverses traditions. La politique a besoin de la religion pour accomplir son oeuvre, mais nous pouvons recueillir dans de multiples traditions l’optique permettant de discerner la composante « guérison » dans la religion.

  4. Mais, à cause de la structure de la condition humaine, la politique a besoin de la religion pour accomplir son oeuvre. Et puisque la politique a besoin de la religion pour accomplir son oeuvre, elle doit reconnaître publiquement la valeur de ses traditions religieuses, non seulement pour la vie privée, mais pour le domaine public de la politique elle-même. Cette influence s’exerce normalement en passant par la conscience des citoyens. Or, dans l’ensemble de l’histoire, la politique insère souvent dans ses principes et ses programmes des jugements de valeur influencés par une conversion religieuse. De nombreuses situations dans l’histoire récente illustrent cette dynamique, depuis l’abolition de l’esclavage à la charte des droits de l’homme des Nations unies, à la reconnaissance de la dignité humaine, jusqu’à des programmes politiques tels que le Peace Corps aux États-Unis. La politique a besoin de la religion pour accomplir son oeuvre.

Il y a beaucoup d’autres choses qu’il faudrait dire. Je dois m’arrêter ici. Je crois que les ressources que fournit Lonergan pour repenser les relations entre la religion et la politique sont très riches. Nous pourrons peut-être en aborder une partie dans la période de questions et dans les autres exposés de la journée

Je vous remercie.

Résumé:

L’oeuvre de Lonergan offre des insights intéressants sur le rôle de la religion dans la vie sociale et politique. Elle se fonde sur une méthode accessible aux femmes et aux hommes de toutes cultures, religions et traditions – la méthode de l’appropriation de soi. Et elle apporte un éclairage nouveau sur la façon dont nous pouvons comprendre les distinctions entre les institutions politiques et les institutions religieuses ainsi que les apports positifs des religions dans la société et la politique.

« Créativité, guérison et histoire », traduction de Daniel Cadrin, dans Les voies d'une théologie méthodique. Écrits théologiques choisis, traduits sous la direction de Pierrot Lambert et Louis Roy, Tournai, Desclée & Cie et Montréal, Bellarmin, 1982.



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