Introduction à
sa pensée
Colloque 2014 Ottawa - Homogénéité culturelle et conscience historique : comment échapper au relativisme ?

 

Homogénéité culturelle et conscience historique : comment échapper au relativisme ?

Louis Roy o.p.

  1. Trois positions

    1. Le classicisme. Le classicisme remonte aux Grecs du Ve siècle avant Jésus-Christ. Ceux-ci considéraient leur culture comme supérieure à celle de leurs voisins, qu’ils appelaient les barbares. Une variante apparut en Europe au XVIIIe siècle, basée sur une conception unitaire de la nature humaine ; de cette conception découlait l’idée qu’il y avait une seule civilisation, que les Européens avaient la mission d’imposer aux élites indigènes de leurs colonies – ce qu’ils firent aux XIXe et XXe siècles. Une autre version vit le jour dans l’Église catholique, en réaction contre la Réforme protestante ; la révélation biblique ne pouvait être interprétée validement que par le Magistère, de sorte que le dogmatisme de l’Église était la seule expression de la vérité en matière de foi et de mœurs.

    2. Le relativisme. Cette antithèse du classicisme s’est répandue au cours de la deuxième partie du XXe siècle. Pour le relativisme, il n’y a qu’une vérité relative à l’expérience d’un groupe humain. Ainsi, des minorités autochtones ou encore des nations puissantes comme la Chine d’aujourd’hui rejettent la vision occidentale des droits humains, pour justifier des pratiques telles que l’excision chez les filles, le mariage forcé, la Sharia, les emprisonnements arbitraires, etc.

    3. Le pluralisme modéré. Dans Method in Theology, livre traduit en français avec, comme titre, Pour une Méthode en théologie, Bernard Lonergan se dit en faveur d’un pluralisme, que j’appellerais « pluralisme modéré », qu’il prend d’ailleurs soin de distinguer du relativisme, que j’appellerais « pluralisme radical ».

  2. Le pluralisme modéré de Lonergan

    On peut placer cette position à mi-chemin entre les deux extrêmes que sont le classicisme et le relativisme. Dans une démarche qui commence avec son grand ouvrage Insight, le but visé par Lonergan est de se connaître soi-même comme sujet connaissant, tant dans les mathématiques et les sciences naturelles que dans le domaine de l’action. L’être humain tend naturellement à se dépasser lui-même en allant à la rencontre de la réalité, dans des vérifications qui vont plus loin que les simples idées ou hypothèses. L’acte de déterminer si telle ou telle idée ou hypothèse est davantage qu’un pur produit de notre esprit, est la clé d’une objectivité qui échappe au relativisme. Pour devenir capable de faire des jugements corrects, il faut entrer dans un processus qui requiert l’élimination progressive de quatre déviations affectant le sens commun, à savoir les déviations dramatique, individuelle, collective et générale, décrites aux chapitres 6 et 7 d’Insight.

    Dans Méthode Lonergan continue de s’intéresser à cette connaissance de soi, qu’il appelle désormais l’intériorité, c’est-à-dire le domaine de la subjectivité humaine capable de se dépasser car elle est naturellement soucieuse d’aboutir à l’objectivité. Il écrit : « L’objectivité authentique est en effet le fruit d’une subjectivité authentique ; on ne saurait l’atteindre qu’en parvenant à une subjectivité authentique » (p. 332). Cet ouvrage de Lonergan complète son analyse du long apprentissage requis pour parvenir à l’objectivité, en explorant le quatrième niveau de l’intentionnalité humaine et en insistant sur la nécessité d’une triple conversion : religieuse, morale et intellectuelle. De la sorte, il fait voir, plus clairement que dans Insight, comment un horizon religieux et un horizon moral, tous deux centrés sur des décisions à prendre, élargissent l’horizon intellectuel, centré sur la compréhension et la vérité.

    C’est aussi dans Méthode qu’il ajoute le domaine de la connaissance historique, qui présuppose une conscience historique, et qu’il introduit, dans la cinquième section du chapitre 9, le concept de perspectivisme, « pour désigner n’importe quel cas où des historiens différents traitent du même sujet de façon différente » (p. 250). Il s’en explique en ces termes :

    En résumé, le processus historique lui-même et, à l’intérieur de celui-ci, le développement personnel de l’historien donnent naissance à une série d’optiques différentes. Ces différentes optiques entraînent différents processus de sélection. Ces différents processus de sélection déterminent à leur tour différents exposés historiques 1) qui ne se contredisent pas, 2) qui fournissent ni une information et ni une explication complète, mais 3) qui brossent de manière incomplète et approximative le tableau d’une réalité extrêmement complexe » (p. 251).

    En historiographie comme en ce qui concerne les cultures, on remarque des optiques ou perspectives variées qui pourtant ne se contredisent pas. C’est le cas également pour les cultures, qu’il importe d’interpréter non pas d’une manière classiciste, mais plutôt d’une manière empirique, comme Lonergan l’affirme dans l’Introduction de Méthode :

    On peut cependant concevoir la culture de deux façons. D’une part, la notion classique de culture est normative : en droit tout au moins, il n’existe qu’une culture, qui est à la fois universelle et permanente. [. . .] D’autre part, à côté de la notion classique, on trouve la notion empirique de culture ; celle-ci se définit alors comme un ensemble de significations et de valeurs qui informent un style de vie (p. 9).

    Dans un contexte théologique, notre auteur traite ensuite du pluralisme religieux, aux chapitres 11 et 12 de son livre. Il accepte pleinement le fait de ce pluralisme, même à l’intérieur d’une même religion. Il s’agit, comme je l’ai dit précédemment, d’un pluralisme modéré, car Lonergan le considère compatible avec la permanence des dogmes dans l’Église catholique. Cette permanence, précise-t-il, n’exclut nullement l’historicité des dogmes, au sens où ceux-ci sont marqués par les cultures successives dans lesquelles l’Évangile s’est incarné.

    Pensons, par analogie, aux multiples perceptions de la ville d’Ottawa qu’on remarque à travers le Canada. On peut facilement distinguer ces aperçus d’après le lieu d’approche (comme par exemple là où arrive l’avion, le train ou l’auto) ou le lieu d’observation (les quartiers ou endroits visités, dont le haut de la tour du Parlement) ou enfin le lieu interprétatif (les gens d’Ottawa même, de Toronto, de Montréal, d’Halifax, de Calgary ou de Vancouver). Tout cela se complexifie énormément si l’on a affaire à des fédéralistes ou à des indépendantistes, à des commerçants ou à des financiers, à des artistes ou à des sportifs, à des travailleurs manuels ou à des universitaires, à des individus très riches ou à des chômeurs, à des étudiants ou à des retraités, etc. On pourrait donc repérer au moins une centaine de perspectives sur la ville d’Ottawa.

    Ce qu’il importe cependant de noter, c’est, par-delà les contrastes, l’existence de recoupements, comme par exemple la mentalité prédominante dans la ville, le chiffre de sa population ou les types d’emploi qu’on y trouve. De tels recoupements peuvent être observés, compris et affirmés avec exactitude. On peut donc parler d’objectivité, grâce aux comparaisons permettant de constater des rapports entre les diverses enquêtes et de détecter en même temps des recoupements. Ainsi, face aux nombreuses perspectives concernant la réalité de la ville d’Ottawa, on doit adopter un pluralisme modéré.

  3. Conclusion

    Nous sommes donc en face de trois positions concernant la ou les cultures.

    Premièrement, le classicisme parle de la culture, qui s’avère unique et uniforme. Sa conception est objectiviste, en ce sens qu’elle s’impose d’emblée, avec une pseudo-évidence, un peu comme une claire vision, de la part d’individus qui passent immédiatement de l’observation des recoupements à l’affirmation d’une homogénéité culturelle.

    Deuxièmement, le relativisme, ou pluralisme radical, parle des cultures, tout en étant indûment frappé par leurs contrastes. Sa conception est subjectiviste, en ce sens qu’elle reste enfermée dans une subjectivité individuelle ou collective. Elle renonce à pouvoir trouver une normativité et elle rejette l’idée d’une nature humaine commune à tous.

    Troisièmement, semblable sur ce point au pluralisme radical, le pluralisme modéré de Lonergan parle des cultures et accepte une notion empirique de culture. Toutefois, sa conception se définit ni comme un objectivisme ni comme un subjectivisme, mais comme une subjectivité toujours en quête d’objectivité, en reconnaissant que cette objectivité bien réelle n’est jamais parfaitement atteinte. Cette position s’accompagne forcément d’un dialogue, où chaque partenaire se permet de défendre ses opinions tout en les remettant en question, sous le choc salutaire d’opinions venant des autres. Cette poursuite commune de vérité est alors considérée comme possible et vécue comme fructueuse, entre des personnes et des groupes fort différents, à condition que ces personnes et ces groupes visent intelligemment et ardemment à une universalité qui s’exprime avec nuance et respect des divergences.



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