Introduction à
sa pensée
Colloque 2015: L’absence / la présence de Dieu dans la culture moderne

 

L’absence de Dieu dans les sociétés occidentales

Louis Roy

Depuis le XVIIe siècle, le monde occidental a connu un processus de sécularisation, avec comme conséquence principale un doute de plus en plus répandu concernant la nature de Dieu et son existence.

La différence entre la sécularisation et le sécularisme

On peut définir la sécularisation comme le fait que des pans entiers de la culture s’interprètent eux-mêmes sans référence religieuse. De la sorte, les significations et les valeurs de nos sociétés échappent au contrôle autrefois exercé par des autorités cléricales.

C’est ainsi qu’on a assisté successivement à la sécularisation de la philosophie (avec Descartes), à la sécularisation de la méthode scientifique (avec Francis Bacon), à la sécularisation de la peinture (avec les portraitistes hollandais), à la sécularisation de la morale (avec Kant), à la sécularisation des lois (avec la Révolution française et le code napoléonien), à la sécularisation de l’histoire (avec l’école historique allemande), à la sécularisation du travail et de l’économie (avec le capitalisme amoral et le syndicalisme laïque), à la sécularisation de l’éducation (en France sous la Troisième République), à la sécularisation de la psychologie (avec Freud), à la sécularisation de la spiritualité (avec le déclin des religions institutionnalisées).

Dans l’ensemble, ce long processus de sécularisation a eu d’heureux effets, par exemple une montée de la rationalité et de la démocratie, une forte créativité en science et en technologie, une plus grande marge de manœuvre en organisation politique, sociale et économique. Ce processus a également eu des effets regrettables, par exemple un exercice arbitraire de la liberté personnelle, un individualisme destructeur des liens familiaux et des solidarités sociales, une concentration capitaliste de l’argent chez une très petite tranche de la population mondiale, un relativisme qui, la plupart du temps chez une minorité de privilégiés, finit par justifier des décisions arbitraires nuisibles au bien commun et qui, chez une majorité à la dérive, entraîne une réduction des exigences éthiques.

Il importe cependant de ne pas confondre la sécularisation avec le sécularisme. Ce dernier est une idéologie qui veut abolir toute contribution de la part des religions à la vie en société, parce que cette idéologie ne reconnaît pas le fait que des groupes religieux – pas tous les groupes, évidemment – exercent une influence bienfaisante sur l’engagement moral de nos contemporains. Au lieu de se montrer conscient du caractère ambigu de cette influence et de la déclarer parfois positive et parfois négative, on la dénonce comme étant toujours néfaste. Ce faisant, on veut défendre non seulement une légitime autonomie du séculier par rapport au domaine religieux, mais également une totale indépendance du séculier par rapport à des motivations religieuses qui favoriseraient pourtant l’authenticité morale du séculier.

Par-delà la morale

De nos jours, la plupart des Occidentaux fonctionnent, non pas sur le plan religieux, mais bien sur le plan moral. On parle de valeurs, on prône plus d’honnêteté et de justice, on recommande la tolérance, la liberté d’expression, l’écoute de l’autre, le respect des droits humains. Il y a ici, évidemment, un souci admirable. Néanmoins, la religion, dans son aspect le plus profond, dépasse la morale.

Lonergan l’a bien montré en caractérisant le domaine qu’il appelle « la transcendance » ou « la religion » comme un état affectif relativement stable qui va au-delà de toute morale. Il s’agit, en effet, d’un « être en amour sans limite, sans restriction, sans condition et sans réserve » (Pour une méthode en théologie, p. 128). Cet état affectif est certes le résultat indirect d’une recherche intellectuelle ou d’un engagement éthique ; mais puisqu’il n’en n’est pas le résultat direct, il faut bien admettre qu’il est quasi impossible de le justifier par la voie des raisonnements.

On peut toutefois dégager le sens de cet état affectif fondamental en le situant philosophiquement par rapport à une recherche intellectuelle ou à un engagement éthique. Il est possible de faire comprendre à nos contemporains le bien-fondé de cet état affectif fondamental si on les aide à formuler les questions et les préoccupations qu’ils se posent inévitablement dans leur vécu aussi bien joyeux que pénible : La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Vaut-elle la peine d’être donnée ? À quoi bon tous ces projets et entreprises qui se terminent en échecs ? Peut-on compter sur l’appui sincère et la fidélité constante des personnes qui se disent nos amis ?

Les grands adversaires de ces questions fondamentales, ce sont nos idoles : loisirs si nombreux et si superficiels qu’ils excluent tout effort de connaissance de soi, souci d’être admiré plus que les autres, performance supérieure qui permet de monter dans l’échelle sociétale, succès aux dépens des autres, avidité financière, etc. Comme on le sait, le Nouveau Testament fait équivaloir l’influence des idoles à celle des démons. Un jour, Jésus demanda à un homme possédé d’un esprit impur : « Quel est ton nom ? » Celui-ci répondit : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux » (Mc 5,9). On pourrait ajouter, cyniquement, à propos des démons et des idoles : « Il y en a pour tous les goûts ! »

La dépendance par rapport aux démons et aux idoles rend très difficile une réflexion sérieuse sur les questions de base. Depuis une quinzaine d’années, plusieurs enquêtes menées aux États-Unis ont montré que la majorité des jeunes adultes ne sont pas des personnes en recherche ; ils ne sont pas des « spiritual seekers ». On peut sans doute observer le même phénomène au Québec. Or, sans recherche existentielle, les gens restent emprisonnés dans une poursuite de désirs multiples ; et ces désirs les détournent de la possibilité d’intensifier un désir unificateur, à savoir un désir beaucoup plus fort que leurs désirs multiples.

L’amour de Dieu comme fondement de la morale Dans Pour une méthode en théologie, Lonergan souligne le fait que la conversion religieuse, si elle est authentique, influence la conversion morale. Il écrit : « La puissance de l’amour de Dieu confère à toute bonté une énergie et une efficacité nouvelles, et l’espoir humain ne s’arrête plus au tombeau » (p. 139). Il explique que la foi en l’amour favorise le progrès et contrecarre le déclin, qui est l’inverse du progrès.

Sans la foi, sans le regard de l’amour, le monde apparaît trop mauvais pour que Dieu soit bon, pour qu’un Dieu bon existe. Mais la foi reconnaît que Dieu accorde aux hommes leur liberté, qu’il les veut personnes et non simplement automates, qu’il les appelle à cette authenticité supérieure qui vainc le mal par le bien. Ainsi, la foi est liée au progrès humain et elle doit affronter le défi du déclin humain. La foi et le progrès, en effet, prennent tous deux racine dans le dépassement de soi que l’homme réalise dans l’ordre de la connaissance et dans l’ordre moral. Promouvoir la foi, c’est favoriser indirectement le progrès et vice versa (Pour une méthode en théologie, p. 140).

Il continue :

Par-dessus tout, la foi a le pouvoir de renverser le processus du déclin. Celui-ci déchire une culture en y faisant naître le conflit des idéologies. Il fait subir aux individus des pressions sociales, économiques et psychologiques qui, pour la fragilité humaine, équivalent au déterminisme. Il multiplie et entasse les abus et les absurdités qui engendrent le ressentiment, la haine, la colère, la violence. Or ce n’est ni la propagande ni la discussion mais la foi religieuse qui libérera la rationalité humaine de ses prisons idéologiques. Ce ne sont pas les promesses des hommes mais l’espérance religieuse qui peut rendre l’homme capable de résister aux énormes pressions du dépérissement social (Pour une méthode en théologie, p. 140).

Ainsi donc, pour renverser le processus du déclin, il faut apprendre à critiquer le contenu des idéologies qui nous affectent. Malheureusement, en devenant de pseudo-évidences, ces idéologies sont acceptées comme des déterminismes implacables, contre lesquels la majorité des gens pensent qu’ils n’y peuvent rien. Et pourtant, selon Lonergan, une espérance religieuse, associée à une foi et à un amour d’ordre religieux, aide à surmonter des obstacles qui apparaissent à première vue infranchissables.

Absence et présence de Dieu

Dans un article intitulé « L’absence de Dieu dans la culture moderne », Lonergan analyse cette absence de Dieu d’abord dans la superstructure, dont l’élément le plus important et décisif a été, depuis le XVIIe siècle, la science moderne, avec sa méthode et son caractère empirique. Ensuite, il se penche sur le domaine du quotidien, dans lequel il discerne trois éléments : « une réinterprétation de l’homme et de son monde, une transformation du mode d’organisation de la société et du contrôle sur la nature, ainsi qu’un nouveau sens du pouvoir et des responsabilités » (Les voies d’une théologie méthodique, p. 40).

Ces trois phénomènes majeurs de la modernité – réinterprétation de l’homme, transformation du mode d’organisation et sens des responsabilités – constituent, d’après Lonergan, le lieu où se situe l’enjeu de l’absence et de la présence de Dieu. Il y a ici, en effet, une préoccupation de toute première importance envers l’avenir de l’humanité. Voici l’exigence qui, toujours selon Lonergan, en découle :

Pour bâtir l’avenir il faut faire appel aux moyens humains, à l’expérience humaine, à l’intelligence humaine, au jugement humain, aux décisions humaines, mais là encore, cela n’a rien d’incompatible avec une attitude profondément religieuse. […] Il est faux, cependant, d’affirmer que la préoccupation de l’avenir chez l’homme peut créer un avenir meilleur en misant sur un égoïsme individuel et collectif. Car savoir ce qui est vraiment bien et en chercher la réalisation exige un dépassement de soi, un refus de chercher le mieux-être personnel aux dépens de celui du groupe, le mieux-être du groupe aux dépens de celui de l’humanité, et celui de l’humanité aux dépens de celui des générations futures. La préoccupation de l’avenir, si elle est plus que simple hypocrisie, présuppose une rare perfection morale. Elle exige ce que les chrétiens nomment charité héroïque (Les voies d’une théologie méthodique, p. 43-44).

Conclusion

Tout en acceptant la sécularisation dans son côté positif, voire libérateur par rapport aux tutelles cléricales, il importe de découvrir une présence de Dieu dans une sécularisation qui témoigne plutôt de son absence. Nous pouvons devenir de plus en plus conscients que la vraie présence de Dieu passe par notre expérience de son absence. À une condition toutefois : que cette absence de Dieu aiguillonne notre recherche. Comme le pense Lonergan, cette recherche part d’une préoccupation morale, laquelle a besoin d’être complétée par une préoccupation spirituelle.

Pour actualiser cette absence-présence, des chrétiens et des membres d’autres traditions religieuses pratiquent une mystagogie, c’est-à-dire une éducation spirituelle qui a recours à des symboles artistiques et à des pratiques méditatives. De la sorte, cette mystagogie peut renforcer une solidarité qui existe déjà, quoique trop faiblement, entre chercheurs de Dieu. Ces chercheurs sont des personnes prêtes à y mettre le prix, pour entrer dans le grand Mystère qui enveloppe notre univers, notre planète et chacune de nos vies.

L’essentiel, donc, c’est d’être des chercheurs de Dieu. Une très brève conversation entre deux rabbins l’illustre bien. Le premier pose la question : « Dieu existe-t-il ? » Le second lui répond : « Le plus important, c’est Dieu, qu’il existe ou qu’il n’existe pas. »



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