Introduction à
sa pensée
Colloque CCCM 2019 - Le mal est-il pensable ? Enjeux philosophiques et existentiels

 

La question du mal dans la pensée de Bernard Lonergan

Pierrot Lambert

  1. Introduction

    Toute l‘oeuvre de Bernard Lonergan, depuis ses théories économiques élaborées dès les années 1930, jusqu‘à ses grandes explorations de l‘intériorité humaine, dans les années 1950, 60 et 70, est mue par une mobilisation contre le mal, perçu comme un déclin de l‘humanité et une aliénation de l‘être humain.

    Un thème revient constamment dans ses écrits : le bien. Si dans L‘insight il est question du bien dans une perspective cosmologique, dans les écrits ultérieurs le bien humain est un axe central du propos de Lonergan.

  2. La définition du mal

    Le mal dont parle Lonergan est le mal social ou le mal moral...

    Mais pour bien saisir ce que Lonergan entend par « mal », il faut comprendre ce qu‘il entend par « bien », et pour cela il faut donner un aperçu de son éthique. Un aperçu sommaire, forcément, mais une illustration permettra de clarifier les grandes lignes de son propos.

    Prenons une situation que j‘ai vécue : Je circulais en auto et j‘ai vu une dame âgée tomber dans la rue avec sa marchette. Je suis descendu de voiture, et plusieurs personnes ont fait comme moi, pour secourir la dame et arrêter la circulation.

    Nous avons vécu ensemble l‘éveil d‘un sentiment spontané de responsabilité. Et une très brève interrogation (« que faut-il faire? ») avant de passer à l‘action.

    Deuxième situation, que j‘imagine : après avoir composé le 911 et attendu l‘ambulance, quelques-unes des personnes présentes décident d‘aller rencontrer la direction de la résidence pour retraités où habite la dame, tout près, pour discuter de la sécurité des résidents en perte d‘autonomie. Ces personnes, en plus d‘intervenir dans un événement particulier, agissent sur la structure sociale à laquelle se rattache l‘événement particulier.

    Troisième situation, que j‘imagine également : la direction de la résidence pour retraités se montre peu réceptive, indiquant qu‘elle est une entreprise à but lucratif qui laisse aux familles la responsabilité de déplacer une personne vulnérable vers un CHSLD quand son état empire, et le groupe de personnes qui a secouru la dame décide d‘intervenir auprès des autorités des services sociaux pour faire changer les choses.

    Ce scénario permet de cerner les jalons de l‘éthique selon Lonergan :

    Dans la rue, les personnes qui aident la dame obéissent à un sentiment moral et interviennent dans une situation ponctuelle.

    À la résidence, les mêmes personnes passent du niveau d‘un sauvetage individuel au niveau d‘une interrogation sur l‘organisation qui devrait assurer la sécurité de la dame.

    Devant d‘autres instances, comme le centre régional des services de santé et des services sociaux, le groupe va contester l‘orientation de l‘encadrement social des personnes âgées.

    Lonergan invite à prendre conscience de trois opérations du sujet moral :

    1. L‘attention à un besoin d‘assistance, ou l‘expérience d‘un sentiment moral

    2. Une réflexion et une intervention concernant le lien entre un accident isolé, l‘état de santé de la dame et son cadre de vie

    3. Un jugement de valeur sur les orientations des dirigeants de la résidence et l‘encadrement social des personnes âgées

    La démarche part d‘un sentiment personnel et d‘un questionnement personnel, donc de la subjectivité ou de l‘intersubjectivité. Remarquez que chez Lonergan tout part du subjectif pour aboutir à l‘objectif, non pas en s‘élevant au-dessus du subjectif, mais dans la fidélité aux exigences intérieures du questionnement personnel, que ce soit sur le plan cognitif ou sur le plan moral.

    J‘ai mentionné le mot valeur. Une valeur, pour Lonergan, ce n‘est pas un comportement ou une conviction imposé (e).

    La valeur se rattache chez Lonergan à la définition du bien. Lonergan distingue trois niveaux du bien.

    Dans le scénario évoqué, la sécurité de la dame âgée correspond au premier niveau, celui du bien individuel.

    Les mesures de sécurité de la résidence où la dame habite correspondent au niveau du « bien qu‘est l‘organisation » (good of order), et qui est la structure sociale assurant les biens individuels.

    Enfin, le jugement porté sur les déficiences de la résidence ou des services sociaux est un jugement de valeur. Lonergan appelle ce niveau : good of value, le « bien qu‘est la valeur ». Un jugement de valeur est un jugement critique, qui peut être négatif.

    Une valeur est le fruit d‘un jugement de valeur. C‘est une valeur choisie (valeur choisie = valeur terminale) par le sujet (sujet qui choisit = valeur originaire).

    Donc le « bien » a trois sens : le bien individuel (la sécurité de la dame), le bien qu‘est l‘organisation (la résidence et ses règlements), le bien qu‘est la valeur (le jugement des intervenants sur les insuffisances des mesures de sécurité de la résidence ou des services sociaux).

    Dans Philosophie de l‘éducation1, Lonergan présente trois niveaux du mal correspondant aux trois niveaux du bien que nous avons mentionnés :

    1. Le premier niveau du mal, il l‘appelle « le péché (ou mal moral) en tant que délit » : dans notre exemple, il s‘agirait d‘une faute de « non-assistance à personne en danger » si le groupe d‘automobilistes dont je faisais partie ne s‘était pas arrêté pour porter secours à la dame.

    2. Le contraire du bien qu‘est l‘organisation, c‘est « le péché (ou mal moral) en tant que composante du processus social » : dans notre scénario, si la direction de la résidence ne dépasse pas le conflit d‘intérêts entre les revenus des loyers et l‘attention à la perte d‘autonomie de ses résidents, et si les familles ne sont pas attentives, les structures chargées de protéger ne jouent pas leur rôle.

    3. Le troisième niveau du mal est « le péché (ou mal moral) en tant qu‘aberration ». Si la lourdeur du système de santé et de services sociaux, l‘indifférence de la société à l‘égard des personnes âgées et certaines conceptions de la vie centrées sur le chacun pour soi entraînent une négligence des personnes seules, nous n‘avons pas une éthique sociale à la hauteur de ce que Lonergan appelle « le souci global de l‘individu ».

      Nos sociétés sont victimes de telles aberrations quand l‘être humain « considère comme irrecevables, parce que non pertinents dans la vie concrète, les diktats de l‘intelligence et de la rationalité »2. Et cela se produit dans plusieurs domaines à notre époque marquée par le populisme – qui ignore les limites du sens commun face à certains problèmes exigeant des éclairages scientifiques et une vérification rigoureuse des faits.

      Nous avons distingué trois niveaux du bien et en parallèle trois niveaux du mal.

      Je ferai référence dans la suite de mon exposé à l‘ouvrage de Ken Melchin, L‘art de vivre ensemble3, qui présente dans un langage plus contemporain la philosophie et la théologie morales de Lonergan.

      Melchin parle de trois niveaux de la signification morale, c‘est-à-dire de trois horizons de compréhension morale : le niveau du désir personnel, le niveau de l‘organisation sociale et le niveau du progrès ou du déclin historique. La portée de chaque niveau est bien différente de celle des deux autres. C‘est à une dynamique ascendante, celle du dépassement de soi, que nous appelle la réalité du mal

  3. La liberté verticale

    Ken Melchin souligne un facteur intéressant4 : Lonergan fournit une analyse de la structure de la solution au mal dont le premier élément est le fait de la bonté de l‘être.

    Mais cette bonté se concrétise dans le dépassement de soi.

    Le choix de secourir une dame en danger, le choix de vérifier son cadre de vie ou le choix de militer pour un meilleur encadrement des personnes âgées sont trois instances de dépassement de soi.

    Lonergan emprunte à Joseph de Finance la distinction entre la liberté horizontale, « qui s‘exerce à l‘intérieur d‘un horizon déterminé et qui reste fidèle à l‘option existentielle correspondant à cet horizon », et la liberté verticale, qui « s‘exerce explicitement lorsqu‘on répond à la notion transcendantale de valeur en déterminant ce qu‘il serait valable et approprié de faire pour soi-même et ce qu‘il serait valable et approprié de faire pour son prochain »5.

    De L‘insight jusqu‘à Pour une méthode en théologie, Lonergan a analysé la conscience humaine et ses niveaux, en invitant ses lecteurs à une prise de conscience et à une appropriation des opérations, des exigences, bref de tout le dynamisme de ce que Lonergan appelle leur intériorité. Cette démarche est appelée à s‘exercer sur le plan cognitif et sur le plan éthique, par des dépassements de soi et des changements d‘horizon que Lonergan appelle des conversions, sur les plans intellectuel, moral et religieux.

    Dans sa Philosophie de l‘éducation, Lonergan consacre un chapitre, le chapitre 4, au « bien humain en tant que sujet qui se développe ».

    Chez Lonergan, le modèle du développement humain est celui des deux lames d‘un ciseau. Le développement du bas vers le haut, celui des dépassements de soi du sujet, est complété et en fait favorisé par le développement du haut vers le bas, produit par l‘éducation, la culture, la société et l‘amour que Dieu nous porte.

    La solution du mal moral passe donc par des transformations de l‘être humain, en fonction d‘exigences éthiques et de valeurs personnelles.

    Le sujet qui parvient à la « conscience de soi rationnelle », appelé « sujet existentiel », « se fait ce qu‘il deviendra, et il le fait librement et de façon responsable; bien mieux, il le fait précisément parce que ses actes sont des expressions libres et responsables de lui-même »6.

    Le sujet existentiel libre et responsable, dit Lonergan, « réalise la première et unique édition de lui-même »7.

    Et le sujet existentiel réalise cette édition unique en étant fidèle à ce que Lonergan appelle des « préceptes transcendantaux » : « sois attentif, sois intelligent, sois rationnel, sois responsable, sois en amour ». Chacun de ces préceptes est une intensification et une appropriation d‘un niveau de conscience.

    Mais le double développement mentionné, qui favorise l‘accès à des horizons supérieurs, passe par un processus de correction continu des déviations (bias) personnelles ou collectives et aux refus de comprendre qui font obstacle aux préceptes transcendantaux.

  4. La solution surnaturelle

    Le déploiement de la liberté verticale dans le dépassement de soi constitue une partie de la solution au problème du mal.

    Mais cette dynamique est insuffisante selon Lonergan, qui affirme que la solution du problème du mal doit être surnaturelle.

    Pourquoi ce saut vers le surnaturel?

    Premièrement, comme le souligne Ken Melchin, dans L‘art de vivre ensemble, « notre réponse au mal, traduite dans notre vécu, nous situe d‘emblée dans le domaine du religieux »8.

    « Le mal remet en question toutes nos idées d‘ordre et de justice. Il nous pousse aux limites de notre foi en nous-même, en nos proches et en tous les aspects de notre vie sociale. En dernier ressort, il nous oblige à prendre position sur les fondements mêmes de l‘espoir et nous force à affronter hardiment les incidences de nos convictions fondamentales sur la finitude humaine et la valeur suprême. Le mal, plus que toute autre réalité, nous contraint de pénétrer dans le domaine des questions religieuses »9.

    Deuxièmement, poursuit Ken Melchin, « la foi restaure l‘attachement à la connaissance et à l‘agir moraux, érodé ou estompé par le spectacle de l‘ampleur du mal dans le monde »10.

    Certes, les violences et les abus commis par des membres de groupes religieux nous autorisent à nous demander si la religion est compatible avec un attachement à une moralité rationnelle.

    Mais si nous sommes régulièrement choqués par l‘immoralité de certains groupes religieux, il ne faut pas occulter l‘immense témoignage de « l‘amour de charité » chrétien ou des autres vertus, comme la compassion, la bienveillance, l‘humanité, qui caractérisent les grandes religions et civilisations, comme le souligne nul autre qu‘André Comte-Sponville11.

    Melchin propose une métaphore intéressante à propos de l‘action morale. Il la compare à une balle frappée au base-ball. La trajectoire de la balle dépend de l‘angle du contact avec le bâton, de la force du frappeur, du genre de lancer que lui a servi le lanceur, du vent, mais avant tout la trajectoire dépend de la motivation du frappeur.

    Il ajoute : « La foi chrétienne apporte une composante spécifique à la trajectoire de l‘action morale. Cette composante, c‘est notre attachement à la moralité à cause de notre foi en Dieu »12. « La foi a pour objectif, non pas de détourner ou de court-circuiter la compréhension morale, mais d‘habiliter la raison à affronter des obstacles qui risquent de nous rendre moralement impuissants »13.

    La solution qu‘envisage Lonergan (je cite L‘insight) « sera efficace au sens où elle répondra au problème du mal non pas en supprimant les conséquences des égarements de l‘être humain, mais en introduisant une intégration nouvelle et supérieure, permettant à l‘être humain, s‘il le veut, de s‘élever au-dessus de ces conséquences... pour résoudre perpétuellement l‘irrationnel objectif des situations sociales en opposant à l‘abondance du mal une diffusion plus généreuse du bien »14.

    Lonergan a aussi beaucoup réfléchi à la notion chrétienne de rédemption et à la « loi mystérieuse de la croix ».

    Dans une conférence donnée ici à Montréal, à l‘Institut Thomas More, en 1958 (The Redemption15), Lonergan souligne que la rédemption produit une transformation du mal en bien. Il cite l‘Épitre aux Romains : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien. »

    Comme le souligne Brian McDonough dans un texte préparé pour la présente conférence, « l‘expérience religieuse, selon Lonergan, favorise le dépassement de soi, pour faire accéder non seulement à la justice mais à l‘amour d‘abnégation. Elle exercera un rôle rédempteur dans la société humaine ‘en autant qu‘un tel amour peut réparer le tort causé par le déclin et relancer le processus cumulatif du progrès‘ »16.

    La « loi mystérieuse de la croix » renverse l‘irrationnel social en nous inspirant l‘espérance et en nous communiquant la charité, qui, affirme Lonergan, marquent l‘accomplissement de notre intentionnalité consciente.

    Pour terminer je veux souligner un épisode de la vie de Lonergan où il a vécu l‘expérience de la souffrance physique et de l‘angoisse. En 1965, il a dû être opéré pour un cancer du poumon et des complications ont exigé deux opérations supplémentaires. Il serait mort, sans l‘aide attentive d‘une infirmière dévouée, sr Florian.

    Lonergan parle de « l‘amour désintéressé » ou de « l‘amour d‘une personne qui se sacrifie elle-même pour autrui », pour exprimer « l‘amour de charité » célébré par Comte-Sponville.

    Lui qui a connu la souffrance en sa propre chair, a été touché par les effets de la Crise économique et de diverses formes de déclin de l‘humanité au 20e siècle.

    Son engagement au service du progrès humain était exprimé de façon claire dans la préface originale de L‘insight où Lonergan écrivait :

    ... nous avons été témoins de tant de souffrances [...] Nous devons chercher à être à la hauteur des exigences de notre époque17.


1Philosophie de l‘éducation, leçons sur l‘éducation présentées à l‘Université de Cincinnati en 1959, traduction de Jacques Beauchesne et Pierrot Lambert, Montréal, Guérin, 2000.

2L‘insight. Étude de la compréhension humaine, traduction de Pierrot Lambert, Montréal, Bellarmin, 1996, p. 702.

3Traduction de Pierrot Lambert, Ottawa, Novalis, 2006, p. 89.

4History, Ethics, and Emergent Probability, The Lonergan Website, 1999.

5Pour une méthode en théologie, traduction sous la direction de Louis Roy, Montréal, Fides et Paris, Le Cerf, 1978, p. 56.

6Le sujet, traduction de Baudoin Allard, dans Pour une méthodologie philosophique, Montréal, Bellarmin, 1991, p. 127-128..

7Idem, p. 133.

8L‘art de vivre ensemble, p. 138

9Idem, p. 140.

10Idem, p. 153.

11Le sexe ni la mort, Albin Michel, 2012, p. 143

12L‘art de vivre ensemble, p. 136-137.

13Idem, p. 136-137, 139.

14L‘insight, p. 736.

15Reproduite dans Philosophical and Theological Papers 1958-1964, volume 6 des Collected Works of Bernard Lonergan, University of Toronto Press, 2012.

16Citation de Pour une méthode en théologie, p. 72.

17The Original Preface of Insight, dans Method: Journal of Lonergan Studies, vol. 3, no 1, mars 1985, p. 3



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