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Laïcité et échelle des valeurs

 

Des valeurs irréconciliables?

Les enjeux du pluralisme et la pensée de Bernard Lonergan

Pierrot Lambert

Derrière l'enjeu de l'interdiction des « signes religieux » chez les représentants de l'État au Québec, et devant la perspective d'un « test des valeurs » évoqué par le gouvernement pour une sélection des immigrants potentiels, l'opinion publique et les médias commentent constamment de manière plus ou moins tranchée les rapports entre l'immigration et notre identité comme société. Et pourtant, la diversité règne tout autant chez les non-immigrants que chez les néo-Québécois ou néo-Canadiens (voir l'ouvrage récent L'immigration et l'ethnicité dans le Québec contemporain aux PUM).

La diversité signifie la coexistence de valeurs culturelles ou religieuses que le philosophe américain John Rawls (1921-2002) considérait comme irréconciliables. Pour Rawls, les valeurs des « associations de toutes sortes, Églises et Universités, sociétés scientifiques et groupes professionnels » sont des « raisons non publiques » : ce ne sont pas des valeurs privées, mais elles ne peuvent être prises en compte dans la « raison publique », qui admet les valeurs communes reconnues, soit la liberté, l'égalité, la dignité, la tolérance et les droits1.

Kenneth Melchin souligne que les droits et libertés, dans ce contexte, deviennent des valeurs centrales. Par exemple, nos sociétés interviennent pour contester certaines valeurs culturelles quand elles estiment que l'intégrité des personnes est menacée2.

Mais faut-il ne voir que des antagonismes entre les valeurs centrales et les autres? La nécessaire séparation qu'exige la laïcité en tout ce qui touche l'État doit-elle exister à l'intérieur de la conscience des citoyens3 ?

Une conception fondée sur la structure de la conscience

La pensée de Bernard Lonergan peut éclairer utilement ces enjeux et permettre de mieux comprendre le rapport entre valeurs publiques et non publiques. Lonergan a longuement exploré les « données de la conscience », c'est-à-dire les opérations de l'esprit, soit la perception sensible, la compréhension, le jugement de réalité et la décision, qui forment différents niveaux ou modes de la conscience. Il a notamment mis en lumière les exigences internes qui relient ces niveaux, et qui en font une structure dynamique, soit : l'attention, la curiosité, le désir de comprendre (« éros de l'esprit »), l'exigence critique, l'appel à un agir responsable.

Lonergan établit une philosophie de la connaissance à partir de la subjectivité. Pour lui, l'objectivité est le fruit d'une subjectivité authentique, puisque les exigences internes agissent en fait comme des normes immanentes. Le sujet parvient progressivement à l'objectivité en corrigeant constamment ses idées sous la poussée de son propre questionnement. Le sujet authentique ne fait pas échec à ce questionnement qui l'oblige sans cesse à se dépasser. Le refus du questionnement intervient fréquemment dans la démarche cognitive, du fait des intérêts personnels ou collectifs, des préjugés ou des phénomènes de censure ou de refoulement mis en lumière par Freud.

Lonergan montre les caractéristiques et les implications philosophiques énormes de l'insight, l'acte de compréhension. Il nous invite en outre à un « insight sur l'insight », c'est-à-dire à une compréhension et une appropriation de nous-mêmes jusqu'à la conscience existentielle, où nous réalisons « la seule et unique édition de nous-mêmes ».

Cette démarche entraîne un développement « du bas vers le haut », un mouvement suscité et complété par le mouvement inverse, « de haut en bas », que représentent l'éducation familiale et l'influence de la société, de la culture, de la civilisation.

Le sujet humain est donc appelé à s'approprier tant sa capacité de connaissance et d'autodétermination que le savoir et les valeurs transmis par son milieu. La première appropriation, l'appropriation de soi, est essentielle à une véritable appropriation de sa culture.

La genèse d'une valeur

Comment naît une valeur? Par une démarche semblable à celle des opérations cognitives.

La valeur est d'abord discernée dans une perception véhiculée par un sentiment qui est réponse à un objet (il peut s'agir notamment d'un objet agréable ou désagréable, de l'être d'une personne ou de la qualité associée à la beauté, à la compréhension ou à la noblesse d'un comportement).

Ces étapes de l'expérience et du discernement sont couronnées par le jugement de valeur qui marque un choix existentiel. Lonergan désigne comme « valeur originaire » la personne qui choisit et comme « valeur terminale » la valeur choisie.

Tout comme dans l'ordre cognitif, la personne qui adopte une valeur se choisit au terme d'une série de dépassements de soi, puis est appelée à s'approprier ce que lui transmettent la famille, les éducateurs, la communauté, la tradition.

Selon cette analyse, un comportement imposé n'est pas une valeur.

Lonergan discerne, du côté des objets, des niveaux de « biens » qui correspondent aux quatre niveaux de la conscience, que nous pouvons illustrer par les enjeux actuels des énergies fossiles.

Au niveau de la sensibilité correspondent les objets de désir ou de satisfaction des besoins que sont les biens particuliers. Par exemple, une quantité d'essence pour faire le plein de votre voiture.

Au niveau de la compréhension correspondent des structures permettant de vous fournir le bien particulier que vous voulez obtenir. Lonergan appelle ces structures le « bien qu'est l'organisation » (good of order). Dans notre exemple, il s'agirait entre autres de l'industrie pétrolière, des organismes et moyens de transport et des politiques gouvernementales.

Aux niveaux du jugement et de la décision est établi le « bien qu'est la valeur » (good of value). La personne qui se situe à ce niveau s'interrogera sur le pétrole, l'environnement et les énergies vertes et pourra remettre en question ses habitudes de consommation, notamment son choix de véhicule.

La notion d'authenticité s'invite également dans l'ordre moral. Lonergan fait une distinction intéressante entre l'authenticité mineure et l'authenticité majeure. La première caractérise les personnes qui dépassent leurs simples intérêts personnels pour devenir de bons citoyens, des membres responsables de leur famille ou de leur milieu d'appartenance. La seconde suppose une évaluation plus profonde de l'organisation dont nous relevons, par exemple pour contester les politiques et les orientations d'un employeur ou du gouvernement.

Une échelle intégrale des valeurs

Reprenons la formule de Lonergan : le sujet humain est une valeur « originaire » qui motive son agir par des valeurs qu'il choisit (valeurs « terminales »).

Lonergan distingue cinq types de valeurs : vitales, sociales, culturelles, personnelles et religieuses.

Une valeur vitale touche la santé et le bien-être physique.

Une valeur sociale correspond au « bien qu'est l'organisation » : elle conditionne les valeurs vitales.

Une valeur culturelle donne un sens à l'existence. Ici, les divers segments de la société affichent des divergences.

Une valeur personnelle, selon Lonergan, correspond à l'épanouissement intégral de l'être humain, son autodétermination comme sujet existentiel.

Une valeur religieuse est « au coeur du sens et de la valeur du vécu et de l'univers de l'homme ». Il s'agit ici d'une orientation fondamentale de la conscience vers un horizon ultime qui domine toutes les autres valeurs.

Lonergan parle d'une « échelle intégrale des valeurs », où les valeurs supérieures appellent et orientent les valeurs inférieures4.

Les cultures et les communautés ne sont pas statiques

Quand John Rawls affirme que les valeurs de diverses communautés sont irréconciliables, il se fonde sur une conception statique des cultures, selon Kenneth Melchin.

Lonergan n'envisage pas les cultures comme des entités fermées sur elles-mêmes; il épouse la perspective d'une « conscience historique », qui met en relief les interactions entre les groupes culturels et religieux et l'évolution constante des rapports entre leurs membres, malgré certains raidissements. Les commentateurs qui s'en tiennent à des stéréotypes ne sont pas attentifs à ces changements.

Par ailleurs, son analyse de la structure de la conscience humaine peut aider à comprendre la pluralité des valeurs personnelles et collectives qui motivent certains comportements (par exemple, le port du foulard ou du kirpan).

Plus profondément, sa pensée peut favoriser une meilleure compréhension de l'intégralité de la conscience humaine. Sur le plan personnel comme sur le plan collectif, l'adhésion aux valeurs publiques est souvent motivée par d'autres valeurs, « non publiques ».

L'analyse de l'adoption d'une valeur et de l'échelle des valeurs proposée par Lonergan offre donc, comme le note Louis Roy, une base épistémologique-anthropologique qui favorise une reconnaissance et un essor des droits de la personne5. Un instrument précieux pour une réflexion sur la manière dont les membres de diverses communautés peuvent réaliser leurs valeurs tout en soutenant la laïcité.


1 Rawls, Le libéralisme politique, traduction de Catherine Audard, Presses universitaires de France, 1996, p. 267 s.

2 Melchin, « Democracy, Sublation, and the Scale of Values », dans The Importance of Insight. Essays in Honour of Michael Vertin, University of Toronto Press, 2007, p. 183-196.

3 Michel Seymour et Jérôme Gosselin-Tapp, dans La nation pluraliste. Repenser la diversité religieuse au Québec, Les Presses de l’Université de Montréal, 2018, cherchent à penser la laïcité dans l’optique de John Rawls, en dialogue avec Jürgen Habermas. Ils formulent dans la conclusion de leur ouvrage des consignes très concrètes concernant le port du foulard islamique et la présence du crucifix à l’Assemblée nationale du Québec.

4 Voir le chapitre sur le bien humain dans Pour une méthode en théologie.

5 Roy, Engaging the Thought of Bernard Lonergan, McGill-Queen’s University Press, 2016, étude 14, « Foundations for Human Rights », p. 214-225.

 

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