L’aventure humaine dans un
contexte postmoderne :
l’apport de Bernard Lonergan
Colloque
Université Concordia
Montréal
28 et 29 janvier 2005
Le 17 décembre
2004 marquait le centenaire de la naissance de Bernard Lonergan. Le Lonergan
Centre for Ethical Reflection, au département des études théologiques de
l’université Concordia, à Montréal, a souligné cet anniversaire important par
la tenue d’un colloque d’une journée et demie. Ce colloque avait deux
objectifs. Tout d’abord, Lonergan, considéré par bon nombre d’intellectuels,
selon le Time Magazine (20 avril 1970), comme le plus grand philosophe
du vingtième siècle, est quasi inconnu au Québec, où il est né, où il a étudié
et enseigné. Pour combler cette lacune, le Lonergan Centre a saisi l’occasion
pour inviter trois spécialistes de la pensée de Lonergan (Patrick Byrne,
Cynthia Crysdale et Frederick Lawrence) à Montréal à venir présenter leur
interprétation de l’apport de Lonergan. Deuxièmement, le Centre cherchait un
lieu pour célébrer la vie et l’oeuvre de Lonergan. Le colloque a constitué
finalement à la fois une véritable célébration et un approfondissement
collectif de l’héritage de Lonergan, dans une atmosphère de fête animée par un
dialogue authentique autour d’idées nouvelles.
Le colloque a
débuté le soir du vendredi 28 janvier 2005. Cynthia Crysdale, professeur
agrégée de religion et d’études religieuses à la Catholic University of
America, a présenté une conférence intitulée Expanding Lonergan’s Legacy: Belief, Discovery, and Gender (Faire
fructifier l’héritage de Lonergan : croyances, découvertes et
spécificité sexuelle). C. Crysdale possède un grand
talent de communicatrice. Elle
sait rendre la pensée de Lonergan accessible au grand public. Sa conférence
constituait donc une excellent introduction pour le colloque. Traitant des
relations entre la connaissance et la spécificité sexuelle, elle a fait appel à
la distinction que Lonergan établit entre les connaissances engendrées de façon
immanente et les croyances. Autrement dit, elle a exploré l’articulation que
fait Lonergan de la dialectique entre ce qu’elle appelle « les
découvertes » et « l’héritage ». La mise en relief de cette
distinction permet de saisir non seulement la fonction essentielle, bien documentée,
de la structure cognitive dégagée par Lonergan, mais également les
connaissances tout aussi importantes, quoique moins soulignées, obtenues sous
l’autorité de la culture, de la famille, des professeurs, de la loi, et ainsi
de suite. Autrement dit, les connaissances issues de la croyance. L’exploration
que propose C. Crysdale de cette dialectique, en relation avec son propos,
permet de saisir que les femmes (tout comme les hommes) peuvent engendrer et
engendrent de fait des connaissances par leur expérience, leur compréhension,
leur jugement et leurs décisions. Pourtant, notre société, en raison d’un héritage de déviations et
d’ignorance, parfois subtil, parfois manifeste, marginalise la femme et met en
doute sa capacité de produire par elle-même des connaissances.
Le thème du colloque, L’aventure humaine dans un contexte
postmoderne : l’apport de Bernard Lonergan, a été exploré le samedi matin par Patrick Byrne,
dans son exposé sur Droits universels ou
relations personnelles? (Universal Rights or
Personal Relations ?) Byrne, un professeur du département de philosophie de Boston College, a mis
en question la conception traditionnelle des droits de la personne fondée sur
une notion abstraite de la raison, pour aborder un autre fondement, soit
« l’important réseau concret de relations personnelles qui constituent
l’être même de chaque être humain ». La problématique de la contestation
des droits de la personne ne peut être abordée adéquatement qu’à la lumière de
ce fondement dynamique et concret des droits et de la dignité de la personne.
Ne manquant pas de soutenir les approches universalistes des droits de la
personne, Byrne attire notre attention sur leurs limites, qui tiennent à un
impersonnalisme qui opère en faisant abstraction de la particularité et de
l’être-en-situation. L’isolement radical de la personne humaine à la faveur
d’une notion de la dignité humaine qui exacerbe l’autonomie au détriment de
toute relationnalité mine la dimension capitale des droits de la personne.
S’attaquant à l’impersonnalisme des assises philosophiques modernes des droits
et de la dignité de la personne, Byrne explore la conception que défend
Lonergan de « l’importance des relations interpersonnelles dans la vie
humaine » (L’insight, p. 743). Il explique trois niveaux
interreliés que dégage Lonergan – les biens particuliers, le bien
qu’est l’organisation et les relations personnelles – et explore les
relations complexes entre ces trois niveaux tout en soulignant l’importance
unique de chacun. En particulier, Byrne démontre l’importance d’une lecture
théologique des droits de la personne et de leurs origines chrétiennes. De
fait, les écrits et l’enseignement de Lonergan sur les doctrines chrétiennes de
l’Incarnation et de la Trinité nous offrent des expressions et des explications
exceptionnelles du Dieu relationnel du christianisme. Lonergan conçoit le don
de soi de l’amour divin comme le fondement transcendant de toutes les religions
authentiques, chrétiennes ou non chrétiennes, et il met en lumière par
conséquent l’amour inconditionnel de Dieu à la source de toute expérience
humaine d’amour et de don de soi dans des relations personnelles. Pour
accentuer le lien intrinsèque entre les droits de la personne et les relations
interpersonnelles, Byrne fait appel à l’expérience du mouvement des droits
civiques et de Martin Luther King, Jr., comme à un exemple concret d’un effort
déployé pour révolutionner les relations interpersonnelles.
Le troisième
conférencier, Fred Lawrence, lui aussi professeur à Boston College mais au
département de théologie, a établi des liens intéressants avec les exposés de
Crysdale et Byrne en explorant le développement théologique de la pensée de
Lonergan. Dans une allocution dont le caractère émouvant et inspirant tenait en
partie je crois à son amitié avec Lonergan, Lawrence a tracé un développement
de la théologie de Lonergan depuis l’époque antérieure à L’insight jusqu’à Pour une
méthode en théologie. Dans son exposé, qui s’intitulait Lonergan on Transcendence: From de jure
to the de facto Problematic (La transcendance chez
Lonergan : le passage du de jure au de facto), Lawrence a exploré le déploiement
de la révolution herméneutique dans la carrière de Lonergan. Il a examiné
notamment l’évolution de la pensée de Lonergan concernant la transcendance et
la question de Dieu. Au début de sa carrière, Lonergan a dû se livrer à une
herméneutique théorique, lorsqu’il a eu à déconstruire la lecture scolastique
de l’œuvre de Thomas d’Aquin. Lonergan a compris que le projet de Thomas
d’Aquin exigeait un recours à la philosophie pour faire oeuvre théologique, ce
qui nécessitait une distinction de la raison et de la foi. Mais, alors que
Thomas d’Aquin a tenu pour acquise une approche métaphysique, l’une des choses
fondamentales que Lonergan a comprises concernait l’impossibilité de
présupposer la métaphysique ou d’utiliser la métaphysique comme point de départ
dans notre contexte contemporain. L’exposé de Lawrence portait justement sur la
conscience qu’avait Lonergan de la nécessité de trouver une nouvelle voie ou un
nouveau fondement, et sur sa contribution à leur réalisation. La voie nouvelle
découverte par Lonergan partait d’une herméneutique de l’intériorité, mais
d’une intériorité entendue au sens de l’activité cognitive, liée à la
connaissance. Comme l’affirme Lawrence, quand Lonergan soulève la question de
Dieu dans L’insight, il soulève la
question de l’intelligibilité, de la signifiance et de la valeur de l’univers.
Cependant, Lonergan en est venu à reconnaître graduellement les limites de ce
que Lawrence appelle une formulation de
jure (une formulation de principe) de la question de Dieu. Il évolue
progressivement vers un remplacement de l’herméneutique de l’intériorité conçue
en termes cognitifs vers une herméneutique de l’intériorité conçue en termes
existentiels. Lonergan a reconnu que la réflexion théologique doit prendre en
compte non seulement la sagesse théorique mais également la sagesse pratique : elle doit être non
seulement une réflexion sur l’humanité prise abstraitement, c’est-à-dire
opérant dans la seule configuration d’expérience intellectuelle, mais aussi, ou
peut-être surtout, une réflexion sur la conduite humaine, c’est-à-dire sur la
conscience de soi rationnelle de l’être humain responsable et existentiel. L’un
des grands facteurs du passage d’une herméneutique de l’intériorité cognitive à
une herméneutique de l’intériorité existentielle tient à la découverte
progressive de l’identité des données de la théologie et des données des
recherches sur l’être humain et de l’histoire. Autrement dit, le point de départ,
c’est la vie elle-même. Comme le dit Lawrence, l’herméneutique de l’intériorité
existentielle de Lonergan vérifie que les questions relevant de la délibération
élèvent la conscience humaine à un quatrième niveau distinct (subsumant les
niveaux empirique, intellectuel et rationnel antérieurs), quand il y a
négociation de la responsabilité à l’égard de soi-même et de son monde.
Lonergan a saisi profondément que c’est l’amour, et non la connaissance, qui
joue le rôle déterminant dans l’orientation et l’authenticité personnelles.
Dans ses derniers ouvrages, il met en relief la conversion religieuse, déclinée
comme une réponse à un don (« l’amour de Dieu a été répandu dans nos
coeurs par le Saint Esprit qui nous fut donné » (Rm 5 5)) dans un amour
éprouvé pour Dieu. De même que la démarche de départ ne tient plus simplement
de la métaphysique, ainsi, pour concevoir et affirmer Dieu correctement, il
faut tenir compte des conditions subjectives de facto. Pour prendre conscience de son être-en-amour avec Dieu,
il faut recourir, selon Lonergan, à l’introspection : il faut distinguer
l’expérience d’être-en-amour de la découverte de ce qui vous est arrivé lorsque
vous êtes devenu amoureux(se). Pour Lonergan, c’est par la foi que l’on connaît
Dieu et la foi est un don, qui agit « du haut vers le bas ». Il y a
donc une évolution entre le « vouloir à l’avance » mis en relief dans
L’insight et la transformation de nos
sentiments par la « foi » conçue comme « la connaissance née de
l’amour religieux ». La foi, pour Lonergan, transforme la question de
Dieu. La question de Dieu s’éloigne de l’énoncé
traditionnel : « Qui est Dieu? » pour se traduire en des
formulations nouvelles : « Pouvons-nous être
sauvés ? » Y a-t-il quelqu’un dans l’univers qui peut et va nous
sauver ? » Mais après une conversion religieuse, la question est la
suivante : « Est-ce que je vais mener mon existence et m’engager
en réponse à l’amour de Dieu? »
Le colloque comportait deux autres activités. Premièrement, un débat d’experts était prévu le samedi matin, après l’exposé de Patrick Byrne, sur le thème : Exploring the Relationship between Religious Beliefs, Human Rights and Public Responsibility (Les relations entre les croyances religieuses, les droits de la personne et la responsabilité publique). Les trois panélistes ont abordé entre autres la question délicate du débat actuel au Canada sur le mariage entre personnes du même sexe. Manifestement, les propos de Patrick Byrne sur les relations personnelles et ceux de Fred Lawrence sur l’évolution de Lonergan vers une herméneutique de l’intériorité existentielle cernaient de façon très pertinente la rencontre interpersonnelle et l’importance d’une information de la théologie par les sciences humaines et les sciences de la nature. Deuxièmement, le colloque s’est terminé par la présentation d’un enregistrement vidéo d’une conférence prononcée par Bernard Lonergan à l’université Concordia en 1974 : Thomas Aquinas Today: Tradition and Innovation (Thomas d’Aquin à notre époque : tradition et innovation). Il était étrange de voir Lonergan lire un exposé sur un sujet que nous avions exploré implicitement ensemble pendant tout le colloque. Le visionnement nous pénétrait d’un vif sentiment de l’authenticité personnelle de Lonergan, de la profondeur de sa pensée et de son désir ardent de communiquer la compréhension à laquelle il était parvenu.