Oeuvres de Lonergan
Créativité, guérison et histoire

 

Conférence donnée à Montréal, le 13 mai 1975,
à l’Institut Thomas More,
en conclusion du cours : « Guérir et créer ».
La traduction originale, de Daniel Cadrin, a été publiée
Dans
Les voies d’une théologie méthodique (1982)

Révision et © Pierrot Lambert 2020.

 

Créativité, guérison et histoire

Le sujet qu’on m’a confié se lit comme suit : créativité, guérison et histoire.

Qu’est-ce que ce titre signifie exactement ou encore qu’est-ce qu’il pourrait signifier ? Ce n’est pas évident à première vue. Aussi une première clarification s’impose.

Il est question de créativité et de guérison en relation avec l’histoire. Mais comme aucun domaine particulier de l’histoire n’est spécifié et qu’aucun peuple ou pays n’est mentionné, nous n’avons pas à nous cantonner dans l’histoire religieuse, culturelle, sociale, politique, économique ou technologique, ni dans celle des Babyloniens ou des Égyptiens, des Grecs ou des Romains, des Asiatiques ou des Africains, des Européens ou des Américains. Il s’agit plutôt, semble-t-il, de créativité et de guérison dans les affaires humaines. Car celles-ci sont la substance même de l’histoire et, considérées dans un contexte assez large où leur importance se manifeste par la relative durée de leurs effets, elles ont droit à l’attention de l’historien.

En donnant à l’histoire ce sens général d’affaires humaines, nous pouvons plus facilement nous faire une première idée de ce qui signifient les deux autres termes de notre titre : créativité et guérison. Pour nous y aider, nous avons en main un texte de Sir Karl Popper, intitulé : « The History of our Time: An Optimist’s View »1. Il y confronte deux explications différentes du mal dans le monde. La première, qu’il attribue à maints hommes d’église, bien sincères, ainsi qu’au philosophe rationaliste Bertrand Russell, consiste en ceci : notre développement moral tire de l’arrière par rapport à notre développement intellectuel. Il écrit :

D’après Russell, nous sommes devenus très intelligents, et même trop intelligents. Nous pouvons fabriquer des tas de merveilleux gadgets, comme la télévision, les fusées ultra-rapides et la bombe atomique ou thermo-nucléaire si vous préférez. Mais nous n’avons pas réussi à atteindre la maturité politique et morale qui seule nous permettrait d’orienter et de contrôler avec prudence l’utilisation de nos immenses capacités intellectuelles. Voilà pourquoi nous nous trouvons maintenant en danger de mort. Et notre misérable orgueil national nous a empêchés de former, à temps, un gouvernement mondial.

En résumé, nous sommes intelligents, et peut-être trop intelligents; mais aussi nous sommes méchants; et c’est ce mélange d’intelligence et de méchanceté qui est à la racine de nos maux2.

Sir Karl Popper, au contraire, serait porté à dire que nous sommes bons, peut-être un peu trop bons, mais que nous sommes également un peu stupides et que c’est ce mélange de bonté et de stupidité qui est à la racine de nos maux. Sir Karl, qui s’inclut lui-même, avoue-t-il, parmi ceux qu’il considère un peu stupides, présente ainsi son point de vue :

Les grands maux de notre temps — et je ne nie pas que nous vivions en des temps troublés — ne dépendent pas de notre méchanceté mais, au contraire, de notre enthousiasme moral souvent mal orienté, de notre désir anxieux d’améliorer le monde dans lequel nous vivons. Nos guerres sont foncièrement des guerres religieuses, où s’affrontent des théories opposées concernant la meilleure façon de construire un monde meilleur. Et si notre enthousiasme moral est souvent mal orienté, c’est que nous ne nous rendons pas compte que nos principes moraux, sûrement simplistes, sont souvent difficilement applicables aux situations humaines et politiques si complexes où, par ailleurs, nous nous sentons obligés de les appliquer3.

Et Sir Karl donne quelques exemples pour appuyer son affirmation. Il admet la méchanceté d’Hitler et de Staline et reconnaît qu’ils ont fait appel à toutes sortes d’espoirs et de peurs, de préjugés et d’envies, et même à la haine. Mais il maintient qu’ils ont surtout fait appel à une sorte de moralité : ils avaient un message et ils ont demandé des sacrifices. Sir Karl trouve regrettable qu’un appel à la moralité puisse être mal employé. Mais, pour lui, en fait, les grands dictateurs ont toujours essayé de convaincre leur peuple d’une chose : ils connaissaient le chemin d’une moralité supérieure.

Certains seront d’accord avec Lord Russell, et d’autres avec Sir Karl. À vrai dire, on peut facilement donner son accord aux deux car, dans la tradition chrétienne, l’obscurcissement de l’intelligence et l’affaiblissement de la volonté font tous deux partie des effets du péché originel. Mais quelle que soit l’opinion de chacun, il reste qu’il y a tout un monde entre le diagnostic d’une maladie et la proposition d’un remède. Que l’on insiste, avec Lord Russell, sur la conjonction intelligence/méchanceté ou, avec Sir Karl, sur la bonté/stupidité, nous n’en sommes toujours qu’au diagnostic. Et quand on parle de créativité et de guérison, il s’agit plutôt de lignes de conduite positives. Aussi c’est vers cet aspect plus positif de la question que nous allons maintenant nous tourner.

Cette créativité dont nous parlons n’est pas une création à partir de rien. Une telle création relève de Dieu seul. La créativité humaine est d’un autre ordre; en fait, malgré les apparences, elle ne produit pas quelque chose à partir de rien. Le psychologue et philosophe américain William James a décrit en trois étapes la carrière d’une théorie : tout d’abord « ... elle est attaquée comme absurde; puis elle est admise comme vraie, mais d’une vérité évidente et insignifiante; finalement elle devient si importante que ses adversaires prétendent en avoir fait eux-mêmes la découverte »4. C’est ce que j’appelle une théorie créatrice.

J’aimerais vous montrer ce besoin de créativité humaine à partir de la situation économique contemporaine. L’an dernier paraissait un gros volume de Richard Barnet et Ronald Müller intitulé Global Reach, ayant pour sous-titre : Le pouvoir des compagnies multinationales5. Ses treize chapitres se divisent en trois parties. La première présente les buts des compagnies multinationales : elles veulent diriger le monde, parce qu’elles sont capables de le faire, alors que nos gouvernements nationaux ne sont pas équipés pour une telle tâche. La deuxième partie précise les conséquences de l’action des multinationales dans les pays sous-développés : à cause d’elles, la situation de ces pays s’est détériorée encore plus et de façon plus désespérante. Dans la troisième partie, les auteurs se demandent quelles sont, aux États-Unis, les conséquences de l’action des multinationales, pour la plupart d’ailleurs américaines; leur réponse : elles agissent aux États-Unis de la même façon qu’elles agissent dans les pays sous-développés et, à long terme, les effets y seront les mêmes que dans le reste du monde.

Mais alors, si ces compagnies multinationales sont en train de préparer un désastre mondial, pourquoi les laisse-t-on faire ? Le problème, c’est qu’il n’y a rien de vraiment neuf dans le comportement des multinationales. Elles visent au profit maximum, comme toutes les entreprises économiques, depuis la prise en charge de plus en plus complète de nos affaires par les révolutions commerciale, industrielle et financière. Pas de profit, et c’est la faillite; pas de maximisation des profits, et la capacité de rendement plafonne6. Tout ce que font les multinationales, c’est de maximiser leur profit non pas au niveau d’une ville, d’une région ou même d’un pays, mais à l’échelle mondiale. Elles achètent la force de travail et les matières premières dans les pays où le coût en est le plus bas. Comme leur crédit ne peut être mis en doute, elles peuvent se procurer tout l’argent qu’elles veulent dans n’importe quelle banque ou marché monétaire capable d’en fournir. En termes de marché, elles ont accès à un réseau mondial et, pour leur faire concurrence, il faudrait d’abord se bâtir un réseau de débouchés aussi étendu. Les compagnies multinationales sont des entreprises toujours en mouvement; leur croissance et leur expansion sont continues. Elles reposent sur les principes mêmes qui, lentement mais sûrement, pendant des siècles, ont façonné notre technologie et notre économie, notre société et notre culture, nos idéaux et nos pratiques. Mais ces principes, acceptés depuis longtemps, sont inadéquats : ils reposent eux-mêmes sur des erreurs fondamentales. D’après Barnet et Muller, leur application rigoureuse à une grande échelle ne peut nous conduire qu’au désastre. Mais, comme l’admettent les deux auteurs : « Le nouveau système dont nous avons besoin pour notre survie collective n’existe pas »7. Quand notre survie même requiert un système qui n’existe pas, alors il est clair que nous avons besoin de créativité.

Même s’il faut souvent plusieurs désastres pour convaincre les gens du besoin de créativité, il reste que le long et difficile chemin du progrès, c’est le processus créateur lui-même. Après coup, ce processus pourra ressembler à une grande stratégie qui s’est déployée en une série d’étapes ordonnées et cumulatives. Mais les rétrospectives ont toujours l’avantage de connaître d’avance les réponses, alors que la tâche créatrice, c’est toujours de trouver ces réponses. Cela ne peut se faire sans insights, non pas un seul mais plusieurs, non pas isolés mais combinés, des insights qui se complètent et se corrigent entre eux, qui influencent les politiques et les plans d’action et dont les résultats concrets montrent les insuffisances, ce qui donne naissance à de nouveaux insights correcteurs et à des politiques et plans d’action révisés, le tout aboutissant peu à peu à un système global et équilibré, qui fonctionne tout doucement. Et c’est de ce système qu’on avait besoin au point de départ; mais à ce moment-là on ne le connaissait pas.

Il n’y a rien de mystérieux dans ce processus créateur. Dans son livre : The Economy of Cities8, Jane Jacobs l’a décrit comme la découverte répétée de nouvelles utilisations des ressources existantes. Arnold Toynbee, dans le chapitre : « Challenge and Response » de son ouvrage: A Study of History, en a fait une admirable présentation : le jaillissement de nouveaux insights prend sa source dans une minorité créatrice, et le succès de leurs applications lui gagne le soutien des masses9.

Je viens de parler d’insights et j’aimerais préciser ce qu’il ne faut pas entendre par ce terme. Un insight, c’est plus qu’un slogan; et l’accumulation croissante d’insights, c’est beaucoup plus qu’une campagne de publicité. Un processus créateur, c’est un processus d’apprentissage : il s’agit d’apprendre ce qui, jusque-là, n’était pas connu. C’est tout le contraire du sommeil mental produit par les contes et enfantillages qui interrompent constamment les programmes de télévision dans notre pays et dans la grande république voisine.

Il faut bien distinguer entre insight et concept. Les concepts sont ambigus. Même s’ils sont heuristiques, ils ne font qu’indiquer sans les spécifier des possibilités aussi désirables soient-elles comme la justice, la liberté, l’égalité, la paix – qui demeurent de vagues notions ne nous révélant pas comment les possibilités pourraient se réaliser et ce que leur réalisation concrète implique. Et s’ils sont spécifiques, ils sont alors définis, délimités, fermés et abstraits. Comme les livres de théologie morale, ils peuvent nous énumérer tous les maux à éviter pour finalement nous dire d’inutiles généralités sur le bien à accomplir. Alors que le bien n’est jamais abstrait: il est toujours concret10. Dans tout ce processus cumulatif d’insights, le plus important à comprendre, c’est que chaque insight est en rapport au concret et que le processus cumulatif est orienté vers une vision de plus en plus complète et adéquate. Si on additionne des abstractions, on n’obtient rien de plus qu’une somme d’abstractions ; mais si on additionne des insights on en arrive à une maîtrise de toutes les possibilités et complications d’une situation concrète.

Le processus créateur aboutit à un système, mais ce système est dynamique; il n’a rien d’un système statique qui, une fois développé, se figerait à tout jamais. C’est ce qui arrive lorsque s’arrête le jaillissement de nouveaux insights et qu’aucune réponse n’émerge face aux défis toujours présents : la minorité créatrice devient alors une minorité dominante et l’ardeur des masses, qui se réjouissaient au temps des réussites, devient la hargne d’un prolétariat interne frustré et dégoûté qui découvre que, dans ce pays où tout allait pour le mieux, ça va maintenant de plus en plus mal. Ce désenchantement, pour parler comme Toynbee, met fin à la genèse d’une civilisation; il annonce d’abord ses ruptures et éventuellement sa désintégration.

Mais, demandera-t-on, pourquoi les insights nouveaux cessent-ils de jaillir ? Si les défis sont toujours là, qu’est-ce qui empêche l’émergence des réponses ? Et pourquoi une minorité qui était créatrice cesse-t-elle de l’être pour devenir seulement dominante?

À ces questions, on peut apporter plusieurs réponses intermédiaires qui tiennent compte de la variété et du grand nombre de circonstances entourant le déclin d’une civilisation. Mais finalement la réponse se trouve dans les limites intrinsèques à tout insight. La mise en application des insights implique que les gens aient l’esprit ouvert. Même si les problèmes sont clairs et les insights pour les résoudre disponibles, ils ne pourront pas être compris et mis en application par des esprits déviés. Et ces déviations sont nombreuses. Il y a celle du névrosé qui l’amène à fuir l’insight dont il a justement besoin, comme le voit bien son analyste. Il y a celle de l’égoïste qui ne s’intéresse qu’aux insights l’habilitant à mieux exploiter les situations nouvelles à son propre avantage. Il y a aussi l’égoïsme du groupe qui ne voit pas que sa fonction n’est plus utile et qui s’accroche au pouvoir par toutes sortes de manoeuvres qui, d’une façon ou de l’autre, bloquent le développement et empêchent le progrès. Il y a enfin la déviation générale propre à tous les hommes de sens commun qui s’imaginent que leur unique talent, leur bon sens, leur donne une compétence universelle : ils mettent de l’avant des manières de faire qui ne marchent plus, ils pensent que la seule façon d’agir, c’est de s’agiter n’importe comment et ils rejettent toute approche rationnelle face aux actions à entreprendre, n’y voyant qu’idées en l’air et vain verbiage11.

Et non seulement faut-il tenir compte de cette quadruple exclusion des insights nouveaux par la névrose, par l’égoïsme individuel, par l’égoïsme collectif — pire que le premier — et par les illusions du prétentieux sens commun, mais en plus il faut considérer les effets de toutes ces déviations sur l’ensemble du processus de croissance. Dans ce processus de croissance, de progrès, les situations provoquent des insights d’où vont naître des politiques et des projets qui transformeront la situation initiale ; et cette transformation de la situation amène de nouveaux insights qui corrigent et complètent les insuffisances des insights antérieurs. Ainsi, à travers ces transformations successives d’une situation initiale, qui rassemblent de façon cohérente et cumulative tous les insights advenus en cours de route, la roue du progrès continue d’avancer. Mais, quand ce processus est faussé par les déviations, cette roue du progrès devient une roue du déclin. Loin de devenir le produit cumulatif de insights cohérents et complémentaires, la situation se transforme en dépotoir où s’entassent tous les produits inconsistants et disparates de toutes les déviations dues à l’égocentrisme et à la myopie des individus et des groupes. En fin de compte, à mesure que la situation deviendra objectivement un dépotoir, l’intelligence humaine pourra de moins en moins en dégager autre chose qu’un catalogue des aberrations et folies du passé. De même qu’un diagnostic de cancer terminal élimine toute perspective de guérison, ainsi un dépotoir social est-il la fin de tout insight fécond et du développement cumulatif qui en résulte.

J’ai parlé de la créativité, en relation avec l’histoire, et de son destin. Mais, étant donné mon sujet, j’aimerais dire aussi quelques mots sur la guérison. Dans A Study of History, Toynbee ne consacre en fait que les six premiers volumes à la genèse et au déclin des civilisations. Dans les volumes 7 à 10, un nouveau facteur émerge : les frustrations et les dégoûts du prolétariat interne donnent naissance aux grandes religions et à un nouveau style de développement humain.

Le développement humain peut se faire de deux façons, bien différentes l’une de l’autre. Il peut se faire de bas en haut: de l’expérience à une compréhension plus grande, d’une compréhension plus grande à un jugement équilibré, d’un jugement équilibré à des lignes d’action fécondes, et des lignes d’action fécondes à de nouvelles situations qui amènent une plus grande compréhension, des jugements plus profonds et des lignes d’action plus riches.

Mais le développement humain peut aussi se faire de haut en bas, grâce aux transformations que produit l’avènement de l’amour : l’amour familial; l’amour humain pour ceux de sa tribu, de sa ville, de son pays, de l’humanité; l’amour divin qui guide l’homme dans l’univers et s’exprime à travers le culte. Là où la haine ne voit que du mal, l’amour révèle des valeurs ; et il demande un engagement immédiat, vécu avec joie, quel que soit le sacrifice impliqué. Là où la haine renforce les déviations, l’amour les dissout, qu’elles soient liées à nos motivations inconscientes, à notre égoïsme individuel ou collectif, ou aux illusions de notre sens commun myope. Là où la haine tourne en rond en des cercles vicieux de plus en plus étroits, l’amour brise les chaînes des déterminismes psychologiques et sociaux, avec la conviction de la foi et la puissance de l’espérance.

Ce que j’ai attribué à l’amour et refusé à la haine, il faut aussi le refuser à tout mélange ambigu et trompeur d’amour et de haine. À défaut d’autres voies, notre expérience au moins nous a appris que les déclarations de zèle pour le salut éternel des âmes ne justifient pas la persécution des hérétiques comme moyen de réconciliation. Au contraire, les persécutions provoquent des hostilités encore plus fortes et, à la limite, des guerres de religion. De telles guerres n’ont pas aidé à la défense de la religion; elles ont donné du poids au sécularisme qui considère les religions révélées ou bien, dans le monde anglophone, comme une affaire strictement privée, ou bien, en Europe continentale, comme un mal.

Mais, si le sécularisme a réussi à faire de la religion un facteur marginal dans les affaires humaines, il n’a cependant pas réussi à inventer un vaccin ou à fournir quelque antidote contre la haine. Le sécularisme est une philosophie; aussi, autant que la religion, il peut se réclamer d’absolus qui lui sont propres ; et en leur nom, la haine peut se déplacer des groupes religieux aux classes sociales. Ainsi, les professions de tolérance du Siècle des Lumières n’ont pas sauvé de la guillotine la noblesse féodale française ; et en Russie l’histoire marxiste en marche a su veiller à la liquidation non seulement de la bourgeoisie mais aussi des Romanovs, des propriétaires terriens et des Koulaks12.

De même que la guérison ne peut s’allier à la haine, elle ne peut non plus s’acoquiner au matérialisme. Alors que le guérisseur est essentiellement un réformateur et qu’il compte, d’abord et avant tout, sur ce qu’il y a de meilleur en l’homme, le matérialiste se condamne, par ses propres principes, à n’être rien de plus qu’un manipulateur. Il appliquera aux êtres humains la méthode du bâton et de la carotte, celle que prône, sous le nom de renforcement, le behavioriste B.F. Skinner de Harvard. Avec Marx, il affirmera que les attitudes culturelles sont un sous-produit des conditions matérielles ; aussi, à ceux qui sont soumis au pouvoir communiste, il fournira ces conditions de leur salut: la fermeture des frontières, un endoctrinement clair et vigoureux, le contrôle des media d’information, la vigilance de la police secrète et la terrible menace des camps de travail. Alors que les chrétiens donnent à la grâce de Dieu le rôle principal pour toucher le coeur des hommes et éclairer leur esprit, il semble que le vrai croyant en l’évangile selon Marx doive être plongé dans des conditions de vie prolétariennes : seules ces conditions matérielles pourront produire en lui la justesse de pensée et de sentiment propre à une conscience de classe prolétarienne13.

La guérison, donc, ne doit pas être confondue avec la domination et la manipulation auxquelles en est réduit le matérialiste réformateur de par ses propres principes. Elle doit se garder de la haine religieuse des sectes hérétiques et de la haine philosophique des classes sociales14. Mais, en plus de ces exigences, intrinsèques à la nature même de la guérison, il y a aussi une exigence qui lui est extrinsèque: elle doit aller de pair avec un processus créateur. De même que celui-ci, si la guérison ne l’accompagne pas, est faussé et corrompu par les déviations, de même le processus de guérison, si la créativité ne l’accompagne pas, n’est qu’une âme sans corps. Le christianisme s’est développé et répandu dans les frontières du Haut-Empire romain. Il possédait une puissance spirituelle capable de guérir les maladies de cet empire. Mais cette force spirituelle n’était pas accompagnée de son complément naturel, la créativité. Alors qu’un véritable développement comporte deux vecteurs : l’un, de haut en bas, la guérison, et l’autre de bas en haut, la créativité. Aussi, quand vint le déclin et la désintégration de l’Empire romain, l’Église certes a continué de vivre mais elle a vécu dans un monde non civilisé, dans une époque sombre et barbare où, comme le rapporte un contemporain, les hommes s’entre dévoraient comme les poissons dans la mer15.

Si nous voulons échapper à un pareil sort, il nous faut tenir à ce que deux exigences soient remplies : la première concerne les théoriciens de l’économie et la deuxième ceux de la morale. Aux théoriciens de l’économie, il nous faut demander, en plus de toute autre forme d’analyse qui leur semble indiquée, un type d’analyse nouveau et spécifique qui montrerait en quoi les préceptes moraux ont un fondement dans le processus économique lui-même et par conséquent comment ils pourraient effectivement s’y appliquer. Aux théoriciens de la morale, il nous faut demander, en plus de leurs autres formes de sagesse et de prudence, des préceptes spécifiquement économiques qui émaneraient du processus économique lui-même et qui favoriseraient son bon fonctionnement.

Pour le dire de façon négative, si les physiciens peuvent réfléchir en se fondant sur l’indétermination, alors les économistes peuvent réfléchir en se fondant sur la liberté et reconnaître la pertinence de la moralité. Quand le système dont nous avons besoin pour notre survie collective n’existe pas, il est futile de détruire ce qui existe dans l’ignorance tranquille de notre vraie tâche, celle de bâtir un système économique qui soit techniquement viable et qui puisse remplacer l’ancien16.

Mon projet est-il utopique ? Il fait simplement appel à la créativité et à une théorie interdisciplinaire qui, tout d’abord, sera dénoncée comme absurde, puis sera admise comme vraie, mais d’une vérité évidente et insignifiante, et enfin, peut-être, deviendra si importante que ses adversaires prétendront en avoir fait eux-mêmes la découverte...


1 K. Popper, Conjectures and Refutations. The Growth of Scientific Knowledge, New York, Harper Torchbooks, 1968.

2 Ibid., p. 365.

3 Ibid., p. 366.

4 W. James, Pragmatism, Londres, Longmans, 1912, p. 198. Cité par L. Mink dans Mind. History, and Dialectic. The Philosophy of R.G. Collingwood, Bloomington, Londres, Indiana University Press, 1969, p. 255.

5 Richard Barnet et Ronald Müller, Global Reach. The Power of Multinational Corporations, New York, Simon and Schuster, 1974.

6 Là où, évidemment, l’incompétence signifie, par définition, de ne pas réussir à maximiser le profit.

7 Barnet et Müller, Global Reach, p. 385.

8 J. Jacobs, The Economy of Cities, New York, Random House, Vintage Books, 1970.

9 Pour une liste incomplète des critiques de l’ouvrage de A. Toynbee, A Study of History, 12 vol., Londres, 1948-1961, voir le volume XII: Reconsiderations, p. 680-690. A la lumière de ces « reconsidérations », les critiques impressionnent beaucoup moins. (L’abrégé des six premiers volumes, réalisé par D.C. Somervell, a été traduit en français : L’histoire, Paris, 1951. Le chapitre cité s’intitule : « Défi et riposte » – N.d.t.).

10 Comme le disent les scolastiques : Bonum ex integra causa : malum ex quocumque defectu (une action est bonne lorsqu’elle est bonne à tous égards; une action est mauvaise lorsqu’elle accuse une lacune sous un aspect quelconque).

11 J’ai présenté beaucoup plus longuement les déviations dans L’insight, p. 209-222, 238-261, 703 et 710. Dans la tradition hégélo-marxiste, la déviation est traitée de biais sous le nom d’aliénation.

12 Voir la pénétrante analyse de Christopher Dawson : « Karl Marx and the Dialectic of History » dans The Dynamics of World History, édité par J.J. Mulloy, Londres, Sheed & Ward, 1957, p. 354-365. Ce chapitre a d’abord paru dans C. Dawson, Religion and the Modern State, Londres, Sheed & Ward, 1935.

13 Pour Marx, la moralité est relative à la classe sociale. Comme Dawson le dit de manière tranchante : « Il semble donc que la seule véritable immoralité, c’est de trahir les intérêts de sa propre classe; par conséquent un homme comme Karl Marx lui-même, ou F. Engels, qui ont servi les intérêts d’une autre classe, même si c’est la classe de l’avenir, ne sont pas des héros mais des apostats et des traîtres. Marx est devenu un mauvais bourgeois mais il ne pourra jamais devenir un bon prolétaire, à moins qu’il s’intègre économiquement et sociologiquement dans le prolétariat ». Ibid., p. 362-363.

14 Évidemment, même si le racisme et le nationalisme sont pré-philosophiques, ils peuvent être vus comme des absolus et produire beaucoup de haine.

15 Lonergan évoque peut-être la plainte suivante d’un clerc du 10e siècle : « Les villes sont dépeuplées, les monastères ruinés et brûlés, le pays réduit à la solitude... À l’instar des premiers humains sans foi ni loi, qui ne connaissaient pas la crainte de Dieu et se livraient à leurs passions, chaque être humain agit maintenant comme il lui plait, méprisant les lois humaines et les lois divines et les commandements de l’Église. Les forts oppriment les faibles; partout dans le monde les pauvres sont victimes de violence et les biens de l’Église sont pillés... Les hommes se dévorent entre eux comme les poissons dans l’océan ». Stephen Neill, The History of Christian Missions, Penguin History of the Church, vol. 6, sous la direction de Owen Chadwick, Londres, New York, Penguin Books, 1986, p. 84.

16 Les préceptes moraux qui ne sont pas techniquement spécifiques finissent par être tout à fait inefficaces, comme le montre Christian Duquoc dans Ambiguïtés des théologies de la sécularisation : essai critique, Gembloux, 1972. Voir aussi ses remarques sur le livre de Harvey Cox, The Secular City, à la page 67 et celles des p. 103-112 et 113-128 sur la Constitution Pastorale Gaudium et Spes du Concile Vatican II.

 

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