Entretiens
Entrevue avec Cathleen Going (Sister Mary of the Savior, o.p.)

 

Cathleen GOING a enseigné la théologie et la philosophie à Trinity College (Burlington, Vermont), au Loyola College de Montréal, à l’Université McMaster de Hamilton en Ontario et à l’Université McGill de Montréal. Elle a été associée pendant vingt-cinq ans à l’Institut Thomas More de Montréal comme animatrice de discussions, conceptrice de cours, et directrice de l’institut de recherche. Entre autres publications, elle a codirigé la réalisation de l’ouvrage Caring about Meaning. Patterns in the Life of Bernard Lonergan. Depuis 1983, elle est moniale dominicaine (Sister Mary of the Savior, o.p.) et vit dans la communauté de Farmington Hills, Michigan.

 

Vous avez enseigné la pensée de Lonergan. Enseignez-vous encore, maintenant que vous avez joint une communauté de moniales dominicaines?

D'abord merci pour cette entrevue. Il me fait plaisir de vous retrouver dans ce rôle. Je voudrais rappeler pour nos lecteurs l'expérience magnifique que nous avons connue quand nous avons réalisé jadis ces entrevues avec Bernard Lonergan, pour lui permettre de tracer ainsi son autobiographie intellectuelle  Depuis des années, l'idée circulait. Plusieurs voulaient l'inviter à se prêter à une forme de récit autobiographique. (Je me souviens en particulier d'une lettre du P. Pérez-Valera, du Japon, demandant au P. Eric O'Connor à Montréal de demander à Bernard Lonergan de se plier à cet exercice. Mais Lonergan répondait toujours : Je dois me concentrer sur mes travaux économiques , jusqu'à ce que vous le persuadiez, en 1981, de vous accorder des entrevues. Ainsi, nous avons pu converser avec lui pendant cinq après-midis consécutifs en 1981, puis un autre après-midi l'année suivante. Après, il aurait été trop tard, puisqu'il devait bientôt tomber gravement malade. Je constate avec plaisir l'importance du livre que nous avons produit avec ces entrevues. Il est constamment cité par les commentateurs de la pensée de Lonergan.

Vous dites que j'ai enseigné la pensée de Lonergan. J'ai été étonnée de cette affirmation. Elle soulève des questions. Est-ce que nous pouvons réellement enseigner  sa pensée, ou est-ce que nous n'avons pas plutôt recours à sa méthode(c'est-à-dire à la dynamique présente en nous) qu'il nous a appris à saisir et à nous approprier, pour enseigner aux autres et à nous-mêmes autre chose que des thèses lonerganiennes? Mais cette perspective se déploie certes davantage dans un cadre universitaire non conventionnel, destiné à des étudiants d'âge mûr.

Pour répondre à votre question, je suis préservée de l'enseignement de la pensée de Lonergan par la communauté monastique à laquelle j'appartiens maintenant. On m'a bien invitée à donner quelques cours de musique, de langue, et, une fois, de catéchisme au noviciat, mais rien de plus.(Il n'y a rien là de décevant pour moi, puisque je ne suis pas entrée ici pour enseigner.) Par contre, j'ai participé à quelques rencontres très vivantes, en tant que co-animatrice - et là, à mon sens, nous étions en plein dans Lonergan. Dans la présente entrevue, c'est probablement en me rappelant mes expériences de discussions que j'exprimerai ma vision de l'oeuvre de Lonergan.

Je pense à une expression que j'ai vue l'autre jour : la chaire de dialogue .

Êtes-vous capable de poursuivre votre étude de la pensée de Lonergan actuellement?

Oui. Et ce n'est pas qu'il soit impossible d'organiser des cours structurés sur Lonergan dans un monastère. Simplement, dans ma communauté, comme ailleurs dans l'Église, une femme qui a étudié la théologie  suscite toujours quelque méfiance. Lonergan fait peur également, puisque certains Dominicains influents le considèrent comme un relativiste, ou un simple méthodologue  ou encore le leader d'un groupe de disciples sans esprit critique, entre autres jugements malheureux.

Mais il est des Dominicains, comme Louis Roy, qui ont beaucoup approfondi la pensée de Lonergan, sans perdre le respect de leurs frères.(Pourtant, Louis Roy enseigne dans une université jésuite!) Je crois savoir que Francisco Quijano, un autre Dominicain, qui a traduit Insight en espagnol, possède le même talent.

Vous est-il toujours possible d'écrire sur la pensée de Lonergan?

Oui. L'ordre dominicain encourage l'étude. J'ai écrit pour la revue des Dominicaines américaines, Dominican Monastic Search, une brève introduction à Lonergan (qui a été traduite en espagnol et publiée dans la revue mexicaine Anámnesis, et publiée en anglais sur le site Web du Lonergan Institute de Washington). J'y ai formulé, dans les notes de bas de page, ce qu'on pourrait appeler mes mémoires lonerganiens . En fait, j'ai rédigé cet article en me replongeant dans Insight pendant le séjour de trois ans que j'ai fait dans un monastère de Dominicaines du Nicaragua.

L'été dernier, pour un hommage devant être publié sur un site Web, et lancé à la Memorial University de Terre-Neuve, j'ai soumis un bref commentaire d'un article de Philip McShane sur la mise en oeuvre de la méthode transcendantale. Je travaille maintenant à un article sur - imaginez! -  la prédication, pour un livre que veut publier un Dominicain qui enseigne à Berkeley; cet article fera appel à la pensée de Lonergan. J'espère ensuite produire un index pour notre petit livre, Caring about Meaning. Nous n'avions pas voulu ajouter un index à l'époque, pour inciter le lecteur à plonger dans le flot des conversations. Mais je crois que ce serait utile. La tâche d'établissement d'un index m'intéresse. Parmi les fonctions constituantes de la méthode de Lonergan, cette tâche relèverait je crois de l'explicitation des fondements .

Pouvez-vous nous dire comment vous en êtes venue à vous intéresser à l’oeuvre de Lonergan? Quelle utilisation avez-vous faites de cette pensée dans votre carrière universitaire?

Ma rencontre avec Lonergan, l’homme et l’œuvre, je la dois entièrement à l’Institut Thomas More de Montréal.

J’ai découvert l’Institut en 1956, au moment où je suis revenue de St. Mary (Notre Dame, Indiana) avec une maîtrise en théologie, pour retrouver ma sœur musicienne, Patricia Going, à Montréal. L’Institut avait à l’époque une dizaine d’années; son orientation théorique et ses pratiques pédagogiques me fascinaient. J’ai fait partie du personnel de l’Institut (d’abord à temps partiel, puis à temps plein) de 1957 jusqu’à 1983, année de mon entrée au monastère dominicain de Farmington Hills, Michigan (dans la banlieue de Détroit). Au cours de ces vingt-cinq années, j’ai fréquenté l’œuvre de Lonergan et j’ai rencontré Bernard Lonergan lui-même à plusieurs reprises.

Pendant des années, comme plusieurs autres directeurs de l’Institut, j’ai travaillé « à temps partiel » à Thomas More, partageant mon temps avec un emploi « à temps plein » dans une faculté universitaire. Dans mon cas, ce travail à temps plein s’accomplissait à Trinity College (Burlington, Vermont), ou au Loyola College (Montréal), ou encore à l’Université McMaster (Hamilton, Ontario). Après avoir commencé à travailler à temps plein à l’Institut Thomas More, je suis retournée en affectation à McMaster pour une année, et j’ai aussi été affectée pendant un semestre à la « Faculty of Divinity » de l’Université McGill.

Quels cours avez-vous donnés sur l’oeuvre de Lonergan?

Je n’ai jamais conçu à l’Institut de cours portant explicitement sur Lonergan, mais ce que j’apprenais dans la fréquentation de son oeuvre s’intégrait à la planification de toutes mes activités, dont la trame y trouvait sa configuration : le recours à des œuvres de fiction pour faire surgir l’expérience, le questionnement pour déclencher des insights, et un questionnement à un autre niveau sur le fondement des jugements, sur l’à-propos des décisions morales, et sur le mystère qui rouvre toute question sur un plan nouveau. J’ai participé à des séminaires sur la pensée de Lonergan à l’Institut, mais je n’en ai pas conçus moi-même.

Quant à mes cours dans d’autres institutions … Le département d’études religieuses de l’Université McMaster, co-fondé par George Grant, était ouvert à la pensée de Lonergan. Il y avait donc une petite section consacrée à Lonergan dans la partie « penseurs chrétiens contemporains » du vaste cours de première année sur les grandes religions, ainsi qu’un séminaire au niveau de la maîtrise sur Insight. J’ai aussi dirigé plusieurs thèses et siégé à des jurys de défense de thèse à McMaster (de même qu’à McGill, plus tard) lorsqu’il était question de Lonergan. Et à ma première année d’enseignement universitaire, dans mon Vermont natal, on m’a demandé d’assumer un cours d’histoire de la philosophie, que j’ai abordé par la voie de la théorie de la connaissance.

Je me souviens d’un cours donné à McMaster, la première année. Les classes étaient si nombreuses qu’il fallait recourir à un système de télévision en circuit fermé. Je venais de donner une introduction à la partie sur les penseurs chrétiens contemporains, Un jeune homme s’approche de moi et me dit (pendant qu’on éteignait les cameras) : « J’ai déjà entendu parler de Tillich. Mais ce Loggernan [sic], qui est-ce? » J’avais heureusement sous la main un numéro récent du magasine Time affichant en première page une photo de cet obscur professeur.

Pouvez-vous nous parler de votre travail à l’Institut Thomas More et de votre initiation à la pensée de Lonergan?

À l’Institut, je me suis inscrite comme étudiante à de nombreux cours, comme tous les autres animateurs. J’ai ainsi obtenu un certificat de troisième cycle.

En ce qui a trait à Lonergan : Peu après ma découverte de l’Institut, le P. Eric O’Connor enseignait – je dis bien « enseignait » Insight. C’était au début de l’année 1957. Le P. O’Connor se servait du manuscrit, puisque le livre imprimé n’était pas encore disponible. Et le P. Lonergan lui-même – qui avait donné des cours à l’Institut pendant sa période d’enseignement au scolasticat des Jésuites à Montréal – s’est joint à nous à maintes reprises. Il participait aux premières rencontres d’un cours ou deux chaque année, avant le début de ses cours à Toronto ou, plus tard, à Rome (les cours à Rome débutaient à la fin octobre). Il prenait part à des discussions après les cours, tard en soirée, dans les locaux de l’Institut, ou autour de repas organisés par une amie mutuelle, Patricia Coonan.

J’ai reçu en cadeau de l’Institut, à cette époque, à mon anniversaire ou à Noël, Divinarum personarum, De Verbo incarnato, et De constitutione Christi (des ouvrages préparés pour les élèves de Lonergan à la Gregorianum à Rome). (Je me souviens d’avoir été décontenancée en voyant la forme du traité De Verbo Incarnato après l’introduction : j’avais entre les mains une thèse, ce n’était pas du tout le même style qu’Insight!)

Pendant la rédaction de Method, Eric O'Connor recevait dans ses filières, dans un bureau de l’Institut tout près du mien, les chapitres de l’œuvre en gestation.

J’ai travaillé avec plusieurs membres du personnel de l’Institut à préparer des extraits de textes à incorporer dans les documents devant servir aux rencontres de l’International Lonergan Congress de 1970 (en Floride). Le P. Eric O'Connor et moi avons pris part à ce congrès.

En ce qui a trait plus généralement à votre question :

J’ai oeuvré en tant qu’animatrice à l’Institut pendant vingt-cinq ans. J’ai été membre du conseil de direction pendant une période à peu près équivalente. J’ai été pendant un certain temps présidente de l’Institut de recherche dont le mandat premier est de publier certains des résultats de l’expérience de Thomas More dans le domaine des études universitaires destinées à des gens d’âge mûr – et entre autres, à l’époque, les conférences et les entrevues données par Lonergan, qui a toujours été fidèle à l’Institut et qui a toujours voué un grand respect à la « traduction » d’Insight offerte par l’Institut dans ses cours.

Je maintiens toujours des relations précieuses avec l’Institut Thomas More, et on me permet de continuer à être membre de l’Institut de recherche. Je dois dire que le seul intérêt que je trouve à esquisser ma propre biographie en rapport avec Lonergan – qui est après tout le centre d’intérêt des visiteurs de ce site Web – c’est que cela me donne la chance de souligner un aspect important de sa pensée. Ce qui m’a toujours fascinée, c’est la diversité des lecteurs de Lonergan, des esprits pour qui la pensée de Lonergan est séduisante, utile, révolutionnaire, et toujours actuelle. Lorsque je pense à tous ces gens pour qui Lonergan a eu une grande importance, je suis ravie. Je pense entre autres à Stan et Roberta Machnik, Martin O'Hara, Fred Crowe, les Laflamme, Kathleen Taylor, les Morgenstern, Eileen et Pieter de Neeve, Eric Kierans, Fred et Sue Lawrence, Gaston Raymond, Thérèse et Mel Mason, Emmett Carter, Evelyn Dumas, Frank Greaney....! Il faudrait se pencher sur les raisons de cette diversité. Il n’est guère étonnant que Charlotte Tansey, l’une des directrices fondatrices de Thomas More et sa dernière présidente sortante, se soit tant préoccupée de voir se perpétuer ce qu’elle appelle « l’héritage Lonergan » de l’Institut.

Quand avez-vous fait la connaissance de Bernard Lonergan?

La taille et le mode de fonctionnement de l’Institut Thomas More facilitent les contacts personnels avec les conférenciers invités.

Mes premiers entretiens véritables avec le P. Lonergan remontent à 1960. L’Institut avait pris des dispositions pour que je me rende à un séminaire, près de Boston, où Lonergan passait l’été. Pendant deux semaines, j’ai pu le voir presque chaque jour et lui poser toutes les questions que j’avais accumulées au cours de ma première année d’enseignement de la théologie, de même que les questions que soulevait chez moi la lecture de ses traités de théologie. Quelle chance merveilleuse !

J’ai envoyé récemment aux Archives Lonergan un diagramme sur les processions trinitaires que le P. Lonergan a dessiné pour moi sur une petite feuille de papier tout en parlant. Comme le fait remarquer le P. Crowe, tout est là : ce diagramme nous fournit une clé importante pour saisir le parallèle entre la théorie de la connaissance et la théorie trinitaire, et met en relief la différence avec la théorie scotiste!

Un souvenir poignant me vient de ce séjour. Comme je demandais instamment au P. Lonergan de se prêter à une deuxième séance de questions la même journée, de façon à compenser la perte d’une journée à cause du congé du 15 août, il me dit : « Vous savez, je deviens fatigué ». Il y avait là les premiers signes de la maladie (un cancer du poumon) qu’on allait bientôt découvrir.

Parmi mes bons souvenirs, je pense à une rencontre de l’Institut de recherche, où étaient présents, à la même table, Emmett Carter et Bernard Lonergan!

Lorsque le P. Lonergan a été transféré à l’infirmerie des Jésuites, en Ontario, je lui ai fait savoir que j’étais entrée dans un monastère. J’espère qu’il a compris … au moins autant que moi.

Dans un ouvrage portant sur « Lonergan et le féminisme », on mentionne les « femmes de la première generation » - qui ont étudié et pris très au sérieux la pensée de Lonergan. Je pense à Eileen de Neeve, qui s’est rendue jusqu’au doctorat en économie. Je faisais partie de ce groupe aussi. Mais il faut mentionner spécialement Charlotte Tansey, qui a pu travailler pendant des années avec le P. Eric O'Connor et d’autres membres de l’Institut à initier des gens à la pensée de Lonergan.

Et l’étudiant Lonergan lui-même, dans notre milieu d’éducation permanente, trouvait à s’alimenter. Charlotte voyait à lui procurer sans cesse de nouveaux romans, Pat Coonan l’amenait au cinéma (il avait un penchant pour les films où figurait Goldie Hawn), Eric O'Connor lui parlait de mathématiques et Martin O'Hara des artistes québécois – et tout le monde lui parlait sans cesse d’Eric Voegelin ou de Northrop Frye!

Quels aspects de la pensée de Lonergan vous intéressent particulièrement aujourd’hui?

Il y a un thème qui m’intéresse depuis très longtemps : celui de la personne comme valeur originaire ». Mon intérêt pour la notion de « probabilité émergente » est un peu plus récent, quoi qu’il remonte véritablement à un échange suivant une conférence à Boston College avant les Lonergan Workshops), où Lonergan avait déclaré, à ma grande surprise, que l’activité théologique s’inscrivait dans l’émergence du processus universel. Et je me suis mise à porter attention, récemment, à un passage de l’Évangile selon saint Matthieu (11 25-26), où Jésus parle de la façon dont le Père accroît certaines probabilités.

Le thème du « polymorphisme de la conscience humaine » m’a toujours beaucoup intéressée. Lorsque je lis Insight, je porte attention à la vieille histoire de Protée. J’accorde une importance de plus en plus grande aux passages de Method concernant la communauté et ce qui la constitue – y compris l’affirmation « Toute opposition n’est pas dialectique » - , ainsi qu’aux exposés sur le mythe et le mystère, dans Insight, qui éclairent implicitement la vie sacramentelle, et aux pages sur le sens commun dont la pertinence est avérée dans notre vie quotidienne.

En relisant récemment Caring about Meaning, je me suis promise d’approfondir ce que Lonergan y dit de la « sagesse », et en particulier une petite phrase surprenante : « le Père est Caritas ».

J’aime beaucoup parcourir les notes des Collected Works de Lonergan. Ces volumes sont très « conviviaux ».

Durant mon séjour au Nicaragua, quand j’écoutais parler des soeurs qui y avaient passé une grande partie de leur vie, me venait à l’idée l’analyse sociale du « cycle long du déclin », proposée par Lonergan, dont j’appréciais la justesse. Je pensais au tremplin d’espoir que fournit cette analyse touchant l’évolution du monde. Les analyses comparatives du processus universel dans Insight m’apparaissent toujours aussi pertinentes.

Je suis à la recherche d’une analyse du rôle de l’intelligence dans l’expérience religieuse qui soit plus juste que celle proposée par le parti du « coeur ». Je recherche quelque chose qui atteigne le niveau d’expression déployé par Lonergan pour cerner le rôle de la religion dans une culture.

J’accueille comme un avertissement salutaire l’affirmation de Lonergan (empruntée à Piaget) selon laquelle l’enfant vers l’âge de 12 ans devient capable de jouer avec des propositions. Mais je n’oublie pas que cette capacité peut sembler étonnamment absente chez l’étudiant adulte cherchant à saisir « le connu inconnu » !

Comme je l’ai mentionné au début de cette entrevue, je suis en fait toujours en train d’explorer la pertinence de l’oeuvre de Lonergan (dont l’étude a occupé une si grande partie de ma vie), en cherchant la corrélation entre les questions comme opératrices du développement humain, d’une part, et le Mystère, d’autre part.

Vous avez quitté l’Institut Thomas More et Montréal pour entrer chez les moniales dominicaines. Pouvez-vous nous expliquer ce grand tournant dans votre vie ?

Au début de mes activités à l’Institut, une conférence donnée par Walter Burghardt sur l’école d’Origène à Alexandrie et la lecture d’une traduction anglaise du livre d’Yves Congar, Jalons vers une théologie du laïcat, m’ont confirmé le choix que j’avais fait d’une vie « laïque ».

J’ai mené une vie très riche tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel – tant chez moi qu’à l’Institut – mais l’appel à « un plus », à un dépassement, l’appel de la transcendance, pouvait m’atteindre et m’inciter à tout quitter pour entrer dans un monastère. Pourquoi l’Ordre dominicain ? À cause de l’importance qu’accorde traditionnellement cet Ordre à la vie intellectuelle. (J’ajouterais que l’appel de la transcendance a pris un autre visage lors de mon séjour en Amérique centrale, le visage du « Cristo hermano »)

Dans une perspective lonerganienne, je pense à une anecdote intéressante. Après avoir été absente quelque temps d’une faculté où j’enseignais, j’y suis retournée provisoirement. Entrant dans une salle à manger, j’ai perçu un ton de voix que je n’avais pas entendu depuis longtemps : un ton « professoral ». Comme j’étais engagée à temps plein dans un mode d’apprentissage collectif centré sur l’échange, ce type de communication attirait étonnamment mon attention.

En somme, je découvrais que la pratique de l’écoute modifiait le rôle du professeur. Questionner, écouter, réserver son jugement … en ce sens, il me vient une réponse inédite à votre question : « N’a-t-il pas été difficile de laisser l’enseignement pour devenir religieuse ? » Non, en fait. Je me trouvais à prolonger, sur le plan des comportements, de la morale et de la religion, le « slogan » mis en exergue de votre site Web : « Si vous arrivez à comprendre à fond ce que c'est que comprendre, non seulement comprendrez-vous les grandes lignes de tout ce qu'il y a à comprendre, mais vous allez également posséder une base fixe, une configuration invariante débouchant sur tous les développements ultérieurs de la compréhension. » Je peux affirmer qu’étant donnés la pratique de la discussion, le rôle du questionnement, et d’autres aspects de la pensée de Lonergan, le changement que j’ai vécu n’était pas si radical, du moins au début … j’ai appris à participer à la vie d’une communauté, à une vie d’écoute dans le silence.

Dans l’entrevue que vous avez accordée à Thérèse Mason et au P. Crowe il y a quelques années à Toronto et qui est reproduite dans le livre Inquiry and Attunement (Discovery Theatre, Toronto, Thomas More Institute Papers, 1981), vous mentionniez une phrase du chapitre de L’insight consacré à « La connaissance transcendante particulière » qui parle de l’amour de l’ordre actuel de l’univers. Est-ce qu’il y a d’autres passages de l’œuvre de Lonergan qui vous sont chers de cette façon ?

J’ai intitulé l’introduction à la pensée de Lonergan, que j’ai rédigée pour ma communauté, « En amour avec l’univers » (In love with the universe). Je paraphrasais ainsi le passage dont vous parlez. J’ai développé ce thème dans mon texte.

Mes autres passages et expressions favoris concernent les intérêts dont j’ai déjà parlé. Par exemple, je relie à la vie sacramentelle ce passage de L’insight : « un opérateur correspondant qui maintient profondément, puissamment, nos intégrations sensibles ouvertes aux transformations ». Ces considérations se prêtent à une réflexion inépuisable.

Quant à mes chapitres favoris : je donne encore aux personnes qui manifestent le désir de s’initier à la pensée de Lonergan le petit texte « La structure de la connaissance ». Le chapitre de L’insight sur le sens commun constitue aussi une bonne entrée en matière. C’est le texte que Charlotte Tansey recommandait aux étudiants de l’Institut Thomas More cherchant un premier contact avec l’œuvre de Lonergan. La conférence intitulée « The Redemption » m’a marquée, de même que « Le sujet ». Et j’aime beaucoup la dernière entrevue publiée dans Caring about Meaning.

Quel est selon vous l’avenir de la pensée de Lonergan?

Devant cette question, je pense aux travaux de Frederick Crowe, Philip McShane, Robert Doran, Matthew Lamb. Je n’ai pas les perspectives que ces auteurs peuvent avoir – des perspectives touchant les périodes axiales et post-axiales. Mes réflexions sur l’avenir de la pensée de Lonergan s’alignent sur une observation que raconte Ben Meyer. (Au sujet de l’ouvrage de Meyer, The Aims of Jesus, j’ai entendu Lonergan dire : voilà ce que j’appelle « faire de l’histoire »). Ben racontait une conversation concernant Lonergan où une personne disait d’ Insight : « c’est un grand livre ». Ce à quoi son interlocuteur rétorquait : « Ou bien c’est un grand livre, ou bien ce n’est rien du tout ». Pourquoi est-ce que je voudrais faire perdre leur temps à mes soeurs contemplatives en leur présentant un ouvrage qui n’est pas un grand livre?

Détroit, le 15 octobre 2002



[1] Ces entrevues ont été publiées à l=Institut Thomas More sous le titre Caring about Meaning.

[2] De fait, c=est une lettre du P. Louis Roy. o.p., alors aux études en Angleterre, qui a persuadé le P. Lonergan de nous accorder ces entrevues.

 
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