Pour une nouvelle économie politique


Bernard Lonergan



Traduction des six premières sections de
For a New Political Economy, University of Toronto Press, vol. 21 des
Collected Works of Bernard Lonergan, 1998.
Traduction réalisée par Pierrot Lambert et révisée par Eileen de Neeve.
Publiée avec l’aimable autorisation de University of Toronto Press.





Pourquoi? Quoi? Comment?

Le processus pur

Vers une économie d'échange

Aperçu de la structure mécanique du processus d'échange

Les équilibres de la structure mécanique

Théorèmes accessoires

Esquisse d'une analyse de la circulation




 

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Pourquoi? Quoi? Comment?

 

 

1                    La nécessité d'une nouvelle économie politique

 

 

            Dans l'introduction de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes se penche sur une objection : seuls les experts supérieurement intelligents seraient en mesure de comprendre les théorèmes très abstraits de la science économique moderne. Keynes répond - et sa réponse n'est pas vraiment convaincante - que si les gens pratiques, tels que les politiciens, les banquiers et les industriels, ne parviennent pas à saisir de quoi il retourne, alors, inévitablement, ils courent à leur perte. Et nous avec eux, puisque ce sont nos leaders.

            Ces considérations ne tiennent pas de spéculations éthérées. Les États totalitaires fondent leur auto-justification sur une thèse, selon laquelle les démocraties auraient raté le train de l'économie du XXe siècle. Au siècle dernier, affirment-ils, la démocratie s'est avérée la meilleure formule politique. L'Angleterre a pu dans ce contexte devenir une puissance mondiale. Mais les temps ont changé. L'économie moderne postule l'État totalitaire, et cette fois ce sont les Allemands et les Italiens qui occupent le devant de la scène et qui sont les leaders mondiaux. Voilà ce que soutiennent les États totalitaires, pour qui la présente guerre n'est qu'un incident qui aura l'heureux effet d'éliminer un mode de vie absolument dépassé.

            Que répondrons-nous à de telles assertions? Nous n'allons certes pas acquiescer à notre propre élimination. Nous chercherons, comme le fait remarquer modestement M. Churchill, à nous présenter sous un jour favorable. Notre attitude est certes justifiée, puisque nous nous battons pour des choses plus réelles, plus profondes, plus certaines, que les spéculations historiques de l'économie totalitaire. Cela dit, il existe un problème très réel, un problème qu'il faudra résoudre si nous voulons que notre propagande de guerre soit efficace, un problème qu'il faudra résoudre si nous voulons affronter et surmonter démocratiquement nos difficultés économiques après la guerre.

            Je crois utile, aux fins d'une définition de ce problème, de comparer brièvement l'économie politique du début du XIXe siècle et sa descendante moderne, plus nuancée, plus complexe, moins exotique, la science de l'économie.

            Les anciens économistes politiques étaient des penseurs créatifs. Ils ont cerné les vastes forces de l'industrialisme naissant. Ils ont orienté et façonné le développement, au XIXe siècle, des structures commerciales, industrielles, financières, juridiques, voire politiques. Mais ce qui est plus important, et ce qui différencie les anciens économistes politiques de nombre de créateurs subséquents d'un « ordre nouveau », c'est que leur mode d'action était essentiellement, entièrement, démocratique. Les socialistes, les communistes, les partisans du totalitarisme ne peuvent mettre leurs théories en pratique qu'à condition de prendre le pouvoir, d'instaurer une bureaucratie, d'enrégimenter le peuple. Mais l'enrégimentation des Russes par les Soviets, des Allemands par les nazis, des Italiens par les fascistes, ne suffit pas à assurer le fonctionnement des théories totalitaires. Il faut faire plier le monde entier. Or, les anciens économistes politiques déployaient une action tout à fait opposée à celle-là. Ils n'avaient recours, en fait de pouvoir, qu'à la force du raisonnement. Leur efficacité était fonction de l'initiative individuelle et non pas de l'intervention de l'État. Leur influence, en ses incidences fondamentales, se soldait par une libération, et non un étouffement, de la spontanéité et de la créativité qui résident chez des êtres humains - et non pas dans une bureaucratie - chez des êtres humains libres et non dans des idéologies, dans des partis, dans des avis d'experts, ni dans des plans quinquennaux.

            Quel était donc le secret des anciens économistes politiques? Comment ont-ils pu créer un ordre nouveau en se fondant sur la démocratie? Manifestement, c'est qu'ils pouvaient s'adresser à la démocratie, c'est que l'ensemble de leur doctrine pouvait se traduire en slogans. C'est qu'ils ont pu formuler les impératifs d'une vision de l’épargne, de l'entreprise, du laissez-faire[1], de l'intérêt personnel intelligent. C'est qu'ils ont pu convaincre tous les gens influents que leurs impératifs permettraient de créer le meilleur des mondes possibles.

            Je ne veux pas qu'on se méprenne sur mon propos. Je ne dis pas que les économistes modernes ont eu tort de remplacer, au terme d'une évolution progressive, l'ancienne économie politique par leur science nouvelle. Car l'économie ancienne, avec le temps du moins, a accusé de nombreuses erreurs, des erreurs révélées par l'expérience factuelle, des erreurs de méthode, des erreurs de principe. Ces erreurs devaient certes être corrigées. Je soutiens simplement que ces erreurs ont été corrigées de manière erronée. Car, aussi précise soit-elle, l'économie ne possède certes pas l'esprit démocratique d'antan. Incapable de cerner effectivement la vie ordinaire des humains, elle ne peut que jeter le doute sur l'aptitude des dirigeants démocratiques à emprunter les labyrinthes de sa pensée. En conséquence, elle n'offre, comme solution aux problèmes économiques, que l'apport d'une classe de spécialistes à une bureaucratie naissante, que l'apport de techniciens à l'État totalitaire.

            Le problème est tout à fait clair, je crois. Nous ne pouvons nous fier à l'économie politique ancienne : elle était démocratique, certes, mais elle s'est avérée erronée. Et nous ne pouvons nous fier non plus à la nouvelle science économique : elle est juste, mais elle ne peut résoudre les vrais problèmes qu'en éliminant la démocratie. Nous avons besoin d'une nouvelle économie politique qui soit exempte des erreurs de l'ancienne, d'une économie démocratique qui puisse formuler des impératifs pratiques à l'intention des gens ordinaires.

 

2                    La nature d'une nouvelle économie politique

 

            Nous avons exprimé la nécessité d'une nouvelle économie politique en relation avec l'ancienne économie politique et avec l'économie moderne. Pour cerner plus précisément ce dont nous avons besoin, il convient de nous pencher brièvement sur la nature générale de la science.

            Une science est, sur un plan dynamique, l'interaction de deux facteurs : il y a, d'une part, les données révélées par l'expérience, l'observation, l'expérimentation, les mesures; et, d'autre part, il y a l'activité constructive de l'esprit. Les données sont en elles-mêmes objectives, mais elles sont aussi disparates, dépourvues de signifiance, de corrélation, de cohérence. L'esprit est, en lui-même, cohérence; spontanément, il construit des corrélations et attribue une signifiance; or, il lui faut des matériaux pour construire et corréler; et pour que son travail ait une portée effective, il faut que ses matériaux soient les données. Ainsi, la pensée et l'expérience sont deux fonctions complémentaires; la pensée construit ce que l'expérience révèle; et la science cristallise un équilibre exact de ces deux fonctions.

            Dans son évolution vers un tel équilibre, la science se situe successivement à une série de niveaux tous plus généraux les uns que les autres. La chimie commence par classifier les objets matériels, elle les explique en les réduisant à des molécules, elle explique les molécules en les réduisant à des atomes, elle explique les atomes en les réduisant à des éléments subatomiques, puis elle unifie tous ces éléments dans sa théorie du mouvement ou, si vous préférez, de l'énergie. De même, la biologie classifie les êtres vivants, en distingue les parties par l'anatomie et les fonctions de ces parties par la physiologie, déploie avec la cytologie une étude d'un niveau plus général, s'intéresse à l'ordre subcellulaire des chromosomes et des gènes, puis embrasse tout l'ensemble dans la perspective unificatrice d'une théorie de l'évolution.

            Le passage d'un niveau de pensée à un autre niveau plus général entraîne normalement non seulement un élargissement mais aussi une réadaptation de toute la structure existante. Un point de vue plus profond émerge, qui appelle un rajustement des corrélations moins générales. Il convient de donner quelques exemples.

            L'astronomie de Ptolémée formait une perspective géocentrique qui corrélait les mouvements dans le ciel par recours à la figure du cercle, et les mouvements spontanés sur terre en faisant appel à la règle selon laquelle les corps tombent en fonction de leur poids. Copernic corrige cette perspective; Kepler montre que la corrélation des mouvements planétaires dessine la figure de l'ellipse; Galilée démontre que la loi de la chute des corps représente une proportion entre la vitesse et le temps au carré. Chacune de ces avances corrige une théorie erronée; aucune ne constitue un progrès vers une plus grande généralité. C'est avec Newton qu'apparaît la généralisation. Newton s'attaque à la théorie générale du mouvement, en expose la théorie pure, identifie les lois de Kepler et de Galilée en inventant le calcul, et se trouve ainsi en mesure d'expliquer tout mouvement corporel connu. Aristote, Ptolémée, Copernic, Galilée et Kepler s'étaient tous penchés sur des classes particulières de corps en mouvement. Newton reprend leur démarche, mais il s'occupe de tous les corps en mouvement. Pour ce faire, il se tourne vers un champ plus général, les lois du mouvement, et trouve une unité profonde sous la disparité apparente de l'ellipse de Kepler et du temps au carré de Galilée. En un sens, il laisse intactes les lois de Kepler et de Galilée, puisqu'il ne conteste aucunement leur exactitude. Mais, tout en les laissant intactes, il les reformule et leur donne une tout autre interprétation; et un important élargissement de l'horizon théorique s'intègre à cette transformation interne.

            De même, les géomètres non euclidiens et Einstein dépassent les perspectives d'Euclide et de Newton. Les premiers se satisfont des objets tels qu'ils peuvent les imaginer; Euclide se limitait à trois dimensions, et Newton considérait le temps comme un paramètre, parce que nous ne pouvons imaginer plus de trois dimensions ni voir le temps objectivement de la même façon que nous voyons les distances. Les non-euclidiens ont ramené la géométrie à des prémisses plus lointaines que les axiomes d'Euclide, ils ont élaboré leurs propres méthodes, très différentes de celles d'Euclide, et ils ne se sont guère intéressés aux théorèmes d'Euclide, qu'ils n’ont pas contestés; de temps à autre, accessoirement, ils font appel à ces théorèmes comme à des cas particuliers d'un champ plus large et radicalement différent. Enfin, de même que Newton a dépassé les théories de Kepler et de Galilée en introduisant le calcul, Einstein a dépassé Newton en employant les géométries nouvelles pour faire du temps une variable indépendante; de même que Newton a transformé la formulation et l'interprétation des lois de Kepler, Einstein transforme la loi du mouvement de Newton.

            Pour bien saisir l'importance de ces exemples, songeons qu'une généralisation scientifique constitue un commencement nouveau, dans une région plus éloignée, plus abstraite, de la pensée pure; et qu'en fonction de ce point de vue radicalement nouveau, elle transforme, reformule, réinterprète les corrélations de la science antérieure sans nécessairement en nier la vérité.

            Nous estimons que c'est par une généralisation scientifique de l'ancienne économie politique et de l'économie moderne que nous obtiendrons la nouvelle économie politique qui nous est nécessaire. Nous avons soutenu dans la première partie que la science de l'économie avait corrigé l'économie politique de manière erronée. Il y a là un paradoxe qui s'explique : la science économique a corrigé l'économie politique non pas en la faisant passer vers un champ plus général - la révision n'aurait pas entraîné alors la perte de l'esprit démocratique de l'ancien mouvement - mais en s'en tenant au même niveau de généralité et en compensant les pertes de terrain par l'entrée dans des champs plus particuliers tels que la statistique, l'histoire, ainsi qu'une analyse plus raffinée de la motivation psychologique et de l'intégration des décisions de s’engager dans des échanges.

            Manifestement, c'est vers le champ plus général qu'il faut évoluer. Plus elle s'efforce de devenir une science exacte, plus l'économie devient incapable de parler aux êtres humains, et plus grande est la nécessité où elle se trouve de traiter les êtres humains de la façon dont les sciences exactes traitent les atomes et les cobayes; elle doit les soumettre aux conditions d'un laboratoire en ayant recours à une police secrète (OGPU) pour les y garder et à un groupe de commissaires pour planifier les expériences; elle est très très très scientifique, mais, à moins que le mot démocratie évoque pour vous quelque chose comme la Russie, et non quelque chose comme la Finlande, elle n'est pas du tout démocratique. Par ailleurs, seuls les chantres du grand progrès scientifique se représentent la science comme étant exclusivement une affaire d'observation et d'expérience, de mesures et de statistiques. Quiconque saisit la nature de la science comprend bien qu'il ne s'agit là que d'un volet, que la pensée est aussi essentielle que le donné factuel, et qu'en fait elle constitue le sens même du donné factuel. Lorsque nous appelons une nouvelle généralisation, nous ne sortons pas d'un centimètre de l'orbite de la science. Par ailleurs, nous en appelons à un instrument que la démocratie doit posséder, puisque c'est la généralisation étendue, la corrélation significative, qui organise effectivement les êtres humains libres sans entraver leur liberté.

 

3.                  Note sur la méthode

 

            La méthode employée pour une généralisation ne saurait être jugée en fonction de normes antérieures. Au contraire, à moins qu'il n'y ait une divergence notable, on peut être sûr qu'il n'y a pas de généralisation. Cela devrait aller de soi à la suite de ce que nous avons dit précédemment, mais il n'est pas mauvais de le répéter, car le coefficient d'inertie de l'esprit humain est normalement assez élevé.

            Nous n'aborderons pas les thèmes de la richesse ou de la valeur, de l'offre et de la demande, des niveaux et des configurations de prix, du capital et du travail, de l'intérêt et du profit, de la production, de la distribution, de la consommation. On nous dira sans doute, par conséquent, que notre propos n'a rien à voir avec la science économique, puisque la science économique est précisément l'étude de la richesse et de la valeur, de l'offre et de la demande, et ainsi de suite. Cette objection appelle la réponse suivante. Le propos s'élève sur un plan plus général pour aboutir à une conclusion plus générale. Puisque le général englobe le particulier, une science économique généralisée inclut forcément. la science économique particulière, familière à mon contradicteur hypothétique. L'erreur de cet adversaire est de supposer que, puisqu'il ne connaît qu'une science économique particulière, il ne pourra jamais en connaître plus d'une.

            Une objection connexe pourrait être formulée de la façon suivante. Même si le raisonnement est censé constituer une généralisation, il arrive qu'il se déploie au niveau des choses familières. Ce n'est pas une faute, puisque l'on ne peut toujours se maintenir dans des zones éthérées. Par contre, il y aura faute quand ces descentes au niveau du concret, faisant appel à des termes familiers, s'opéreront d'une manière qui n'est pas du tout familière. En outre, même si les changements de connotation sont raisonnablement clairs, il n'y a souvent aucun effort, et en tous cas jamais d'effort intégral, pour en décrire la dénotation. La réponse à cette objection peut être tirée, en partie du moins, de la nature de la généralisation. Puisqu'elle introduit une perspective radicalement nouvelle, elle ne peut que voir les choses d'une manière notablement différente. Cet écart explique les changements dans la connotation des termes familiers, mais ne rend pas compte de l'ignorance systématique d'une étude des dénotations. Pourquoi? Il faut, pour comprendre, se pencher sur la nature de la méthode : la méthode est essentiellement l'ajustement d'un moyen en fonction d'une fin; si dans une expérience un facteur ne peut être mesuré avec une précision plus grande que la première décimale, on perd son temps à s'occuper des mesures de millièmes ou de millionièmes, même si d'autres facteurs peuvent effectivement être mesurés avec une telle exactitude. Or, notre recherche produira comme conclusion une comparaison des attitudes médiévales, classiques et totalitaires envers le domaine économique. Les prémisses de cette conclusion consisteront dans les configurations et les phases des relations entre certains flots rythmiques plus généraux que l'on peut trouver dans toute économie quelque peu développée. Dans ce mouvement de l'analyse pure à la synthèse historique, une étude des dénotations ne pourrait qu'obscurcir la question à l'étude. De plus, elle ne rendrait en rien la conclusion plus précise, puisque la conclusion se situe à un niveau de généralité qui n'a rien à voir avec ces questions de détail.

            Une troisième objection pourrait porter que nous arrivons à une synthèse historique sans avoir entrepris de recherches historiques. La réponse à cette objection serait que nous n’aurions pas besoin de recherches nouvelles pour justifier les conclusions générales que nous présentons. En d'autres termes, toute étude historique atteint bientôt le point où l'interprétation des données ne peut plus être déterminée simplement par les données. C'est ainsi que chaque nation tend à écrire sa propre histoire du passé, que chaque philosophie construit sa propre théorie de l'histoire. De même, en histoire économique, les conclusions générales dépendent beaucoup plus de la validité des principes d'interprétation généraux que de la précision des détails factuels. Dans un appendice de sa Théorie générale, M. Keynes présente comme corollaire une interprétation nouvelle de la pensée mercantiliste : pour l'étude des faits de la période mercantiliste, il se contente de consulter un ouvrage de recherche standard; pour l'interprétation de ces faits, il n'accorde aucune attention aux travaux ardus des chercheurs qui, en tant qu'interprètes, ne font que répéter les points de vue classiques; au contraire, il fait appel à sa propre Théorie générale pour montrer qu'après tout les mercantilistes n'étaient peut-être pas aussi fous que le prétend la théorie classique. Cette manière de procéder est manifestement légitime, car, s'il est nécessaire de faire des recherches pour déterminer en détail la pensée et l'action des mercantilistes, ces recherches ne procurent aucune compétence pour juger de la sagesse ou de la folie des mercantilistes. Seule la théorie économique permettra de répondre à cette question, et chaque théorie produira sa propre réponse; les classicistes en auront une, les marxistes certes en formuleront une autre, et M. Keynes en a énoncé une troisième; or, ces divergences ne tiennent pas à une différence dans les données factuelles mais plutôt à une différence dans les principes adoptés par l'esprit qui porte des jugements. Par conséquent, si nous réussissons à élaborer une généralisation de la science économique, nous créerons forcément, du coup, une approche nouvelle de la science économique. Une telle approche est déjà en soi une synthèse historique.

            Voilà donc pour les objections qui pourraient troubler le lecteur au chapitre de la méthode de recherche. Il convient d'ajouter un mot d'avertissement. Si nous avons ici accentué l'importance de la généralisation, c'est simplement que la généralisation forme notre propos. Il ne faut pas penser que nous faisons peu de cas de l'élément complémentaire du savoir scientifique, le stimulus massif, le contrôle avantageux des faits. Au contraire, cette généralisation est entreprise uniquement aux fins de rendre compte des éléments factuels énormes négligés par l'économie politique et par la science économique spécialisée; et c'est seulement grâce à une étude nouvelle des faits, des faits saisis plus intégralement parce que perçus de manière plus large, que nos conclusions générales pourront déboucher sur des applications pratiques.

 


 

 

 

2

Le processus pur

 

 

4        Le flot rythmique de base

 

            De même que Newton, si l'on en croit la légende, a ignoré la distinction entre les mouvements des planètes dans le ciel et la chute des pommes dans un verger, lorsqu'il a établi, au-delà des lois de Kepler et de Galilée, l'unité profonde de la théorie du mouvement, nous devons nous aussi ignorer les distinctions entre la production, la distribution et la consommation, pour réussir, au-delà de la psychologie de la propriété et des lois des échanges, à élaborer un concept plus fondamental et une théorie plus générale.

            À toutes les époques de l'histoire humaine, des cavernes préhistoriques aux utopies que nos prophètes décrivent avec force détails, chez les cueilleurs de fruits primitifs, chez les chasseurs et les pêcheurs, à l'aube de la civilisation agricole, sur les rives du Nil en Égypte et de l'Euphrate à Babylone, chez les populations baignant dans la mystique de l'Inde, dans le raffinement de la Chine, dans la pensée de la Grèce ou dans le régime de la loi de Rome, dans les bouleversements et l'effervescence de la période médiévale, à l'âge de l'expansion européenne et du monde moderne, partout se manifeste le flot qui bat, la série rythmique, des activités économiques de l'humanité.

            Le processus global, les potentialités physiques, chimiques, végétales, animales et humaines de la nature universelle, sont constamment stimulées, guidées, soutenues par l'effort humain déployé aux fins de la survie et de la jouissance humaines, pour les réalisations, les mises au rebut et les destructions qu'opèrent les humains. Toute l'activité humaine s’exerce de manière rythmique, en une série de pulsions, et le rythme total est un agrégat de nombreux rythmes mineurs de diverses magnitudes et fréquences. Or, si l'ensemble est rythmique, les éléments ne sont pas tous économiques. Les humains sont actifs dans de nombreux domaines : ils organisent la société humaine par la politique et la guerre; ils orientent leur vie par la philosophie et la religion; ils accroissent leurs connaissances par la science et perpétuent leurs intuitions par l'art; ils calment leurs passions et régissent l'équité par la loi; ils protègent et favorisent la santé par la médecine; et chaque génération reçoit de la précédente ce trésor de culture grâce à l’héritage de l'éducation. Tout cela forme une transformation rythmique des potentialités naturelles, réalisée par l'effort humain; aucun de ces secteurs ne constitue à proprement parler une activité économique. Pourtant, le facteur économique conditionne toute culture et lui est inextricablement associé. Tout gouvernement a un budget, même s'il ne réussit pas à l'équilibrer; les organismes religieux et juridiques doivent posséder des églises et des tribunaux, ils doivent faire imprimer et abriter des livres, et former leurs représentants; l'art exige du matériel, des galeries, la science, des laboratoires, la médecine, des hôpitaux, l'éducation, un vaste réseau hiérarchisé d'écoles, de collèges et d'universités. Le tissu matériel de l'habitat de la culture est donc de nature économique, et cette superstructure repose sur le domaine purement économique qui concerne l'alimentation, l'habillement, les services publics et les loisirs.

            Il faut donc distinguer dans le rythme universel de toute l'activité humaine une pure superstructure d'activité culturelle, le tissu matériel de cette superstructure et le fondement de ces deux éléments. Notre recherche portera sur le rythme général en tant que fondement et que tissu matériel; ou, pour prendre les choses autrement, nous étudierons le flot palpitant de l'activité humaine, en faisant abstraction de son volet purement culturel. À un stade avancé de notre propos, où nous exclurons les économies primitives - celles de l'Océanie, des tribus de chasseurs nomades, des sociétés féodales isolées, des Robinson Crusoé - nous pourrons tracer de façon plus précise, définir plus nettement, le domaine économique. Car nous intégrerons alors les concepts juridiques de la propriété et des échanges. D'ici là, nous devons nous en tenir à la caractérisation plus vague qui nous est donnée : les concepts juridiques, comme tous les concepts, doivent être élaborés; et rien ne sert d'attribuer au champ universel une précision à laquelle la conscience universelle n'atteint que très lentement.

 

5        Introduction du symbole DA

 

            À compter de maintenant, nous allons utiliser le symbole DA pour désigner le rythme de base. A renvoie à « l’activité économique » et D signifie que cette activité forme une série d'événements, un flot d’impulsions, un rythme composite formé de nombreux rythmes mineurs de diverses magnitudes et fréquences.

            Comme nous allons établir une douzaine de symboles semblables, il convient de préciser le sens de DA.

            DA ne représente pas une moyenne, mais le volume global d'un flot : il renvoie à l'émergence, à la période plus ou moins longue d'utilité, puis à la disparition, à la désintégration ou à la mise au rebut d'un ensemble de repas, de vêtements, de maisons, de fermes, de mines, de routes, de marchés, de navires, de villes, de manufactures, de services publics, de loisirs, d'écoles, de tribunaux, de parlements, d'hôpitaux et d'églises.

            DA traduit ce flot rythmique en un taux. Il signifie « telle quantité à telle fréquence ». Nous ne chercherons pourtant pas à déterminer quelle quantité de telle ou telle chose se retrouve à quelle fréquence. Nous devrons nous en tenir à une distinction qualitative des quantités, tout comme nous établissons une distinction des différences quantitatives des longueurs d'onde de la lumière en faisant appel aux différences qualitatives du spectre. Nous pourrons donc repérer des rythmes plus grands, ou plus petits que d'autres, ou à peu près égaux, et dire par exemple que le rythme économique des États-Unis en 1928 était sensiblement supérieur à celui qu'a connu ce pays en 1932. Mais nous ne serons pas en mesure de préciser que le rythme de 1932 représentait 49,302 % du rythme de 1928. Un tel énoncé présupposerait des mesures exactes, et nous n'envisageons même pas de  créer une unité de mesure.

            Même s'il désigne une quantité objective, DA n'est pas un symbole mathématique. Car un symbole mathématique ne peut représenter que ce qui, en théorie du moins, peut effectivement se mesurer. Or, nous n'offrons aucun étalon, aucune tige faite d'un alliage très précis, présentant les justes proportions de tonnes, de barils, de milles et d'heures du rythme universel. Par conséquent, aucune mesure n'est possible et DA ne peut être un symbole mathématique. Parler d’une proportion de 49 % de DA n'aurait aucune signification; cela n'aurait aucune signification non plus de chercher à appliquer à DA l'algèbre ordinaire, par exemple la théorie des équations du second degré ou les règles du calcul intégral.

            Enfin, même si l'algèbre ordinaire ne saurait s'appliquer, il est possible de concevoir une algèbre symbolique. Il y a une algèbre symbolique qui s'appelle la logistique, et qui peut s'appliquer à tout processus de raisonnement; plus précisément, une algèbre peut s'appliquer à notre processus de raisonnement à cause de ses analogies mathématiques plus nombreuses. Mais une telle application sera incidente; nous n'avons aucunement l'intention d'infliger au lecteur une algèbre symbolique. Notre propos sera beaucoup plus simple et beaucoup plus clair si nous signalons les analogies mathématiques lorsqu'elles se présenteront.

            Voilà donc pour la signification précise de DA. Il s'agit du taux global, du rythme global ou du volume global d'un flot; il s'agit d'une quantité, mais les différences quantitatives sont distinguées qualitativement, comme le sont les couleurs; il ne s'agit ni d'un nombre ni d'un symbole algébrique ordinaire, mais nous lui découvrirons diverses analogies, divers parallèles mathématiques.

            Ce que nous avons dit à propos de DA s'appliquera également aux termes semblables que nous introduirons plus loin. À cette seule différence près : une fois que l'argent a fait son apparition, il devient possible d'établir diverses unités de mesure et de s'approcher ainsi du champ mathématique.

 

6        La structure dynamique du rythme de base

 

La structure matérielle du rythme de base est une réalité très familière. Elle est formée de la série des facteurs de production. Le cuir est apporté de la ferme d'élevage au marché. Les négociants se procurent les peaux et les redistribuent aux tanneurs. Les tanneurs les transmettent aux fabricants de chaussures qui les transfèrent, transformées en souliers, aux consommateurs, par l'intermédiaires des grossistes et des détaillants. Chacun des facteurs de cette série est un rythme économique, un ensemble de travaux routiniers, qui produisent telle quantité à telle fréquence. Il faut cependant que tous les facteurs soient réunis pour engendrer le produit final, soit tant de paires de chaussures à telle fréquence.

            Or, la structure dynamique du rythme de base a beaucoup plus d'importance que sa structure matérielle. La structure dynamique consiste en un certain nombre de niveaux différents de la série de production; la série inférieure a un flot dont le volume est proportionné au volume des produits finals; la série du niveau suivant a toutefois un volume proportionné à l'accélération du niveau inférieur; la série au troisième niveau a un volume proportionné à l'accélération de l'accélérateur du niveau inférieur; et ainsi de suite. 

            Par exemple, une tonne de fer peut être utilisée à chacun de ces trois niveaux. Au niveau inférieur, une tonne de fer est transformée en une tonne de pièces d'automobile ou d'instruments agricoles. Au deuxième niveau, une tonne de fer est transformée en une tonne de machinerie destinée à la fabrication d'automobiles, d'instruments agricoles, ou d'autres matériels. Au troisième niveau, une tonne de fer est transformée en une tonne de machinerie destinée à la fabrication des machines qui serviront à fabriquer des automobiles ou d'autres matériels.

            Chaque niveau supérieur constitue manifestement une accélération du niveau inférieur. Une nouvelle tonne de fer au premier niveau se traduira par la fabrication d'une, ou deux, ou trois voitures de plus. L'ajout d'une tonne de fer au deuxième niveau servira à la fabrication, par exemple, d'une nouvelle machine pour la fabrication de voitures; il se traduira par la production supplémentaire non pas d'une, deux ou trois autos, mais d'un nombre indéfini d'autos additionnelles. L'apport d'une tonne de fer au troisième niveau entraîne l'arrivée d'une nouvelle machine-outil, c'est-à-dire d'une machine destinée à la production des machines employées dans les usines; or, la nouvelle machine-outil servira, non pas à une seule usine, mais à un nombre indéfini d'usines; et chacune de ces usines espère produire un nombre indéfini de voitures.

            Dans chaque cas, la tonne de fer vient s'ajouter à un flot donné : au flot des automobiles, au flot des matériels d'usine ou au flot des machines-outils. Ces trois flots sont associés de manière extraordinaire; des apports égaux aux différents flots ne se traduisent pas par des différences égales dans les résultats finals; un apport au niveau inférieur produit un accroissement proportionné à ce niveau, tel que l'ajout de quelques automobiles; un apport au deuxième niveau produit également un accroissement proportionné à ce niveau, mais entraîne aussi un accroissement indéfini au niveau inférieur; et le troisième niveau est au deuxième ce que le deuxième est au premier.

            Cette différence est celle qui existe entre la distance et la vélocité, d'une part, et entre la vélocité et l'accélération, d'autre part. Si vous roulez à trente milles à l'heure, à quelle distance allez-vous vous rendre? Il n'est pas possible de répondre à cette question. Vous allez peut-être parcourir trois mille milles, ou trois cents, ou trente, ou trois. Trente milles à l'heure est une indication indéfinie en ce qui a trait à la distance; une indication qui nous dit simplement à quelle vitesse la distance sera parcourue. Par ailleurs, si vous augmentez la pression sur l'accélérateur en abaissant la pédale d'un quart de pouce, à quelle vitesse roulerez-vous? Il n'est pas possible de répondre à cette question. L'accélération signifie non pas une vitesse, mais une augmentation de vitesse.

              Toute forme d'activité économique est un ensemble de d'actions habituelles. Chaque action débouche sur une fréquence. Ainsi, tout volet du rythme de base tient en soi de la nature d'une vélocité. Mais si nous comparons différents rythmes au produit final que sont les biens et services, nous constatons que certains rythmes sont liés proportionnellement, et d'autres, disproportionnellement. Un agriculteur peut exploiter une ferme et produire telle quantité de denrées alimentaires chaque année, ou encore il peut défricher des terres et produire tant de fermes par année. Un armateur peut posséder des navires qui transportent telle quantité de marchandises par année, ou encore il peut construire des navires destinés à telle quantité supérieure de compagnies ou à des compagnies dont la taille est supérieure dans telle proportion, chaque année. Un industriel pétrolier peut exploiter un puits pour produire tant de barils de pétrole chaque année, ou encore il peut faire forer des puits pour ajouter tant de fois « tant de barils de pétrole par année ». Que l'on exploite une ferme ou défriche des terres, que l'on exploite des navires ou construise des navires, que l'on exploite un puits de pétrole ou fore de nouveaux puits, l'activité déployée est, dans tous les cas, une routine, une vélocité, un « tant de fois par … ». Même s'il s'agit dans tous les cas de vélocités, la fonction de ces vélocités n'est pas toujours la même. La fonction de certaines activités est celle de simples vélocités; la fonction d'autres activités est celle de vélocités qui accélèrent d'autres vélocités. Un ensemble de rythmes constitue une série de facteurs de production qui aboutissent à un flot de chaussures; un autre ensemble de rythmes aboutit à un flot de manufactures de chaussures. Chacun des rythmes du dernier groupe vise à produire un flot de chaussures, de sorte qu'un flot de manufactures de chaussures vise à produire un flot de flots de chaussures.

            Certes, plus le niveau est élevé, moins grande est la vélocité du rythme. Si je parcours trois cents milles, cela ne signifie pas que je voyage à trois cents milles à l'heure. Pour rouler à trente milles à l'heure, je vais déplacer la pédale de l'accélérateur, non pas de trente milles, mais de trente millimètres. En fait, l'objet de l'automobile est la possibilité de parcourir trois cents milles à trente milles à l'heure par un simple enfoncement de trente millimètres de la pédale de l'accélérateur. De même, l'objet du défrichement est la possibilité d'un rendement agricole annuel indéfini; l'objet de la construction de navires est la possibilité de transporter des marchandises non pas une fois, mais indéfiniment; l'objet de la fabrication de machines servant à fabriquer des machines pour la construction de navires est de doter en équipement un nombre indéfini de chantiers navals. La dimension n'est donc pas le critère de l'importance des choses.

            En outre, il faut remarquer non seulement que cette structure dynamique concerne l'importance des choses, mais aussi que la même opération matérielle peut avoir fonctionnellement différentes importances. Pour l'industriel qui fabrique des voitures, produire des automobiles ou produire des camions poids lourds, c'est toujours exploiter la même entreprise. Mais la fabrication d'automobiles se situe au niveau inférieur et la fabrication de poids lourds, au deuxième, voire au troisième niveau. L'automobile est un bien de consommation. Le poids lourd est un bien de production. L'automobile ajoute un élément utile, et peut-être même contribue à la jouissance de la vie. Les camions poids lourds accélèrent les processus de production et de distribution. Chaque camion poids lourd représente un flot de services. Un flot de camions poids lourds sortant de l'usine constitue un flot de flots de services aux consommateurs.

            Voilà donc pour la structure du rythme de base. Il y a une structure matérielle qui consiste en une série de facteurs de production. Il y a également une structure dynamique, une série de niveaux de séries de production, où chaque niveau marque une accélération du niveau précédent.

 

7        DA, DA', DA''

 

Nous avons représenté par le symbole DA l'ensemble des rythmes qui existent à un moment donné. Nous devons maintenant nous pencher sur deux autres ensembles, DA' et DA'', dont la somme est égale à l'ensemble global.

            DA' est l'ensemble des rythmes primaires, des routines qui sont des facteurs de production au niveau inférieur. Par définition, tout ajout aux rythmes primaires tend à entraîner un ajout proportionné au lot des produits finals. Si une famille inuit attrape un poisson de plus par semaine, elle tendra à en manger un de plus par semaine.

            DA'' est l'ensemble des rythmes secondaires. Les rythmes secondaires comprennent tous les rythmes qui ont une fonction d'accélération à l'égard des rythmes primaires. Dans l'abstrait, il serait peut-être préférable de distinguer différents niveaux de rythmes secondaires, de donner des désignations différentes aux accélérateurs simples, aux accélérateurs d'accélérateurs, aux accélérateurs d'accélérateurs d'accélérateurs, et ainsi de suite. Mais, comme nous pourrons le constater, une telle distinction n'aurait pas de portée réelle au-delà du premier niveau; il est essentiel d'établir une distinction entre les rythmes primaires et leurs accélérateurs; mais en général il n'est pas nécessaire de distinguer différents niveaux d'accélération. Par conséquent, nous groupons ces accélérateurs et leur donnons la désignation collective DA''.

            Tout ce qui a été dit de la nature de DA s'applique également à DA' et à DA''. Ces symboles ne représentent pas des moyennes, mais des ensembles de rythmes particuliers. Ils désignent des quantités : tant de choses à telle fréquence. Ces quantités ne sont pas mesurées, mais une distinction qualitative est établie entre leurs grandeurs, à l'instar de la distinction des longueurs d'ondes de la lumière. Et elles ne peuvent être mesurées, car aucune unité de mesure n'a été établie jusqu'ici.

            Manifestement, en un certain sens, DA égale DA' plus DA''. Les deux derniers termes représentent deux parties du premier terme. Or, l'équation n'est pas arithmétique, puisque les termes ne sont pas des nombres. Et elle n'est pas encore algébrique, puisque les termes ne représentent pas des nombres; ils doivent le faire lorsqu'une unité de mesure aura été établie. Pour le moment, l'équation est vraie au sens où la quantité totale de vapeur dans un cylindre est égale aux quantités de chaque côté du piston alors qu'aucune méthode n'a été conçue pour mesurer les pressions de vapeur. Dans les deux cas, l'égalité existe, mais elle n'est pas strictement mathématique.

 

8        Fonctions de DA' et de DA'' dans le rythme de base

 

Nous avons cherché à exposer la distinction entre DA' et DA''. Nous allons maintenant nous pencher sur leur rôle.

            DA' concerne les produits finals, les biens et les services requis non pas pour les besoins du processus économique, mais à d'autres fins. Il y a deux types de ces biens et services : ordinaires et supérieurs (overhead). Les produits finals ordinaires sont les flots de nourriture, de vêtements, de gîtes, de loisirs, d'ornements, de commodités, de services publics, et ainsi de suite. Les produits finals supérieurs (overhead) tiennent à la superstructure culturelle de la société : ce sont les flots de livres, d'écoles, d'hôpitaux, de tribunaux, de prisons, d'arsenaux, d'édifices publics, de voies et de ponts non commerciaux, d'églises, et ainsi de suite. En gros, ces deux catégories correspondent aux domaines « privé » et « public ». Il vaut mieux toutefois éviter cette terminologie, puisqu'elle soulève une question centrale en économie politique.

            DA'', par définition, concerne l'accélération de DA' , de trois façons.

            Premièrement, il opère un élargissement, qui augmente le nombre ou la grandeur des unités de production existantes. 

            Deuxièmement, il opère un approfondissement, qui augmente l'efficacité des unités de production existantes.

            L'élargissement n'augmente les unités de production que par un accroissement proportionné de la quantité de travail requis. L'approfondissement, au contraire, modifie l’équation de sorte qu’une quantité moindre de travail produise une quantité égale d'unités de production.

            L'élargissement et l'approfondissement peuvent se subdiviser. L'élargissement peut porter sur l'un des niveaux d'accélérateurs : il peut signifier une augmentation du nombre d'usines produisant des chaussures ou des automobiles; il peut également signifier une augmentation du nombre de machines-outils et de sociétés de construction qui produisent et équipent un nombre croissant d'usines.

            L'approfondissement peut accompagner l'élargissement. L'approfondissement aura alors comme incidence un simple changement dans la distribution du travail. Les personnes sont moins employées dans les entreprises existantes, mais des entreprises nouvelles, plus importantes, surgissent, où elles pourront trouver du travail. Or il peut aussi y avoir un approfondissement sans élargissement. Dans ce cas les personnes sont libérées du domaine de l'activité économique : elles peuvent accéder au domaine des activités culturelles, ou encore, dans une société médiocrement gouvernée, tomber dans l'enfer du chômage.

            Les deux types d'approfondissement distingués sont l'approfondissement transitoire et l'approfondissement final. Le premier type sert simplement à favoriser un plus grand élargissement. Le second permet à l'être humain de connaître les avantages des loisirs.

            Les rythmes secondaires exercent une troisième fonction. Non seulement produisent-ils une accélération réelle du rythme total par l'élargissement et l'approfondissement, mais ils entraînent aussi l'accélération théorique que constitue le maintien de DA' à une cadence de débit donnée. La pédale de l'accélérateur dans une voiture ne se trouve pas à la position zéro lorsque la voiture n'accélère pas : le conducteur doit enfoncer la pédale d'une certaine distance simplement pour maintenir la vitesse acquise. De même, il faut maintenir à quelque « telle quantité à telle fréquence » les rythmes secondaires en DA'' simplement pour maintenir les rythmes primaires à leur cadence acquise. Par conséquent, un travail de maintenance, de réparation, de remplacement s'impose en plus des fonctions d'élargissement et d'approfondissement; et ce travail constitue une troisième fonction de DA''.

            Nous emploierons ci-dessous l'expression commode de zéro réel de DA''. Théoriquement, DA'' est à zéro lorsque les rythmes secondaires sont à zéro, lorsqu'ils ne produisent jamais quoi que ce soit. Dans la réalité, DA'' est à zéro lorsque, malgré sa « telle quantité à telle fréquence » tout à fait réelle, il n'y a aucune augmentation de la cadence de DA' ni de celle de DA''.

            Manifestement, plus grand sera l'élargissement, plus grande sera la cadence subséquente à laquelle la maintenance, la réparation et le remplacement absorberont les activités de DA''. Nous appellerons cet accroissement une hausse du zéro réel. Par ailleurs, dans la mesure où l'approfondissement transitoire ou l'approfondissement final diminue le nombre des unités de production, réduit la maintenance et prolonge la vie des instruments de production, il réalise une baisse du zéro réel.

 

9                  Transformations de la structure dynamique

 

            Jusqu'ici nous avons examiné en coupe transversale la structure dynamique du rythme de base. Nous avons distingué DA' et DA'' et énuméré leurs diverses fonctions. Or rien n'empêche ces fonctions de se déployer simultanément. Nous devons maintenant nous pencher sur des différences de temps, qui forment des transformations de la structure dynamique.

            Ces transformations sont de deux types : des transformations du contenu des rythmes économiques et des transformations de l'organisation de ces rythmes. Pour illustrer les différences de contenu, il suffit de comparer les cueilleurs de fruits, les chasseurs et les pêcheurs primitifs, les premières sociétés d'agriculteurs, à l'agriculture associée au commerce maritime, puis à la transformation industrielle des métiers, du commerce et même de l'agriculture. Pour illustrer les différences de l'organisation humaine, nous pouvons évoquer l'évolution de l'idée de propriété, le passage du troc à l'argent puis au superargent du monde financier, le développement de la théorie économique se traduisant par des règles de conduite différentes dans la société médiévale, le monde capitaliste et les régimes totalitaires.

            Une étude de ces transformations permettra d'intégrer en une même perspective les fonctions ordinaires et supérieures de DA', ainsi que l'élargissement, l'approfondissement et la maintenance réalisés par DA''.

            Premièrement, le processus de transformation est une série d'émergences conditionnées. À l'instar d'une cotte de mailles, les stades successifs du progrès économique s'enchaînent. Les tribus primitives de chasseurs et de pêcheurs ajoutent le DA'' restreint de la fabrication d'armes, de filets et d'embarcations à l'économie encore plus primitive des cueilleurs de fruits. L'agriculture ajoute à la culture primitive le bœuf et la charrue et l'idée pas du tout évidente de la propriété. Un certain nombre de métiers de soutien surgissent, qui sont conditionnés par le temps libre favorisé par l'agriculture. L'expansion de ces métiers est fonction de l'avènement d'un commerce extensif, et le déploiement du commerce en ses centres, sinon en ses avant-postes, exige l'introduction de l'argent. Le temps libre créé par la combinaison de l'agriculture, des arts mécaniques et du commerce stimule et permet à la fois l'étude des sciences; et les sciences se traduisent bientôt par leurs formes appliquées, par l'organisation financière et par la production de masse qui transforment l'agriculture, le commerce et les métiers et qui tissent entre les humains des liens d'interdépendance économique, à l'opposé de l'autarcie des primitifs.

            Chaque stade de ce long processus est amorcé par une idée nouvelle qui doit d'abord surmonter les intérêts associés aux idées anciennes, qui doit chercher à se réaliser avec les risques que comporte l'entreprise, qui ne porte du fruit qu'après avoir été adaptée et modifiée mille fois par l'intervention d'une imagination créatrice. Et chaque idée, après avoir porté ses fruits, doit consentir à mourir. Une idée nouvelle cesse d'être nouvelle une fois apparue. Elle advient non pas comme un acquis permanent de l'être humain, mais comme une servante provisoire. Elle connaît son heure de gloire ou de mystification, heure qui peut être plus ou moins longue, selon son degré de généralité; mais tôt ou tard, que surgissent ou non d'autres idées, de nouvelles généralisations la transformeront, au point de la rendre méconnaissable. Ainsi, la diligence disparaît pour faire place au train, le clipper est remplacé par le bateau à vapeur, le rouet et le métier à tisser cèdent le pas devant les usines électrifiées, les changeurs sont remplacés par les courtiers, puis les courtiers par les banquiers et les financiers. Et il n'est pas impossible que de nouvelles avances scientifiques rendent autonomes de petites unités en fonction d'une norme de vie ultramoderne, de sorte à éliminer le commerce et l'industrie, à transformer l'agriculture en une superchimie, à faire disparaître la finance et même l'argent, à faire de la solidarité économique une chose du passé, et de la maîtrise de la nature la seule différence entre une civilisation avancée et les sociétés de jardiniers primitifs.

            Mais nous n'en sommes pas là. Et pour s'acheminer vers ce but, ou tout autre but, la société doit remplir une condition. Elle ne saurait être un titanothore, une bête possédant un corps de dix tonnes et un cerveau de dix onces. Elle doit consacrer le gros de ses efforts non pas aux produits finals ordinaires qui constituent le niveau de vie, mais aux produits finals supérieurs (overhead) des apports culturels. Elle ne doit pas se complaire dans l'élargissement, dans la multiplication des industries, dans l'illusion d'alimenter l'âme des humains en leur offrant du travail en abondance. Elle doit se glorifier de son approfondissement, du pur approfondissement qui accroît le domaine des loisirs, qui libère entièrement de grands nombres de personnes et tous les humains progressivement pour l'exercice d'activités culturelles. Elle ne doit pas s'enorgueillir de la science en se vantant d'avoir grâce à la science le ventre bien rempli. Elle ne doit pas fixer un regard myope sur tel ou tel domaine. Elle doit lever les yeux, de plus en plus, et porter attention aux domaines de spéculation plus généraux, plus difficiles, car c'est de ces perspectives qu'elle doit tirer le délicat mélange d'unité et de liberté où le progrès doit nécessairement prendre naissance et se déployer laborieusement. Il est facile de réaliser l'unité sans la liberté : il suffit d'un dictateur et d'une police secrète. Il est facile également de connaître la liberté sans l'unité : il suffit de laisser la mauvaise herbe croître sous les rayons d'une adulation stupide. Mais joindre la liberté et l'unité soulève tout un problème. Il faut faire preuve d'une discipline de l'esprit et de la volonté : il faut déployer une appréhension d'une grande acuité, une appréhension dégagée des idées reçues d'une perspective provinciale, une appréhension qui n'ait pas encore versé dams l'inconsistance du scepticisme; il faut manifester une vitalité dans la réaction aux situations qui se traduise par une reconnaissance de la désuétude des dispositifs surannés, par le sacrifice des gratifications associées aux réalisations passées, par la capacité de tout recommencer sans amertume, par une aptitude à s'engager personnellement sans attendre quelque avantage personnel. Force est de constater qu'une bureaucratie est capable d'imiter mais incapable de créer, car l'esprit souffle où il veut, et toutes les idées nouvelles sont ridicules jusqu'à preuve du contraire établie par l'initiative individuelle, adaptée par une imagination créatrice, concrétisée par le risque personnel. Le chaos peut créer, mais il peut créer n'importe quoi; le chaos invente les gaz mortels et l'anesthésie, et fait usage des deux; il invente les mécanismes financiers qui soutiennent de brillantes expansions puis connaissent des effondrements incompréhensibles; il bâtit la prospérité des grandes villes et crée les bas fonds; il fulmine contre le mal mais il doit jeter l'ensemble d'une civilisation dans la marmite d'un grand brassage expérimental avant de pouvoir se prononcer sur la valeur d'une nouveauté; il débauche l'esprit dans un brouillard de contradictions babéliques pour l'abandonner au mythe et au fanatisme.

            En conclusion, toutes les fonctions des rythmes primaires et secondaires font partie intégrante du processus universel. Ce processus consiste non seulement en un travail d'élargissement, en un approfondissement aux fins d'un plus grand élargissement, en une combinaison d'élargissement et d'approfondissement qui procure de modestes plaisirs, de médiocres amusements. La dimension culturelle et l'approfondissement qui libère l'être humain pour les loisirs et l'activité culturelle sont aussi des volets essentiels - trop souvent ignorés - du rythme mondial des transformations économiques. Et il ne suffit pas de poser quelque facteur commun, supérieur, représentant la culture, d'accepter les sciences physiques sans se soucier de leur intégration supérieure sous prétexte que c'est là une entreprise trop difficile, trop obscure, trop incertaine, trop éloignée. Une telle attitude à l'égard de l'esprit tient du titanothore, qui fait partie des espèces disparues.

 

10    Les lois généralisées des rendements croissants et des rendements décroissants

 

La corrélation des différentes fonctions de DA' et de DA'' peut être exprimée également comme une généralisation de deux lois économiques familières : les rendements croissants et les rendements décroissants.

            La simple formulation de ces lois concerne des entreprises particulières en des lieux et des moments particuliers. On a pu démontrer en Angleterre que des ajouts de terres cultivées produisaient des rendements de plus en plus faibles. Plus tard, en Amérique, on affirmera que l'augmentation des terres cultivées produit des rendements de plus en plus élevés. Pour résoudre cette antithèse, on soutiendra que dans un vieux pays l'exploitation agricole produit des rendements décroissants, mais que dans un pays jeune elle entraîne pendant un certain temps des rendements croissants. Une généralisation de ce principe se traduirait par la proposition suivante : l'exploitation d'une idée, dans un domaine donné, produit d'abord des rendements croissants, et ensuite des rendements décroissants.

            Est-ce que ce point de vue se défend? Peut-être bien. Mais un problème plus général nous intéresse ici. Nous redéfinissons les rendements croissants et les rendements décroissants, en prenant comme point de référence l'accélération du rythme économique universel. Les procédés qui augmentent les possibilités d'une nouvelle accélération seront considérés comme des procédés qui produisent des rendements croissants; les procédés qui réduisent les possibilités d'une nouvelle accélération seront considérés comme des procédés qui produisent des rendements décroissants.

            En ce sens, tout élargissement est susceptible d'entraîner des rendements décroissants. Car tout élargissement accroît la taille et le nombre des entreprises existantes et augmente par conséquent la quantité d'efforts à consacrer aux fonctions de maintenance, de réparation et de remplacement. L'élargissement relève donc le zéro réel et fait passer une proportion accrue de DA'' du champ de l'accélération réelle au champ de l'accélération purement théorique. Et comme, dans tout ensemble de circonstances, DA'' constitue une grandeur finie quelconque, plus le zéro réel est élevé, plus réduites seront les possibilités d'une nouvelle accélération.

            Par ailleurs, les transformations progressives de la structure dynamique produisent des rendements croissants. Une civilisation agricole jouit d'une situation indéfiniment meilleure que les sociétés de jardiniers, de chasseurs ou de pêcheurs primitifs. Lorsque le commerce vient s'ajouter à l'agriculture, il s'ensuit une vaste expansion des arts mécaniques. Et quand les sciences appliquées viennent transformer le commerce, les métiers et l'agriculture, il s'ensuit une vaste expansion par rapport à la situation antérieure.

            Cet enchaînement peut être présenté d'un autre angle. L'approfondissement, qui est un accroissement d'efficacité, réduit les fonctions de maintenance, de réparation et de remplacement; il abaisse le zéro réel et rend donc possible une nouvelle accélération.

            Cette possibilité peut être exploitée pour un nouvel élargissement. Ce qui donne des rendements décroissants. Si toutefois l'élargissement se solde par une expansion supérieure et non pas ordinaire, c'est-à-dire par une amélioration du tissu matériel de la culture et non pas par une amélioration des conditions de vie matérielle, il entraîne alors un développement culturel qui ouvre la voie à une autre transformation de la structure dynamique. 

            Si, par contre, l'approfondissement n'est pas exploité aux fins d'un nouvel élargissement, il entraîne forcément une augmentation du temps libre. Ce temps libre peut être gaspillé, de fait, comme tout le reste, mais s'il est employé judicieusement il favorise un développement culturel qui suscite une nouvelle transformation.

            En conclusion, il faut observer que, même si la transformation et l'approfondissement constituent les principes des rendements croissants et l'élargissement, le principe des rendements décroissants, cela ne veut pas dire qu'il faut choisir l'un de ces deux pôles et exclure l'autre. L'humanité doit accepter ces deux pôles. La transformation et l'approfondissement constituent l'émergence effective d'idées nouvelles, tandis que l'élargissement représente l'exploitation de ces idées. L'exploitation seule entraînerait une stagnation. L'émergence d'idées nouvelles qui ne s'accompagne pas de leur application pratique intégrale les prive d'une vérification indispensable et bloque l'arrivée ultérieure d'idées qui corrigent et prolongent les précédentes. Le rythme universel du « tant de fois à telle fréquence » est essentiellement soumis à la loi d'un rythme supérieur. Ce rythme supérieur est une succession de transformations suivies d'exploitations ou, si vous préférez, une succession d'exploitations qui au bout d'un certain temps postulent une transformation nouvelle, un recommencement ouvrant des potentialités nouvelles.

 

11    Les phases cycliques du rythme universel

 

Il nous faut maintenant exprimer le rythme supérieur en fonction des variables DA' et DA''. C'est-à-dire distinguer quatre configurations que peuvent dessiner les combinaisons des variables et montrer que ces quatre configurations peuvent représenter les phases successives d'un cycle.

            Premièrement, il se peut que DA' et DA'' soient constantes, et de plus que DA'' se trouve au zéro réel. Nous désignerons cette configuration la phase statique.

            Deuxièmement, il se peut que DA'' croisse sans qu'il y ait croissance de DA', donc que DA' demeure constante. Nous avons là la phase capitaliste.

            Troisièmement, DA'' peut être constante mais se trouver au-dessus du zéro réel et appliquer son surplus accélérateur à l'accroissement de la DA' ordinaire. Et c'est la phase matérialiste.

            Quatrièmement, DA'' peut être constante, se trouver au-dessus du zéro réel, mais appliquer son surplus accélérateur à l'accroissement de la DA' supérieure (overhead). Elle donne ainsi naissance à la phase culturelle.

            Avant d'aborder le principe des distinctions, il convient d'illustrer les diverses phases.

            Dans la phase statique les choses tendent à rester comme elles sont. Le processus économique reste en friche : il n'y a aucun accroissement des moyens de production, sinon DA'' ne resterait pas au zéro réel; il n'y a pas d'augmentation de la DA' ordinaire du niveau de vie ou dans la DA' supérieure (overhead) de l'expansion culturelle. Il se peut que certaines personnes deviennent plus riches en appauvrissant d'autres personnes, mais il est impossible qu'augmente la richesse collective, la richesse étant entendue dans un sens dynamique.

            Par ailleurs, la phase capitaliste est la période des transformations radicales. DA'' s'accroît sans que DA' augmente. Lorsque Robinson Crusoé entreprend de cultiver un nouveau champ, il accroît son travail et son capital; or, le défrichement de ce champ représente une tâche plus grande que la culture ultérieure de ce champ; et tant qu'il se consacre aux besognes préliminaires il a plus de travail, mais ne connaît que l'anticipation d'un niveau de vie supérieur. De même, la révolution industrielle au XIXe siècle a transformé les moyens de production; elle a exigé presque continuellement une main-d'œuvre importante; mais ce n'est que dans le dernier quart de siècle que le niveau de vie a commencé à s'élever de façon générale. En Russie, l'industrie a reçu un élan formidable dans la mise en œuvre des plans quinquennaux, mais les files d'attente devant les magasins n'ont cessé de s'allonger et les visages de s'assombrir. La phase capitaliste est essentiellement une période d'initiative et d'épargne (thrift) : elle existe, et ses traits essentiels se manifestent tout autant sur une île déserte, dans la vieille Angleterre des Whigs et des Tories, que dans le tout nouveau régime anticapitaliste des Soviétiques.

             La phase capitaliste est cependant nécessairement transitoire. Une augmentation de DA'' est insignifiante si elle n'entraîne pas une augmentation de DA', car la raison d'être de DA'' est d'accélérer DA'. Or, DA' est ambivalente; elle peut revêtir un caractère ordinaire ou supérieur (overhead); elle peut concerner la nourriture, l'habillement, l'hébergement, les commodités, les services publics, les loisirs - son volet ordinaire; ou elle peut être le tissu matériel de la culture, les instruments de l'apprentissage et les professions.

            La phase matérialiste consiste en un tournant dans l'incidence du surplus accélérateur de DA'' : au lieu de continuer à accroître DA'', ce surplus fait augmenter la DA' ordinaire. Comme il y a surplus, DA'' se situe au-dessus du zéro réel. Et comme ce surplus ne sert pas à accroître DA'', DA'' demeure constante. Puisque le surplus fait augmenter la DA' ordinaire, le niveau de vie augmente. L'idéal de cette période est « un poulet dans chaque marmite ». Les syndicats font monter les salaires. La publicité invite les masses à un nouveau mode de vie. Les administrateurs intelligents favorisent les deux mouvements : la hausse des salaires qui fait croître le ratio de rotation (turnover) global, et la publicité qu'ils utilisent pour obtenir la plus grande part possible de ce ratio. Quelle meilleure illustration de cette phase matérialiste pouvons-nous trouver que la vie en Amérique du Nord? Or ce qu'il faut saisir c'est que ce mouvement est très simple, en son essence : c'est ce mouvement qui se déploie quand Robinson jouit de la capacité de manger ou d'entreposer davantage de maïs quand son deuxième champ a commencé à produire; c'est ce mouvement qui se déploie aussi en Russie aujourd'hui, du moins si l'on se fie aux gens qui nous disent que les files devant les magasins ont raccourci et que les Soviétiques portent des vêtements un peu moins misérables.

            La phase culturelle consiste en un autre tournant, où le surplus accélérateur de DA'' sert à accroître la DA' supérieure (overhead). Cette phase se déploie au Moyen Âge, quand surgissent les monastères, les églises, les cathédrales, les écoles, les universités, les hôtels de ville, et à la Renaissance, lorsque les mécènes soutiennent les artistes. Cette phase trouve une contrepartie moderne, d'un point de vue économique, dans la course aux armements et dans l'économie de la conduite de la guerre. Cette époque témoigne d'un esprit d'initiative et d’épargne (thrift), mais qui se déploient sans anticipation de profits.

            Nous pouvons maintenant formuler certaines observations générales.

            Les phases capitaliste, matérialiste et culturelle peuvent très bien advenir simultanément. Il se peut qu'un accroissement de DA'' s'accompagne à la fois d'une augmentation de la DA' ordinaire et de la DA' supérieure (overhead). Mais cette division des efforts produira manifestement des résultats moins remarquables dans chacun des trois champs qu'une action concentrée sur un seul champ. Quoi qu'il en soit, la théorie économique doit aborder chacun de ces champs séparément, car ils obéissent à des lois distinctes, et toute combinaison effective des trois champs s'explique par une combinaison de ces trois ensembles de lois.

            Puisque les phases se définissent par des variations de DA'' et de DA', l'élargissement se profile au premier plan des descriptions. En fait, l'approfondissement accompagne naturellement les trois phases d'expansion. Dans les phases capitaliste et matérialiste, l'approfondissement redistribue le travail, de sorte à favoriser un plus grand élargissement. Dans la phase culturelle, l'approfondissement libère des personnes du domaine économique pour leur donner accès au champ culturel, et ces personnes viennent grossir les rangs des ministres du culte religieux, des écoles de philosophes, des artistes, des scientifiques, des professeurs, des étudiants, des soldats, des marins, des aviateurs, et ainsi de suite, suivant la conception et les besoins courants du champ culturel.

            Même si elles sont liées intimement à des phénomènes économiques, nous ferons abstraction des variations démographiques, pour deux raisons. Premièrement, la structure et le dynamisme de l'économie présentent une nature propre indépendante de la taille de la population; notre propos est l'étude de cette nature générale dont la connaissance permettra aisément d'apporter des corrections en fonction de perspectives de croissance ou de décroissance démographique. Deuxièmement, puisque notre recherche concerne la théorie générale, des considérations accessoires sur les mouvements de population ne feraient qu'embrouiller les choses; en outre, une bonne étude de la théorie générale des tendances démographiques exige un traité distinct.

            Nous n'avons pas offert d'illustrations contemporaines de la phase statique, non pas que de tels exemples soient difficiles à trouver, mais nous ne voulons pas anticiper sur notre raisonnement. La version contemporaine de la phase statique est le marasme économique (slump). Cela ne signifie pas qu'il faille identifier phase statique et marasme. Mais les idées économiques contemporaines ne fonctionnent en pratique que lorsqu'il y a expansion. Or nous ne pourrons fournir des preuves étayant cette position que plus loin dans cet exposé.

            Si nous abordons maintenant les définitions des différentes phases, nous noterons qu'elles ont trait à des cas purs, à des approximations premières. Nous affirmons l'existence des quatre phases à l'instar de la loi de la chute des corps qui veut que la vitesse soit proportionnelle au temps au carré. Les deux affirmations sont vraies, mais leur vérification exacte exige des circonstances spéciales. La loi de la chute des corps ne peut être vérifiée véritablement que dans le vide. De même, si nous passons de notre généralité abstraite à une activité économique concrète, de nouveaux facteurs émergent, et la théorie de leur influence devient un complément nécessaire de la théorie générale. Il nous suffit d'affirmer la nécessité de telles théories complémentaires, sans chercher à les élaborer. Une généralisation scientifique constitue un travail d'envergure, et rien ne justifie qu'une personne cherche à accomplir ce travail toute seule; rien ne justifie non plus qu'elle essaie d'y parvenir. Non seulement ne peut-elle espérer réussir, mais la solution des problèmes de la démocratie ne peut découler que d'un effort de la démocratie elle-même, c'est-à-dire d'une vaste collaboration.

            Enfin, si les quatre phases abordées traduisent une constance ou une augmentation de DA' et de DA'' , nous ne nous sommes pas penchés sur la possibilité d'une diminution de l'un ou l'autre de ces volets. Ce n'est pas qu'une telle diminution soit impossible. La possibilité d'un déclin économique est toujours présente, à l'intérieur du progrès économique, des trois expansions ou de la phase statique lorsque l'activité purement culturelle s'étend sans que s'accroissent ses ressources matérielles. Puisque le danger d'un déclin menace constamment, il se concrétise quand des erreurs se produisent; or les possibilités d'erreurs sont quasi infinies. C'est pourquoi nous n'allons aborder qu'en passant le déclin économique, pour illustrer, sans prétendre en faire une énumération exhaustive, certaines erreurs possibles et leurs conséquences.

 

12              Le processus pur

 

            Cet exposé des phases cycliques complète notre étude du processus économique pur. Il convient de résumer nos conclusions.

            Il y a donc un rythme économique universel, DA, qui représente l'allure ou le volume non mesurés du flot qui bat. Ce rythme universel se compose d'un nombre indéfini de rythmes particuliers, qui se combinent matériellement en des séries de facteurs de production, et qui constituent dynamiquement un ensemble de niveaux dont chacun accélère le niveau précédent.

            L'ensemble des rythmes au niveau inférieur est désigné par le symbole DA', soit l'ensemble des rythmes primaires. L'ensemble des rythmes aux niveaux supérieurs est désigné par le symbole DA'', soit l'ensemble des rythmes secondaires. De par ces définitions, DA égale à tout moment DA' plus DA'', DA'' accélère DA' et DA'' comprend de nombreux niveaux dont chacun accélère le précédent.

            DA'' produit soit un élargissement, soit un approfondissement, soit une simple maintenance. Lorsqu'elle ne produit qu'une simple maintenance, on dit qu'elle se situe au zéro réel, qu'elle n'entraîne qu'une accélération théorique.

            DA' engendre des produits finals soit ordinaires soit supérieurs (overhead).

            L'approfondissement et l'expansion supérieure se combinent pour favoriser le développement culturel et susciter les transformations économiques qui donnent des rendements croissants. L'élargissement et l'expansion ordinaire se combinent pour déployer intégralement les potentialités de tout stade de développement; et comme ces potentialités sont limitées, elles donnent des rendements décroissants. Or on ne saurait choisir les rendements croissants et se prémunir contre les rendements décroissants; ces deux tendances constituent le flux et le reflux du rythme universel.

            Il est significatif que diverses combinaisons de DA' et de DA'' , à l'état constant ou à l'état croissant, engendrent les quatre phases cycliques de cette alternance de flux et de reflux : une phase capitaliste qui transforme les moyens de production; une phase matérialiste qui exploite de nouvelles idées pour hausser le niveau de vie; une phase culturelle qui fait appel au bien-être et au pouvoir matériels pour soutenir la réalisation des objectifs culturels; une phase statique où le processus reste en friche et où l'activité non économique se développe indépendamment des conditions matérielles.

            Le cycle ne connaît jamais de régression, de recul des cadences des rythmes pris globalement. Ces cadences, il les maintient constantes ou les accroît. Ce qui ne signifie pas qu'il ne peut y avoir de déclin économique; le déclin économique doit être attribué plutôt à des erreurs de la gestion universelle. Comme nous le verrons plus tard, différentes théories économiques sont adaptées à des phases différentes du cycle : la doctrine médiévale cadre bien avec la phase statique ou la phase culturelle; la doctrine classique convient à l'expansion capitaliste, elle tolère la phase matérialiste, mais elle requiert un faux endettement pour la conduite de la guerre et ne saurait gérer la phase statique. Nous ne pourrons toutefois développer pleinement ces considérations qu'une fois appliquée au cas particulier du processus d'échange notre analyse générale du processus pur. C'est là l'objet du prochain chapitre.



 

3

Vers une économie d'échange



13      Propos de ce chapitre

 

Dans le chapitre précédent nous avons cerné certaines questions d'une généralité parfaite. Les rythmes primaires, DA', sont apparus avec l'être humain, et ils sont indissociables de l'activité économique. Les rythmes secondaires, DA'', sont apparus avec la fabrication d'outils, et ils sont indissociables de l'être humain, d’un être humain doté d'un corps et d'un certain degré d'intelligence. La succession des transformations et des exploitations traverse toute l'histoire de l'économie; elle s'est manifestée dans le passé et, par le jeu des forces du progrès et de l'invention, sous l'effet de l'idéalisme et du mécontentement, sous l'influence de la dialectique qui fait de tout changement la cause d'un nouveau changement, elle va continuer de se manifester à l'avenir.

         Néanmoins, cette analyse du processus pur est en elle-même trop générale pour présenter un intérêt réel. Il y a d'autres phénomènes, de nature presque aussi générale, tels que l'utilisation des marchés et de l'argent, dont nous avons pas parlé. Il faut certes situer ces phénomènes dans le schème universel, car le processus économique qui définit des problématiques n'est pas le processus pur des rythmes primaires et secondaires mais le processus d'échange dont les phases cycliques tendent plutôt à être des alternances de prospérité et de misère.

         Mais puisque nous visons à une généralisation économique, il nous est impossible de différencier le processus pur en cherchant à y intégrer quelque mécanisme d'échange. Nous nous écarterions de notre propos si nous nous mettions à examiner l'influence des rythmes de base dans le processus d'échange médiéval, ou dans le processus d'échange mercantiliste, ou dans le processus d'échange du XIXe siècle, ou dans celui des États totalitaires contemporains. Chacun de ces processus constitue une forme spéciale d'économie d'échange, alors qu'une généralisation économique doit porter sur le type pur.

         Mais quel est donc ce type pur? Nous n'avons pas encore répondu à cette question, et nous y arrivons maintenant. Nous allons d'abord définir les idées de propriété, d'échange, de valeur; nous allons aborder l'idée de marché et la fonction des marchés dans le processus général; nous allons cerner les limites de cette fonction et examiner la nature de l'argent et de la finance. Notre propos dans cette recherche concerne, non pas ce qui dans les faits se passe ou s'est passé concrètement, mais toujours des généralités abstraites, l'importance fonctionnelle, les lois et les corrélations pures qui forment la structure inévitable d'un processus d'échange. La situation financière qui prévalait à Londres en 1830 ou à New York en 1930 ne nous intéresse guère ici; nous nous préoccupons simplement de la fin ou de la fonction pure qui se manifeste dans ces deux situations comme dans l'activité de techniciens totalitaires qui financent un plan quinquennal. De même, nous nous intéressons non pas aux détails concrets mais plutôt au résidu de portée explicative abstraite qui sous-tend des réalités telles que la propriété, l'échange, la valeur, les marchés et l'argent. 

         Notre recherche devrait nous procurer une connaissance du type pur de l'économie d'échange. Dans le prochain chapitre nous établirons une corrélation entre ce type pur et le processus pur déjà examiné.

 

14              Propriété, échange, valeur

 

Le processus pur n'accompagne pas chaque chose qui est en corrélation avec une personne particulière. Il faut que quelqu'un décide ce qui se fera, il faut que quelqu'un le fasse, et il faut quelqu'un pour qui cela se fasse. Une économie d'échange a pour fonction de répondre continuellement à ces questions; différentes méthodes de détermination des réponses donnent lieu aux différences entre les économies d'échange; enfin, divers volets des économies d'échange concernent divers volets des réponses données.

         La propriété est une méthode de corrélation de personnes particulières et d'objets particuliers. La corrélation est un droit, c'est-à-dire une autonomie attribuée à une personne, que cette personne exerce sur l'objet. L'objet peut être une personne, dans un régime d'esclavage, ou un procédé, visé par un brevet, ou encore une chose. L'objet peut être considéré en lui-même, par exemple s'il s'agit d'une propriété foncière, ou il peut être considéré en son usage, comme dans le cas de la location d'une terre, ou encore en ses produits, tels que la réalisation de dividendes. Il y a propriété, sous quelque forme, et dans quelque mesure, dans tout processus d'échange; mais cette idée fondamentale varie d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, dès que l'on cherche à en établir la forme précise et à en délimiter l'application. Mais de tels détails débordent le cadre de notre recherche.

         Les droits de propriété sont normalement transférables. Les transferts sont consignés sur des documents appelés contrats. Le type de transfert qui nous intéresse particulièrement est l'échange. Il s'agit d'un contrat bilatéral, passé entre deux parties. C'est un contrat bilatéral onéreux, puisqu'il impose aux deux parties l'obligation de céder des droits. En résumé, un échange est un transfert mutuel de droits de propriété.

         L'échange s'effectue par la coïncidence de deux décisions. Si deux parties décident de réaliser un échange, l'échange a lieu. Sinon, il n'a pas lieu.

         Qu'est-ce qui entraîne la coïncidence des décisions de procéder à un échange? Il y a des causes, certes, mais elles sont infinies. Il faudrait explorer tout le domaine de la vérité et le domaine beaucoup plus vaste des possibilités d'erreurs. Il faudrait examiner les stimuli du désir et de la crainte, de l'ambition et de la passion, du tempérament et du sentiment. À un moment, en un lieu donné, l'un de ces facteurs peut dominer : le désir joue un grand rôle dans les pays libres, et la crainte, dans les autres; l'ambition pousse les citoyens d'un pays nouveau, et un désespoir renfrogné étreint les classes déprimées des États séniles; un sentiment nationaliste se manifeste dans les attitudes protectionnistes, et un individualisme flegmatique dans le libre échange. Mais une science économique, et encore moins une généralisation économique, ne saurait s'intéresser au folklore et aux croyances populaires, aux mythes d'une science dépassée ou à la psychologie des groupes nationaux et ethniques. Par conséquent, nous laisserons de côté les causes des décisions de procéder à des échanges, à une exception près.

         Cette exception va de soi. La science économique elle-même doit exercer une influence sur les décisions de procéder à des échanges. Sinon elle ne sera pas une science appliquée dans une société démocratique, mais seulement une science appliquée d'un laboratoire national présidé par un dictateur, régi par des commissaires, surveillé par une police secrète. Le mode de cette influence ne pourra cependant être examiné qu'une fois déterminé le contenu de la science économique.

         Voilà pour ce qui est des causes des décisions de procéder à des échanges. La question suivante est l'effet d'un échange, c'est-à-dire la valeur d'échange.

         Il importe de saisir que la valeur d'échange n'est pas un antécédent mais un conséquent de la décision de procéder à un échange. Nous allons donc élaborer cette notion en nous penchant dans l'ordre sur l'idée générale de valeur et sur ses différentes espèces : la valeur absolue, la valeur relative, la valeur économique et la valeur d'échange.

         L'idée générale de la valeur coïncide avec l'idée du bien, de l'excellence.

         Cette excellence peut appartenir à un objet en soi, elle peut être manifestée par cet objet sans rapport à autre chose, et sans que l'objet soit de quelque utilité. Il s'agit là de la valeur absolue de la vérité, des actions nobles et héroïques, de la fleur dans le mur lézardé[2].

         Par ailleurs, l'excellence peut appartenir à un objet dans sa relativité, dans son utilité, dans son aptitude à exceller dans le service de buts ultérieurs. Ces valeurs relatives peuvent être relatives à tout but ultérieur; donc quelques-unes d'entre elles seulement sont relatives à l'être humain.

         Or, au sein des valeurs humaines relatives se profilent divers degrés d'abondance et de carence; en outre, cette abondance et cette carence peuvent s'entendre de manière générale, quand nous disons par exemple que l'air est abondant et le radium, rare, ou elles peuvent concerner des personnes particulières, s'agissant d'une denrée comme le blé, qui abonde dans les silos des agriculteurs canadiens mais qui se fait rare dans une Europe dévastée par la guerre.

         À cette échelle de la carence relative aux personnes correspond une échelle complémentaire de l'activité économique visant de différentes façons dans différentes situations à réduire cette carence et à créer l'abondance. Lorsqu'un objet est relativement rare et que les humains déploient un effort pour réduire cette carence, l'objet devient une valeur économique. En outre, la valeur économique peut être conçue comme proportionnée à l'effort déployé; si l'effort est nul, la valeur économique se situe à zéro; à un petit effort correspond une valeur minime; à un effort important, une valeur élevée. Aucun effort n'est déployé pour fournir de l'air aux humains : la valeur économique de l'air est donc nulle. Un effort réduit est déployé pour l'amélioration des logements des pauvres, donc cette amélioration a une valeur économique réduite. Par contre, le secteur de l'armement est mobilisé par un effort considérable, donc l'armement possède une grande valeur économique.

         La valeur d'échange diffère de la valeur économique sous deux aspects. Premièrement, une valeur économique relie un objet à un effort humain, alors que la valeur d'échange relie des objets entre eux. Deuxièmement, une valeur économique est le fruit d'une décision de déployer un effort pour obtenir l'objet, tandis que la valeur d'échange peut être tout à fait indépendante de l'effort déployé; quoi qu'il en soit, la valeur d'échange surgit toujours d'une coïncidence de décisions de procéder à un échange.

         Par exemple, un cheval ou une paire de bœufs représentent des valeurs économiques si des personnes déploient les efforts nécessaires pour en faire l'élevage, les nourrir, les dresser. Mais la valeur d'échange ne surgit que lorsque le propriétaire du cheval et le propriétaire des bœufs décident de procéder à un échange. Et cette valeur d'échange n'est pas fonction des efforts, des désirs, des sentiments, des ambitions ou des espoirs des personnes qui procèdent à l'échange, même si tous ces facteurs peuvent jouer un rôle dans leur décision; la valeur d'échange est simplement en soi le rapport qui préside à l'échange; par exemple, il peut être établi qu'un cheval vaut deux bœufs.

         Nous pouvons tracer une distinction éclairante entre des valeurs d'échange normative, probable et réelle. Quelqu'un peut dire : « Un cheval vaut deux bœufs » et entendre par là qu'un acheteur devrait lui donner deux bœufs pour son cheval, alors qu'en fait il ne lui en donnera qu'un. Mais en affirmant : « Un cheval vaut deux bœufs » il peut aussi entendre qu'il recevra vraisemblablement deux bœufs pour son cheval s'il essaie de l'échanger. Dans le premier cas l'affirmation concerne une valeur d'échange normative, qui relève de la science de l'éthique. Dans le second, elle exprime une valeur d'échange probable, qui relève de l'art de la prévision. Or la valeur d'échange qui nous intéresse est la valeur d'échange réelle; et cette valeur n'émerge qu'une fois que l'échange a effectivement eu lieu.

         En somme, une valeur d'échange (réelle) est le rapport ou la proportion entre les différentes catégories de propriété formant l'équation de l'échange.

 

15              Les marchés

 

Un marché est un endroit où les commerçants se rencontrent en nombre; ces rencontres tendent à imposer une double uniformité aux valeurs d'échange. Premièrement, elles tendent à uniformiser les rapports qui définissent à un moment donné les échanges entre diverses catégories. Deuxièmement, elles tendent à ajuster ces rapports à des variations de l'offre et de la demande. Ces tendances se fondent sur les facteurs suivants.

         Et les commerçants individuels qui se présentent sur un marché particulier et les différents groupes de commerçants qui composent les divers marchés du monde obéissent aux dures