Pour une nouvelle économie politique
Bernard Lonergan
Dans
l'introduction de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la
monnaie, Keynes se penche sur une objection : seuls les experts
supérieurement intelligents seraient en mesure de comprendre les théorèmes très
abstraits de la science économique moderne. Keynes répond - et sa
réponse n'est pas vraiment convaincante - que si les gens pratiques,
tels que les politiciens, les banquiers et les industriels, ne parviennent pas
à saisir de quoi il retourne, alors, inévitablement, ils courent à leur perte.
Et nous avec eux, puisque ce sont nos leaders. Ces considérations ne tiennent pas
de spéculations éthérées. Les États totalitaires fondent leur
auto-justification sur une thèse, selon laquelle les démocraties auraient raté
le train de l'économie du XXe siècle. Au siècle dernier, affirment-ils, la
démocratie s'est avérée la meilleure formule politique. L'Angleterre a pu dans
ce contexte devenir une puissance mondiale. Mais les temps ont changé.
L'économie moderne postule l'État totalitaire, et cette fois ce sont les
Allemands et les Italiens qui occupent le devant de la scène et qui sont les
leaders mondiaux. Voilà ce que soutiennent les États totalitaires, pour qui la
présente guerre n'est qu'un incident qui aura l'heureux effet d'éliminer un
mode de vie absolument dépassé. Que répondrons-nous à de telles
assertions? Nous n'allons certes pas acquiescer à notre propre élimination.
Nous chercherons, comme le fait remarquer modestement M. Churchill, à nous
présenter sous un jour favorable. Notre attitude est certes justifiée, puisque
nous nous battons pour des choses plus réelles, plus profondes, plus certaines,
que les spéculations historiques de l'économie totalitaire. Cela dit, il existe
un problème très réel, un problème qu'il faudra résoudre si nous voulons que
notre propagande de guerre soit efficace, un problème qu'il faudra résoudre si
nous voulons affronter et surmonter démocratiquement nos difficultés
économiques après la guerre. Je crois utile, aux fins d'une
définition de ce problème, de comparer brièvement l'économie politique du début
du XIXe siècle et sa descendante moderne, plus nuancée, plus complexe, moins
exotique, la science de l'économie. Les anciens économistes politiques
étaient des penseurs créatifs. Ils ont cerné les vastes forces de
l'industrialisme naissant. Ils ont orienté et façonné le développement, au XIXe
siècle, des structures commerciales, industrielles, financières, juridiques,
voire politiques. Mais ce qui est plus important, et ce qui différencie les
anciens économistes politiques de nombre de créateurs subséquents d'un
« ordre nouveau », c'est que leur mode d'action était
essentiellement, entièrement, démocratique. Les socialistes, les communistes,
les partisans du totalitarisme ne peuvent mettre leurs théories en pratique
qu'à condition de prendre le pouvoir, d'instaurer une bureaucratie,
d'enrégimenter le peuple. Mais l'enrégimentation des Russes par les Soviets,
des Allemands par les nazis, des Italiens par les fascistes, ne suffit pas à
assurer le fonctionnement des théories totalitaires. Il faut faire plier le
monde entier. Or, les anciens économistes politiques déployaient une action
tout à fait opposée à celle-là. Ils n'avaient recours, en fait de pouvoir, qu'à
la force du raisonnement. Leur efficacité était fonction de l'initiative
individuelle et non pas de l'intervention de l'État. Leur influence, en ses
incidences fondamentales, se soldait par une libération, et non un étouffement,
de la spontanéité et de la créativité qui résident chez des êtres
humains - et non pas dans une bureaucratie - chez des êtres
humains libres et non dans des idéologies, dans des partis, dans des avis
d'experts, ni dans des plans quinquennaux. Quel était donc le secret des
anciens économistes politiques? Comment ont-ils pu créer un ordre nouveau en se
fondant sur la démocratie? Manifestement, c'est qu'ils pouvaient s'adresser à
la démocratie, c'est que l'ensemble de leur doctrine pouvait se traduire en
slogans. C'est qu'ils ont pu formuler les impératifs d'une vision de l’épargne,
de l'entreprise, du laissez-faire[1],
de l'intérêt personnel intelligent. C'est qu'ils ont pu convaincre tous les
gens influents que leurs impératifs permettraient de créer le meilleur des
mondes possibles. Je ne veux pas qu'on se méprenne sur
mon propos. Je ne dis pas que les économistes modernes ont eu tort de
remplacer, au terme d'une évolution progressive, l'ancienne économie politique
par leur science nouvelle. Car l'économie ancienne, avec le temps du moins, a
accusé de nombreuses erreurs, des erreurs révélées par l'expérience factuelle,
des erreurs de méthode, des erreurs de principe. Ces erreurs devaient certes
être corrigées. Je soutiens simplement que ces erreurs ont été corrigées de
manière erronée. Car, aussi précise soit-elle, l'économie ne possède certes pas
l'esprit démocratique d'antan. Incapable de cerner effectivement la vie
ordinaire des humains, elle ne peut que jeter le doute sur l'aptitude des
dirigeants démocratiques à emprunter les labyrinthes de sa pensée. En
conséquence, elle n'offre, comme solution aux problèmes économiques, que
l'apport d'une classe de spécialistes à une bureaucratie naissante, que
l'apport de techniciens à l'État totalitaire. Le problème est tout à fait clair,
je crois. Nous ne pouvons nous fier à l'économie politique ancienne : elle
était démocratique, certes, mais elle s'est avérée erronée. Et nous ne pouvons
nous fier non plus à la nouvelle science économique : elle est juste, mais
elle ne peut résoudre les vrais problèmes qu'en éliminant la démocratie. Nous
avons besoin d'une nouvelle économie politique qui soit exempte des erreurs de
l'ancienne, d'une économie démocratique qui puisse formuler des impératifs
pratiques à l'intention des gens ordinaires. 2
La nature d'une nouvelle
économie politique Nous
avons exprimé la nécessité d'une nouvelle économie politique en relation avec
l'ancienne économie politique et avec l'économie moderne. Pour cerner plus
précisément ce dont nous avons besoin, il convient de nous pencher brièvement
sur la nature générale de la science. Une science est, sur un plan
dynamique, l'interaction de deux facteurs : il y a, d'une part, les
données révélées par l'expérience, l'observation, l'expérimentation, les
mesures; et, d'autre part, il y a l'activité constructive de l'esprit. Les
données sont en elles-mêmes objectives, mais elles sont aussi disparates,
dépourvues de signifiance, de corrélation, de cohérence. L'esprit est, en
lui-même, cohérence; spontanément, il construit des corrélations et attribue
une signifiance; or, il lui faut des matériaux pour construire et corréler; et
pour que son travail ait une portée effective, il faut que ses matériaux soient
les données. Ainsi, la pensée et l'expérience sont deux fonctions
complémentaires; la pensée construit ce que l'expérience révèle; et la science
cristallise un équilibre exact de ces deux fonctions. Dans son évolution vers un tel
équilibre, la science se situe successivement à une série de niveaux tous plus
généraux les uns que les autres. La chimie commence par classifier les objets
matériels, elle les explique en les réduisant à des molécules, elle explique
les molécules en les réduisant à des atomes, elle explique les atomes en les
réduisant à des éléments subatomiques, puis elle unifie tous ces éléments dans
sa théorie du mouvement ou, si vous préférez, de l'énergie. De même, la
biologie classifie les êtres vivants, en distingue les parties par l'anatomie
et les fonctions de ces parties par la physiologie, déploie avec la cytologie
une étude d'un niveau plus général, s'intéresse à l'ordre subcellulaire des
chromosomes et des gènes, puis embrasse tout l'ensemble dans la perspective
unificatrice d'une théorie de l'évolution. Le passage d'un niveau de pensée à
un autre niveau plus général entraîne normalement non seulement un
élargissement mais aussi une réadaptation de toute la structure existante. Un
point de vue plus profond émerge, qui appelle un rajustement des corrélations
moins générales. Il convient de donner quelques exemples. L'astronomie de Ptolémée formait une
perspective géocentrique qui corrélait les mouvements dans le ciel par recours
à la figure du cercle, et les mouvements spontanés sur terre en faisant appel à
la règle selon laquelle les corps tombent en fonction de leur poids. Copernic
corrige cette perspective; Kepler montre que la corrélation des mouvements
planétaires dessine la figure de l'ellipse; Galilée démontre que la loi de la
chute des corps représente une proportion entre la vitesse et le temps au
carré. Chacune de ces avances corrige une théorie erronée; aucune ne constitue
un progrès vers une plus grande généralité. C'est avec Newton qu'apparaît la
généralisation. Newton s'attaque à la théorie générale du mouvement, en expose
la théorie pure, identifie les lois de Kepler et de Galilée en inventant le
calcul, et se trouve ainsi en mesure d'expliquer tout mouvement corporel connu.
Aristote, Ptolémée, Copernic, Galilée et Kepler s'étaient tous penchés sur des
classes particulières de corps en mouvement. Newton reprend leur démarche, mais
il s'occupe de tous les corps en mouvement. Pour ce faire, il se tourne vers un
champ plus général, les lois du mouvement, et trouve une unité profonde sous la
disparité apparente de l'ellipse de Kepler et du temps au carré de Galilée. En
un sens, il laisse intactes les lois de Kepler et de Galilée, puisqu'il ne
conteste aucunement leur exactitude. Mais, tout en les laissant intactes, il
les reformule et leur donne une tout autre interprétation; et un important élargissement
de l'horizon théorique s'intègre à cette transformation interne. De même, les géomètres non
euclidiens et Einstein dépassent les perspectives d'Euclide et de Newton. Les
premiers se satisfont des objets tels qu'ils peuvent les imaginer; Euclide se
limitait à trois dimensions, et Newton considérait le temps comme un paramètre,
parce que nous ne pouvons imaginer plus de trois dimensions ni voir le temps
objectivement de la même façon que nous voyons les distances. Les
non-euclidiens ont ramené la géométrie à des prémisses plus lointaines que les
axiomes d'Euclide, ils ont élaboré leurs propres méthodes, très différentes de
celles d'Euclide, et ils ne se sont guère intéressés aux théorèmes d'Euclide,
qu'ils n’ont pas contestés; de temps à autre, accessoirement, ils font appel à
ces théorèmes comme à des cas particuliers d'un champ plus large et
radicalement différent. Enfin, de même que Newton a dépassé les théories de
Kepler et de Galilée en introduisant le calcul, Einstein a dépassé Newton en employant
les géométries nouvelles pour faire du temps une variable indépendante; de même
que Newton a transformé la formulation et l'interprétation des lois de Kepler,
Einstein transforme la loi du mouvement de Newton. Pour bien saisir l'importance de ces
exemples, songeons qu'une généralisation scientifique constitue un commencement
nouveau, dans une région plus éloignée, plus abstraite, de la pensée pure; et
qu'en fonction de ce point de vue radicalement nouveau, elle transforme,
reformule, réinterprète les corrélations de la science antérieure sans
nécessairement en nier la vérité. Nous estimons que c'est par une
généralisation scientifique de l'ancienne économie politique et de l'économie
moderne que nous obtiendrons la nouvelle économie politique qui nous est
nécessaire. Nous avons soutenu dans la première partie que la science de
l'économie avait corrigé l'économie politique de manière erronée. Il y a là un
paradoxe qui s'explique : la science économique a corrigé l'économie
politique non pas en la faisant passer vers un champ plus
général - la révision n'aurait pas entraîné alors la perte de
l'esprit démocratique de l'ancien mouvement - mais en s'en tenant au
même niveau de généralité et en compensant les pertes de terrain par l'entrée
dans des champs plus particuliers tels que la statistique, l'histoire, ainsi
qu'une analyse plus raffinée de la motivation psychologique et de l'intégration
des décisions de s’engager dans des échanges. Manifestement, c'est vers le champ
plus général qu'il faut évoluer. Plus elle s'efforce de devenir une science
exacte, plus l'économie devient incapable de parler aux êtres humains, et plus
grande est la nécessité où elle se trouve de traiter les êtres humains de la
façon dont les sciences exactes traitent les atomes et les cobayes; elle doit
les soumettre aux conditions d'un laboratoire en ayant recours à une police
secrète (OGPU) pour les y garder et à un groupe de commissaires pour planifier
les expériences; elle est très très très scientifique, mais, à moins que le mot
démocratie évoque pour vous quelque chose comme la Russie, et non quelque chose
comme la Finlande, elle n'est pas du tout démocratique. Par ailleurs, seuls les
chantres du grand progrès scientifique se représentent la science comme étant
exclusivement une affaire d'observation et d'expérience, de mesures et de
statistiques. Quiconque saisit la nature de la science comprend bien qu'il ne
s'agit là que d'un volet, que la pensée est aussi essentielle que le donné
factuel, et qu'en fait elle constitue le sens même du donné factuel. Lorsque
nous appelons une nouvelle généralisation, nous ne sortons pas d'un centimètre
de l'orbite de la science. Par ailleurs, nous en appelons à un instrument que
la démocratie doit posséder, puisque c'est la généralisation étendue, la
corrélation significative, qui organise effectivement les êtres humains libres
sans entraver leur liberté. 3.
Note sur la méthode La
méthode employée pour une généralisation ne saurait être jugée en fonction de
normes antérieures. Au contraire, à moins qu'il n'y ait une divergence notable,
on peut être sûr qu'il n'y a pas de généralisation. Cela devrait aller de soi à
la suite de ce que nous avons dit précédemment, mais il n'est pas mauvais de le
répéter, car le coefficient d'inertie de l'esprit humain est normalement assez
élevé. Nous
n'aborderons pas les thèmes de la richesse ou de la valeur, de l'offre et de la
demande, des niveaux et des configurations de prix, du capital et du travail,
de l'intérêt et du profit, de la production, de la distribution, de la
consommation. On nous dira sans doute, par conséquent, que notre propos n'a
rien à voir avec la science économique, puisque la science économique est
précisément l'étude de la richesse et de la valeur, de l'offre et de la
demande, et ainsi de suite. Cette objection appelle la réponse suivante. Le
propos s'élève sur un plan plus général pour aboutir à une conclusion plus
générale. Puisque le général englobe le particulier, une science économique
généralisée inclut forcément. la science
économique particulière, familière à mon contradicteur hypothétique. L'erreur
de cet adversaire est de supposer que, puisqu'il ne connaît qu'une science
économique particulière, il ne pourra jamais en connaître plus d'une. Une objection connexe pourrait être
formulée de la façon suivante. Même si le raisonnement est censé constituer une
généralisation, il arrive qu'il se déploie au niveau des choses familières. Ce
n'est pas une faute, puisque l'on ne peut toujours se maintenir dans des zones
éthérées. Par contre, il y aura faute quand ces descentes au niveau du
concret, faisant appel à des termes
familiers, s'opéreront d'une manière qui n'est pas du tout familière. En outre,
même si les changements de connotation sont raisonnablement clairs, il n'y a
souvent aucun effort, et en tous cas jamais d'effort intégral, pour en décrire
la dénotation. La réponse à cette objection peut être tirée, en partie du
moins, de la nature de la généralisation. Puisqu'elle introduit une perspective
radicalement nouvelle, elle ne peut que voir les choses d'une manière
notablement différente. Cet écart explique les changements dans la connotation
des termes familiers, mais ne rend pas compte de l'ignorance systématique d'une
étude des dénotations. Pourquoi? Il faut, pour comprendre, se pencher sur la
nature de la méthode : la méthode est essentiellement l'ajustement d'un
moyen en fonction d'une fin; si dans une expérience un facteur ne peut être
mesuré avec une précision plus grande que la première décimale, on perd son
temps à s'occuper des mesures de millièmes ou de millionièmes, même si d'autres
facteurs peuvent effectivement être mesurés avec une telle exactitude. Or,
notre recherche produira comme conclusion une comparaison des attitudes
médiévales, classiques et totalitaires envers le domaine économique. Les
prémisses de cette conclusion consisteront dans les configurations et les
phases des relations entre certains flots rythmiques plus généraux que l'on
peut trouver dans toute économie quelque peu développée. Dans ce mouvement de
l'analyse pure à la synthèse historique, une étude des dénotations ne pourrait
qu'obscurcir la question à l'étude. De plus, elle ne rendrait en rien la
conclusion plus précise, puisque la conclusion se situe à un niveau de
généralité qui n'a rien à voir avec ces questions de détail. Une troisième objection pourrait
porter que nous arrivons à une synthèse historique sans avoir entrepris de
recherches historiques. La réponse à cette objection serait que nous n’aurions
pas besoin de recherches nouvelles pour justifier les conclusions générales que
nous présentons. En d'autres termes, toute étude historique atteint bientôt le
point où l'interprétation des données ne peut plus être déterminée simplement
par les données. C'est ainsi que chaque nation tend à écrire sa propre histoire
du passé, que chaque philosophie construit sa propre théorie de l'histoire. De
même, en histoire économique, les conclusions générales dépendent beaucoup plus
de la validité des principes d'interprétation généraux que de la précision des
détails factuels. Dans un appendice de sa Théorie générale, M. Keynes
présente comme corollaire une interprétation nouvelle de la pensée
mercantiliste : pour l'étude des faits de la période mercantiliste, il se
contente de consulter un ouvrage de recherche standard; pour l'interprétation
de ces faits, il n'accorde aucune attention aux travaux ardus des chercheurs
qui, en tant qu'interprètes, ne font que répéter les points de vue classiques;
au contraire, il fait appel à sa propre Théorie générale pour montrer qu'après
tout les mercantilistes n'étaient peut-être pas aussi fous que le prétend la
théorie classique. Cette manière de procéder est manifestement légitime, car,
s'il est nécessaire de faire des recherches pour déterminer en détail la pensée
et l'action des mercantilistes, ces recherches ne procurent aucune compétence
pour juger de la sagesse ou de la folie des mercantilistes. Seule la théorie
économique permettra de répondre à cette question, et chaque théorie produira
sa propre réponse; les classicistes en auront une, les marxistes certes en
formuleront une autre, et M. Keynes en a énoncé une troisième; or, ces
divergences ne tiennent pas à une différence dans les données factuelles mais
plutôt à une différence dans les principes adoptés par l'esprit qui porte des
jugements. Par conséquent, si nous réussissons à élaborer une généralisation de
la science économique, nous créerons forcément, du coup, une approche nouvelle
de la science économique. Une telle approche est déjà en soi une synthèse
historique. Voilà donc pour les objections qui
pourraient troubler le lecteur au chapitre de la méthode de recherche. Il
convient d'ajouter un mot d'avertissement. Si nous avons ici accentué
l'importance de la généralisation, c'est simplement que la généralisation forme
notre propos. Il ne faut pas penser que nous faisons peu de cas de l'élément
complémentaire du savoir scientifique, le stimulus massif, le contrôle
avantageux des faits. Au contraire, cette généralisation est entreprise
uniquement aux fins de rendre compte
des éléments factuels énormes négligés par l'économie politique et par la
science économique spécialisée; et c'est seulement grâce à une étude nouvelle
des faits, des faits saisis plus intégralement parce que perçus de manière plus
large, que nos conclusions générales pourront déboucher sur des applications
pratiques. 4
Le flot rythmique de base De
même que Newton, si l'on en croit la légende, a ignoré la distinction entre les
mouvements des planètes dans le ciel et la chute des pommes dans un verger,
lorsqu'il a établi, au-delà des lois de Kepler et de Galilée, l'unité profonde
de la théorie du mouvement, nous devons nous aussi ignorer les distinctions
entre la production, la distribution et la consommation, pour réussir, au-delà
de la psychologie de la propriété et des lois des échanges, à élaborer un
concept plus fondamental et une théorie plus générale. À toutes les époques de l'histoire
humaine, des cavernes préhistoriques aux utopies que nos prophètes décrivent
avec force détails, chez les cueilleurs de fruits primitifs, chez les chasseurs
et les pêcheurs, à l'aube de la civilisation agricole, sur les rives du Nil en
Égypte et de l'Euphrate à Babylone, chez les populations baignant dans la
mystique de l'Inde, dans le raffinement de la Chine, dans la pensée de la Grèce
ou dans le régime de la loi de Rome, dans les bouleversements et
l'effervescence de la période médiévale, à l'âge de l'expansion européenne et
du monde moderne, partout se manifeste le flot qui bat, la série rythmique, des
activités économiques de l'humanité. Le processus global, les
potentialités physiques, chimiques, végétales, animales et humaines de la
nature universelle, sont constamment stimulées, guidées, soutenues par l'effort
humain déployé aux fins de la survie et de la jouissance humaines, pour les
réalisations, les mises au rebut et les destructions qu'opèrent les humains.
Toute l'activité humaine s’exerce de manière rythmique, en une série de
pulsions, et le rythme total est un agrégat de nombreux rythmes mineurs de
diverses magnitudes et fréquences. Or, si l'ensemble est rythmique, les
éléments ne sont pas tous économiques. Les humains sont actifs dans de nombreux
domaines : ils organisent la société humaine par la politique et la
guerre; ils orientent leur vie par la philosophie et la religion; ils
accroissent leurs connaissances par la science et perpétuent leurs intuitions
par l'art; ils calment leurs passions et régissent l'équité par la loi; ils
protègent et favorisent la santé par la médecine; et chaque génération reçoit
de la précédente ce trésor de culture grâce à l’héritage de l'éducation. Tout
cela forme une transformation rythmique des potentialités naturelles, réalisée
par l'effort humain; aucun de ces secteurs ne constitue à proprement parler une
activité économique. Pourtant, le facteur économique conditionne toute culture
et lui est inextricablement associé. Tout gouvernement a un budget, même s'il
ne réussit pas à l'équilibrer; les organismes religieux et juridiques doivent
posséder des églises et des tribunaux, ils doivent faire imprimer et abriter
des livres, et former leurs représentants; l'art exige du matériel, des
galeries, la science, des laboratoires, la médecine, des hôpitaux, l'éducation,
un vaste réseau hiérarchisé d'écoles, de collèges et d'universités. Le tissu
matériel de l'habitat de la culture est donc de nature économique, et cette
superstructure repose sur le domaine purement économique qui concerne
l'alimentation, l'habillement, les services publics et les loisirs. Il faut donc distinguer dans le
rythme universel de toute l'activité humaine une pure superstructure d'activité
culturelle, le tissu matériel de cette superstructure et le fondement de ces
deux éléments. Notre recherche portera sur le rythme général en tant que
fondement et que tissu matériel; ou, pour prendre les choses autrement, nous
étudierons le flot palpitant de l'activité humaine, en faisant abstraction de
son volet purement culturel. À un stade avancé de notre propos, où nous
exclurons les économies primitives - celles de l'Océanie, des tribus
de chasseurs nomades, des sociétés féodales isolées, des Robinson
Crusoé - nous pourrons tracer de façon plus précise, définir plus
nettement, le domaine économique. Car nous intégrerons alors les concepts
juridiques de la propriété et des échanges. D'ici là, nous devons nous en tenir
à la caractérisation plus vague qui nous est donnée : les concepts
juridiques, comme tous les concepts, doivent être élaborés; et rien ne sert
d'attribuer au champ universel une précision à laquelle la conscience
universelle n'atteint que très lentement. 5
Introduction du symbole DA À
compter de maintenant, nous allons utiliser le symbole DA pour désigner le rythme de base. A renvoie à « l’activité économique » et D signifie que cette activité forme une
série d'événements, un flot d’impulsions, un rythme composite formé de nombreux
rythmes mineurs de diverses magnitudes et fréquences. Comme nous allons établir une
douzaine de symboles semblables, il convient de préciser le sens de DA. DA
ne représente pas une moyenne, mais le volume global d'un flot : il
renvoie à l'émergence, à la période plus ou moins longue d'utilité, puis à la
disparition, à la désintégration ou à la mise au rebut d'un ensemble de repas,
de vêtements, de maisons, de fermes, de mines, de routes, de marchés, de
navires, de villes, de manufactures, de services publics, de loisirs, d'écoles,
de tribunaux, de parlements, d'hôpitaux et d'églises. DA
traduit ce flot rythmique en un taux. Il signifie « telle quantité à telle
fréquence ». Nous ne chercherons pourtant pas à déterminer quelle quantité
de telle ou telle chose se retrouve à quelle fréquence. Nous devrons nous en
tenir à une distinction qualitative des quantités, tout comme nous établissons
une distinction des différences quantitatives des longueurs d'onde de la
lumière en faisant appel aux différences qualitatives du spectre. Nous pourrons
donc repérer des rythmes plus grands, ou plus petits que d'autres, ou à peu
près égaux, et dire par exemple que le rythme économique des États-Unis en 1928
était sensiblement supérieur à celui qu'a connu ce pays en 1932. Mais nous ne
serons pas en mesure de préciser que le rythme de 1932 représentait 49,302 % du
rythme de 1928. Un tel énoncé présupposerait des mesures exactes, et nous
n'envisageons même pas de créer une
unité de mesure. Même s'il désigne une quantité
objective, DA n'est pas un symbole
mathématique. Car un symbole mathématique ne peut représenter que ce qui, en
théorie du moins, peut effectivement se mesurer. Or, nous n'offrons aucun
étalon, aucune tige faite d'un alliage très précis, présentant les justes
proportions de tonnes, de barils, de milles et d'heures du rythme universel.
Par conséquent, aucune mesure n'est possible et DA ne peut être un symbole mathématique. Parler d’une proportion de
49 % de DA n'aurait aucune
signification; cela n'aurait aucune signification non plus de chercher à
appliquer à DA l'algèbre ordinaire,
par exemple la théorie des équations du second degré ou
les règles du calcul intégral. Enfin,
même si l'algèbre ordinaire ne saurait s'appliquer, il est possible de
concevoir une algèbre symbolique. Il y a une algèbre symbolique qui s'appelle
la logistique, et qui peut s'appliquer à tout processus de raisonnement; plus
précisément, une algèbre peut s'appliquer à notre processus de raisonnement à
cause de ses analogies mathématiques plus nombreuses. Mais une telle
application sera incidente; nous n'avons aucunement l'intention d'infliger au
lecteur une algèbre symbolique. Notre propos sera beaucoup plus simple et
beaucoup plus clair si nous signalons les analogies mathématiques lorsqu'elles
se présenteront. Voilà donc pour la signification
précise de DA. Il s'agit du taux
global, du rythme global ou du volume global d'un flot; il s'agit d'une
quantité, mais les différences quantitatives sont distinguées qualitativement,
comme le sont les couleurs; il ne s'agit ni d'un nombre ni d'un symbole
algébrique ordinaire, mais nous lui découvrirons diverses analogies, divers
parallèles mathématiques. Ce que nous avons dit à propos de DA s'appliquera également aux termes
semblables que nous introduirons plus loin. À cette seule différence
près : une fois que l'argent a fait son apparition, il devient possible
d'établir diverses unités de mesure et de s'approcher ainsi du champ
mathématique. 6
La structure dynamique du
rythme de base La structure matérielle du rythme de base est une
réalité très familière. Elle est formée de la série des facteurs de production.
Le cuir est apporté de la ferme d'élevage au marché. Les négociants se
procurent les peaux et les redistribuent aux tanneurs. Les tanneurs les
transmettent aux fabricants de chaussures qui les transfèrent, transformées en
souliers, aux consommateurs, par l'intermédiaires des grossistes et des détaillants.
Chacun des facteurs de cette série est un rythme économique, un ensemble de
travaux routiniers, qui produisent telle quantité à telle fréquence. Il faut
cependant que tous les facteurs soient réunis pour engendrer le produit final,
soit tant de paires de chaussures à telle fréquence. Or, la structure dynamique du rythme
de base a beaucoup plus d'importance que sa structure matérielle. La structure
dynamique consiste en un certain nombre de niveaux différents de la série de
production; la série inférieure a un flot dont le volume est proportionné au
volume des produits finals; la série du niveau suivant a toutefois un volume
proportionné à l'accélération du niveau inférieur; la série au troisième niveau
a un volume proportionné à l'accélération de l'accélérateur du niveau
inférieur; et ainsi de suite. Par exemple, une tonne de fer peut
être utilisée à chacun de ces trois niveaux. Au niveau inférieur, une tonne de
fer est transformée en une tonne de pièces d'automobile ou d'instruments
agricoles. Au deuxième niveau, une tonne de fer est transformée en une tonne de
machinerie destinée à la fabrication d'automobiles, d'instruments agricoles, ou
d'autres matériels. Au troisième niveau, une tonne de fer est transformée en
une tonne de machinerie destinée à la fabrication des machines qui serviront à
fabriquer des automobiles ou d'autres matériels. Chaque niveau supérieur constitue
manifestement une accélération du niveau inférieur. Une nouvelle tonne de fer
au premier niveau se traduira par la fabrication d'une, ou deux, ou trois
voitures de plus. L'ajout d'une tonne de fer au deuxième niveau servira à la
fabrication, par exemple, d'une nouvelle machine pour la fabrication de
voitures; il se traduira par la production supplémentaire non pas d'une, deux ou
trois autos, mais d'un nombre indéfini
d'autos additionnelles. L'apport d'une tonne de fer au troisième niveau
entraîne l'arrivée d'une nouvelle machine-outil, c'est-à-dire d'une machine
destinée à la production des machines employées dans les usines; or, la
nouvelle machine-outil servira, non pas
à une seule usine, mais à un nombre indéfini d'usines; et chacune de ces usines
espère produire un nombre indéfini de voitures. Dans chaque cas, la tonne de fer
vient s'ajouter à un flot donné : au flot des automobiles, au flot des
matériels d'usine ou au flot des machines-outils. Ces trois flots sont associés
de manière extraordinaire; des apports égaux aux différents flots ne se
traduisent pas par des différences égales dans les résultats finals; un apport
au niveau inférieur produit un accroissement proportionné à ce niveau, tel que
l'ajout de quelques automobiles; un apport au deuxième niveau produit également
un accroissement proportionné à ce niveau, mais entraîne aussi un accroissement
indéfini au niveau inférieur; et le troisième niveau est au deuxième ce que le
deuxième est au premier. Cette différence est celle qui
existe entre la distance et la vélocité, d'une part, et entre la vélocité et
l'accélération, d'autre part. Si vous roulez à trente milles à l'heure, à
quelle distance allez-vous vous rendre? Il n'est pas possible de répondre à
cette question. Vous allez peut-être parcourir trois mille milles, ou trois
cents, ou trente, ou trois. Trente milles à l'heure est une indication
indéfinie en ce qui a trait à la distance; une indication qui nous dit
simplement à quelle vitesse la distance sera parcourue. Par ailleurs, si vous
augmentez la pression sur l'accélérateur en abaissant la pédale d'un quart de
pouce, à quelle vitesse roulerez-vous? Il n'est pas possible de répondre à
cette question. L'accélération signifie non pas une vitesse, mais une
augmentation de vitesse.
Toute forme d'activité économique est un ensemble de d'actions
habituelles. Chaque action débouche sur une fréquence. Ainsi, tout volet du
rythme de base tient en soi de la nature d'une vélocité. Mais si nous
comparons différents rythmes au produit
final que sont les biens et services, nous constatons que certains rythmes sont
liés proportionnellement, et d'autres, disproportionnellement. Un agriculteur
peut exploiter une ferme et produire telle quantité de denrées alimentaires
chaque année, ou encore il peut défricher des terres et produire tant de fermes
par année. Un armateur peut posséder des navires qui transportent telle
quantité de marchandises par année, ou encore il peut construire des navires
destinés à telle quantité supérieure de compagnies ou à des compagnies dont la
taille est supérieure dans telle proportion, chaque année. Un industriel
pétrolier peut exploiter un puits pour produire tant de barils de pétrole
chaque année, ou encore il peut faire forer des puits pour ajouter tant de fois
« tant de barils de pétrole par année ». Que l'on exploite une ferme
ou défriche des terres, que l'on exploite des navires ou construise des
navires, que l'on exploite un puits de pétrole ou fore de nouveaux puits,
l'activité déployée est, dans tous les cas, une routine, une vélocité, un
« tant de fois par … ». Même s'il s'agit dans tous les cas de
vélocités, la fonction de ces vélocités n'est pas toujours la même. La fonction
de certaines activités est celle de simples vélocités; la fonction d'autres
activités est celle de vélocités qui accélèrent d'autres vélocités. Un ensemble
de rythmes constitue une série de facteurs de production qui aboutissent à un
flot de chaussures; un autre ensemble de rythmes aboutit à un flot de
manufactures de chaussures. Chacun des rythmes du dernier groupe vise à
produire un flot de chaussures, de sorte qu'un flot de manufactures de
chaussures vise à produire un flot de flots de chaussures. Certes, plus le niveau est élevé,
moins grande est la vélocité du rythme. Si je parcours trois cents milles, cela
ne signifie pas que je voyage à trois cents milles à l'heure. Pour rouler à
trente milles à l'heure, je vais déplacer la pédale de l'accélérateur, non pas
de trente milles, mais de trente millimètres. En fait, l'objet de l'automobile
est la possibilité de parcourir trois cents milles à trente milles à l'heure
par un simple enfoncement de trente millimètres de la pédale de l'accélérateur.
De même, l'objet du défrichement est la possibilité d'un rendement agricole
annuel indéfini; l'objet de la construction de navires est la possibilité de
transporter des marchandises non pas une fois, mais indéfiniment; l'objet de la
fabrication de machines servant à fabriquer des machines pour la construction
de navires est de doter en équipement un nombre indéfini de chantiers navals.
La dimension n'est donc pas le critère de l'importance des choses. En outre, il faut remarquer non
seulement que cette structure dynamique concerne l'importance des choses, mais
aussi que la même opération matérielle peut avoir fonctionnellement différentes
importances. Pour l'industriel qui fabrique des voitures, produire des
automobiles ou produire des camions poids lourds, c'est toujours exploiter la
même entreprise. Mais la fabrication d'automobiles se situe au niveau inférieur
et la fabrication de poids lourds, au deuxième, voire au troisième niveau.
L'automobile est un bien de consommation. Le poids lourd est un bien de
production. L'automobile ajoute un élément utile, et peut-être même contribue à
la jouissance de la vie. Les camions poids lourds accélèrent les processus de
production et de distribution. Chaque camion poids lourd représente un flot de
services. Un flot de camions poids lourds sortant de l'usine constitue un flot
de flots de services aux consommateurs. Voilà donc pour la structure du
rythme de base. Il y a une structure matérielle qui consiste en une série de
facteurs de production. Il y a également une structure dynamique, une série de
niveaux de séries de production, où chaque niveau marque une accélération du
niveau précédent. 7
DA, DA', DA'' Nous avons représenté par le symbole DA l'ensemble des rythmes qui existent à
un moment donné. Nous devons maintenant nous pencher sur deux autres ensembles,
DA' et DA'', dont la somme est égale à l'ensemble global. DA'
est l'ensemble des rythmes primaires,
des routines qui sont des facteurs de production au niveau inférieur. Par
définition, tout ajout aux rythmes primaires tend à entraîner un ajout
proportionné au lot des produits finals. Si une famille inuit attrape un
poisson de plus par semaine, elle tendra à en manger un de plus par semaine. DA''
est l'ensemble des rythmes secondaires.
Les rythmes secondaires comprennent tous les rythmes qui ont une fonction
d'accélération à l'égard des rythmes primaires. Dans l'abstrait, il serait
peut-être préférable de distinguer différents niveaux de rythmes secondaires,
de donner des désignations différentes aux accélérateurs simples, aux
accélérateurs d'accélérateurs, aux accélérateurs d'accélérateurs
d'accélérateurs, et ainsi de suite. Mais, comme nous pourrons le constater, une
telle distinction n'aurait pas de portée réelle au-delà du premier niveau; il
est essentiel d'établir une distinction entre les rythmes primaires et leurs
accélérateurs; mais en général il n'est pas nécessaire de distinguer différents
niveaux d'accélération. Par conséquent, nous groupons ces accélérateurs et leur
donnons la désignation collective DA''. Tout ce qui a été dit de la nature
de DA s'applique également à DA' et à DA''. Ces symboles ne représentent pas des moyennes, mais des
ensembles de rythmes particuliers. Ils désignent des quantités : tant de
choses à telle fréquence. Ces quantités ne sont pas mesurées, mais une
distinction qualitative est établie entre leurs grandeurs, à l'instar de la
distinction des longueurs d'ondes de la lumière. Et elles ne peuvent être
mesurées, car aucune unité de mesure n'a été établie jusqu'ici. Manifestement, en un certain sens, DA égale DA' plus DA''. Les deux
derniers termes représentent deux parties du premier terme. Or, l'équation
n'est pas arithmétique, puisque les termes ne sont pas des nombres. Et elle
n'est pas encore algébrique, puisque les termes ne représentent pas des
nombres; ils doivent le faire lorsqu'une unité de mesure aura été établie. Pour
le moment, l'équation est vraie au sens où la quantité totale de vapeur dans un
cylindre est égale aux quantités de chaque côté du piston alors qu'aucune
méthode n'a été conçue pour mesurer les pressions de vapeur. Dans les deux cas,
l'égalité existe, mais elle n'est pas strictement mathématique. 8
Fonctions de DA' et de DA'' dans le rythme de base Nous avons cherché à exposer la distinction entre DA' et DA''. Nous allons maintenant nous pencher sur leur rôle. DA'
concerne les produits finals, les biens et les services requis non pas pour les
besoins du processus économique, mais à d'autres fins. Il y a deux types de ces
biens et services : ordinaires
et supérieurs (overhead). Les produits finals ordinaires sont les flots
de nourriture, de vêtements, de gîtes, de loisirs, d'ornements, de commodités,
de services publics, et ainsi de suite. Les produits finals supérieurs
(overhead) tiennent à la superstructure culturelle de la société : ce sont
les flots de livres, d'écoles, d'hôpitaux, de tribunaux, de prisons,
d'arsenaux, d'édifices publics, de voies et de ponts non commerciaux,
d'églises, et ainsi de suite. En gros, ces deux catégories correspondent aux
domaines « privé » et « public ». Il vaut mieux toutefois
éviter cette terminologie, puisqu'elle soulève une question centrale en
économie politique. DA'',
par définition, concerne l'accélération de DA'
, de trois façons. Premièrement, il opère un élargissement, qui augmente le nombre ou
la grandeur des unités de production existantes. Deuxièmement, il opère un approfondissement, qui augmente
l'efficacité des unités de production existantes. L'élargissement n'augmente les
unités de production que par un accroissement proportionné de la quantité de
travail requis. L'approfondissement, au contraire, modifie l’équation de sorte
qu’une quantité moindre de travail produise une quantité égale d'unités de
production. L'élargissement et l'approfondissement
peuvent se subdiviser. L'élargissement peut porter sur l'un des niveaux
d'accélérateurs : il peut signifier une augmentation du nombre d'usines
produisant des chaussures ou des automobiles; il peut également signifier une
augmentation du nombre de machines-outils et de sociétés de construction qui
produisent et équipent un nombre croissant d'usines. L'approfondissement peut accompagner
l'élargissement. L'approfondissement aura alors comme incidence un simple
changement dans la distribution du travail. Les personnes sont moins employées
dans les entreprises existantes, mais des entreprises nouvelles, plus
importantes, surgissent, où elles pourront trouver du travail. Or il peut aussi
y avoir un approfondissement sans élargissement. Dans ce cas les personnes sont
libérées du domaine de l'activité économique : elles peuvent accéder au
domaine des activités culturelles, ou encore, dans une société médiocrement
gouvernée, tomber dans l'enfer du chômage. Les deux types d'approfondissement
distingués sont l'approfondissement transitoire et l'approfondissement final.
Le premier type sert simplement à favoriser un plus grand élargissement. Le
second permet à l'être humain de connaître les avantages des loisirs. Les rythmes secondaires exercent une
troisième fonction. Non seulement produisent-ils une accélération réelle du rythme total par
l'élargissement et l'approfondissement, mais ils entraînent aussi
l'accélération théorique que
constitue le maintien de DA' à une
cadence de débit donnée. La pédale de l'accélérateur dans une voiture ne se
trouve pas à la position zéro lorsque la voiture n'accélère pas : le
conducteur doit enfoncer la pédale d'une certaine distance simplement pour
maintenir la vitesse acquise. De même, il faut maintenir à quelque « telle
quantité à telle fréquence » les rythmes secondaires en DA'' simplement pour maintenir les
rythmes primaires à leur cadence acquise. Par conséquent, un travail de
maintenance, de réparation, de remplacement s'impose en plus des fonctions
d'élargissement et d'approfondissement; et ce travail constitue une troisième
fonction de DA''. Nous emploierons ci-dessous
l'expression commode de zéro réel de DA''.
Théoriquement, DA'' est à zéro
lorsque les rythmes secondaires sont à zéro, lorsqu'ils ne produisent jamais
quoi que ce soit. Dans la réalité, DA''
est à zéro lorsque, malgré sa « telle quantité à telle fréquence »
tout à fait réelle, il n'y a aucune augmentation de la cadence de DA' ni de celle de DA''. Manifestement, plus grand sera
l'élargissement, plus grande sera la cadence subséquente à laquelle la
maintenance, la réparation et le remplacement absorberont les activités de DA''. Nous appellerons cet accroissement
une hausse du zéro réel. Par
ailleurs, dans la mesure où l'approfondissement transitoire ou
l'approfondissement final diminue le nombre des unités de production, réduit la
maintenance et prolonge la vie des instruments de production, il réalise une baisse du zéro réel. 9
Transformations de la
structure dynamique Jusqu'ici
nous avons examiné en coupe transversale la structure dynamique du rythme de
base. Nous avons distingué DA' et DA'' et énuméré leurs diverses
fonctions. Or rien n'empêche ces fonctions de se déployer simultanément. Nous
devons maintenant nous pencher sur des différences de temps, qui forment des
transformations de la structure dynamique. Ces transformations sont de deux
types : des transformations du contenu
des rythmes économiques et des transformations de l'organisation de ces rythmes. Pour illustrer les différences de
contenu, il suffit de comparer les cueilleurs de fruits, les chasseurs et les
pêcheurs primitifs, les premières sociétés d'agriculteurs, à l'agriculture
associée au commerce maritime, puis à la transformation industrielle des
métiers, du commerce et même de l'agriculture. Pour illustrer les différences
de l'organisation humaine, nous pouvons évoquer l'évolution de l'idée de
propriété, le passage du troc à l'argent puis au superargent du monde
financier, le développement de la théorie économique se traduisant par des
règles de conduite différentes dans la société médiévale, le monde capitaliste
et les régimes totalitaires. Une étude de ces transformations
permettra d'intégrer en une même perspective les fonctions ordinaires et
supérieures de DA', ainsi que l'élargissement,
l'approfondissement et la maintenance réalisés par DA''. Premièrement, le processus de
transformation est une série d'émergences conditionnées. À l'instar d'une cotte
de mailles, les stades successifs du progrès économique s'enchaînent. Les tribus
primitives de chasseurs et de pêcheurs ajoutent le DA'' restreint de la fabrication d'armes, de filets et
d'embarcations à l'économie encore plus primitive des cueilleurs de fruits.
L'agriculture ajoute à la culture primitive le bœuf et la charrue et l'idée pas
du tout évidente de la propriété. Un certain nombre de métiers de soutien
surgissent, qui sont conditionnés par le temps libre favorisé par
l'agriculture. L'expansion de ces métiers est fonction de l'avènement d'un
commerce extensif, et le déploiement du commerce en ses centres, sinon en ses avant-postes, exige l'introduction
de l'argent. Le temps libre créé par la combinaison de l'agriculture, des arts
mécaniques et du commerce stimule et permet à la fois l'étude des sciences; et
les sciences se traduisent bientôt par leurs formes appliquées, par
l'organisation financière et par la production de masse qui transforment
l'agriculture, le commerce et les métiers et qui tissent entre les humains des
liens d'interdépendance économique, à l'opposé de l'autarcie des primitifs. Chaque
stade de ce long processus est amorcé par une idée nouvelle qui doit d'abord
surmonter les intérêts associés aux idées anciennes, qui doit chercher à se
réaliser avec les risques que comporte l'entreprise, qui ne porte du fruit
qu'après avoir été adaptée et modifiée mille fois par l'intervention d'une
imagination créatrice. Et chaque idée, après avoir porté ses fruits, doit consentir à mourir. Une
idée nouvelle cesse d'être nouvelle une fois apparue. Elle advient non pas
comme un acquis permanent de l'être humain, mais comme une servante provisoire.
Elle connaît son heure de gloire ou de mystification, heure qui peut être plus
ou moins longue, selon son degré de généralité; mais tôt ou tard, que
surgissent ou non d'autres idées, de nouvelles généralisations la
transformeront, au point de la rendre méconnaissable. Ainsi, la diligence
disparaît pour faire place au train, le clipper est remplacé par le bateau à
vapeur, le rouet et le métier à tisser cèdent le pas devant les usines
électrifiées, les changeurs sont remplacés par les courtiers, puis les
courtiers par les banquiers et les
financiers. Et il n'est pas impossible que de nouvelles avances scientifiques
rendent autonomes de petites unités en fonction d'une norme de vie
ultramoderne, de sorte à éliminer le commerce et l'industrie, à transformer
l'agriculture en une superchimie, à faire disparaître la finance et même
l'argent, à faire de la solidarité économique une chose du passé, et de la
maîtrise de la nature la seule différence entre une civilisation avancée et les
sociétés de jardiniers primitifs. Mais nous
n'en sommes pas là. Et pour s'acheminer vers ce but, ou tout autre but, la
société doit remplir une condition. Elle ne saurait être un titanothore, une
bête possédant un corps de dix tonnes et un cerveau de dix onces. Elle doit
consacrer le gros de ses efforts non pas aux produits finals ordinaires qui
constituent le niveau de vie, mais aux produits finals supérieurs (overhead)
des apports culturels. Elle ne doit pas se complaire dans l'élargissement, dans
la multiplication des industries, dans l'illusion d'alimenter l'âme des humains
en leur offrant du travail en abondance. Elle doit se glorifier de son
approfondissement, du pur approfondissement qui accroît le domaine des loisirs,
qui libère entièrement de grands nombres de personnes et tous les humains
progressivement pour l'exercice d'activités culturelles. Elle ne doit pas
s'enorgueillir de la science en se vantant d'avoir grâce à la science le ventre
bien rempli. Elle ne doit pas fixer un regard myope sur tel ou tel domaine.
Elle doit lever les yeux, de plus en plus, et porter attention aux domaines de
spéculation plus généraux, plus difficiles, car c'est de ces perspectives
qu'elle doit tirer le délicat mélange d'unité et de liberté où le progrès doit
nécessairement prendre naissance et se déployer laborieusement. Il est facile
de réaliser l'unité sans la liberté : il suffit d'un dictateur et d'une
police secrète. Il est facile également de connaître la liberté sans
l'unité : il suffit de laisser la mauvaise herbe croître sous les rayons
d'une adulation stupide. Mais joindre la liberté et l'unité soulève tout un
problème. Il faut faire preuve d'une discipline de l'esprit et de la
volonté : il faut déployer une appréhension d'une grande acuité, une
appréhension dégagée des idées reçues d'une perspective provinciale, une
appréhension qui n'ait pas encore versé dams l'inconsistance du scepticisme; il
faut manifester une vitalité dans la réaction aux situations qui se traduise
par une reconnaissance de la désuétude des dispositifs surannés, par le
sacrifice des gratifications associées aux réalisations passées, par la
capacité de tout recommencer sans amertume, par une aptitude à s'engager
personnellement sans attendre quelque avantage personnel. Force est de
constater qu'une bureaucratie est capable d'imiter mais incapable de créer, car
l'esprit souffle où il veut, et toutes les idées nouvelles sont ridicules
jusqu'à preuve du contraire établie par l'initiative individuelle, adaptée par
une imagination créatrice, concrétisée par le risque personnel. Le chaos peut
créer, mais il peut créer n'importe quoi; le chaos invente les gaz mortels et
l'anesthésie, et fait usage des deux; il invente les mécanismes financiers qui
soutiennent de brillantes expansions puis connaissent des effondrements
incompréhensibles; il bâtit la prospérité des grandes villes et crée les bas
fonds; il fulmine contre le mal mais il doit jeter l'ensemble d'une
civilisation dans la marmite d'un grand brassage expérimental avant de pouvoir
se prononcer sur la valeur d'une nouveauté; il débauche l'esprit dans un
brouillard de contradictions babéliques pour l'abandonner au mythe et au
fanatisme. En conclusion, toutes les fonctions
des rythmes primaires et secondaires font partie intégrante du processus
universel. Ce processus consiste non seulement en un travail d'élargissement,
en un approfondissement aux fins d'un plus grand élargissement, en une
combinaison d'élargissement et d'approfondissement qui procure de modestes
plaisirs, de médiocres amusements. La dimension culturelle et
l'approfondissement qui libère l'être humain pour les loisirs et l'activité
culturelle sont aussi des volets essentiels - trop souvent
ignorés - du rythme mondial des transformations économiques. Et il ne
suffit pas de poser quelque facteur commun, supérieur, représentant la culture,
d'accepter les sciences physiques sans se soucier de leur intégration
supérieure sous prétexte que c'est là une entreprise trop difficile, trop obscure,
trop incertaine, trop éloignée. Une telle attitude à l'égard de l'esprit tient
du titanothore, qui fait partie des espèces disparues. 10 Les lois généralisées des rendements croissants et des rendements
décroissants La corrélation des différentes fonctions de DA' et de DA'' peut être exprimée également comme une généralisation de deux
lois économiques familières : les rendements croissants et les rendements
décroissants. La simple formulation de ces lois
concerne des entreprises particulières en des lieux et des moments
particuliers. On a pu démontrer en Angleterre que des ajouts de terres
cultivées produisaient des rendements de plus en plus faibles. Plus tard, en
Amérique, on affirmera que l'augmentation des terres cultivées produit des
rendements de plus en plus élevés. Pour résoudre cette antithèse, on soutiendra
que dans un vieux pays l'exploitation agricole produit des rendements
décroissants, mais que dans un pays jeune elle entraîne pendant un certain
temps des rendements croissants. Une généralisation de ce principe se
traduirait par la proposition suivante : l'exploitation d'une idée, dans
un domaine donné, produit d'abord des rendements croissants, et ensuite des
rendements décroissants. Est-ce
que ce point de vue se défend? Peut-être bien. Mais un problème plus général
nous intéresse ici. Nous redéfinissons les rendements croissants et les
rendements décroissants, en prenant comme point de référence l'accélération du
rythme économique universel. Les procédés qui augmentent les possibilités d'une
nouvelle accélération seront considérés comme des procédés qui produisent des
rendements croissants; les procédés qui réduisent les possibilités d'une
nouvelle accélération seront considérés comme des procédés qui produisent des
rendements décroissants. En ce sens, tout élargissement est
susceptible d'entraîner des rendements décroissants. Car tout élargissement
accroît la taille et le nombre des entreprises existantes et augmente par
conséquent la quantité d'efforts à consacrer aux fonctions de maintenance, de
réparation et de remplacement. L'élargissement relève donc le zéro réel et fait
passer une proportion accrue de DA''
du champ de l'accélération réelle au champ de l'accélération purement
théorique. Et comme, dans tout ensemble de circonstances, DA'' constitue une grandeur finie quelconque, plus le zéro réel est
élevé, plus réduites seront les possibilités d'une nouvelle accélération. Par
ailleurs, les transformations progressives de la structure dynamique produisent
des rendements croissants. Une civilisation agricole jouit d'une situation
indéfiniment meilleure que les sociétés de jardiniers, de chasseurs ou de
pêcheurs primitifs. Lorsque le commerce vient s'ajouter à l'agriculture, il
s'ensuit une vaste expansion des arts mécaniques. Et quand les sciences
appliquées viennent transformer le commerce, les métiers et l'agriculture, il
s'ensuit une vaste expansion par rapport à la situation antérieure. Cet enchaînement peut être présenté
d'un autre angle. L'approfondissement, qui est un accroissement d'efficacité,
réduit les fonctions de maintenance, de réparation et de remplacement; il
abaisse le zéro réel et rend donc possible une nouvelle accélération. Cette
possibilité peut être exploitée pour un nouvel élargissement. Ce qui donne des
rendements décroissants. Si toutefois l'élargissement se solde par une
expansion supérieure et non pas ordinaire, c'est-à-dire par une amélioration du
tissu matériel de la culture et non pas par une amélioration des conditions de
vie matérielle, il entraîne alors un développement culturel qui ouvre la voie à
une autre transformation de la structure dynamique. Si, par contre, l'approfondissement
n'est pas exploité aux fins d'un nouvel élargissement, il entraîne forcément
une augmentation du temps libre. Ce temps libre peut être gaspillé, de fait,
comme tout le reste, mais s'il est employé judicieusement il favorise un
développement culturel qui suscite une nouvelle transformation. En
conclusion, il faut observer que, même si la transformation et
l'approfondissement constituent les principes des rendements croissants et
l'élargissement, le principe des rendements décroissants, cela ne veut pas dire
qu'il faut choisir l'un de ces deux pôles et exclure l'autre. L'humanité doit
accepter ces deux pôles. La transformation et l'approfondissement constituent
l'émergence effective d'idées nouvelles, tandis que l'élargissement représente
l'exploitation de ces idées. L'exploitation seule entraînerait une stagnation.
L'émergence d'idées nouvelles qui ne s'accompagne pas de leur application
pratique intégrale les prive d'une vérification indispensable et bloque
l'arrivée ultérieure d'idées qui corrigent et prolongent les précédentes. Le
rythme universel du « tant de fois à telle fréquence » est
essentiellement soumis à la loi d'un rythme supérieur. Ce rythme supérieur est
une succession de transformations suivies d'exploitations ou, si vous préférez,
une succession d'exploitations qui au bout d'un certain temps postulent une
transformation nouvelle, un recommencement ouvrant des potentialités nouvelles. 11
Les phases cycliques du
rythme universel Il nous faut maintenant exprimer le rythme supérieur
en fonction des variables DA' et DA''. C'est-à-dire distinguer quatre
configurations que peuvent dessiner les combinaisons des variables et montrer
que ces quatre configurations peuvent représenter les phases successives d'un
cycle. Premièrement, il se peut que DA' et DA'' soient constantes, et de plus que DA'' se trouve au zéro réel. Nous désignerons cette configuration
la phase statique. Deuxièmement, il se peut que DA'' croisse sans qu'il y ait croissance
de DA', donc que DA' demeure constante. Nous avons là la phase capitaliste. Troisièmement, DA'' peut être constante mais se trouver au-dessus du zéro réel et
appliquer son surplus accélérateur à l'accroissement de la DA' ordinaire. Et c'est la phase
matérialiste. Quatrièmement, DA'' peut être constante, se trouver au-dessus du zéro réel, mais
appliquer son surplus accélérateur à l'accroissement de la DA' supérieure (overhead). Elle donne ainsi naissance à la phase culturelle. Avant d'aborder le principe des
distinctions, il convient d'illustrer les diverses phases. Dans la phase statique les choses
tendent à rester comme elles sont. Le processus économique reste en
friche : il n'y a aucun accroissement des moyens de production, sinon DA'' ne resterait pas au zéro réel; il
n'y a pas d'augmentation de la DA'
ordinaire du niveau de vie ou dans la DA'
supérieure (overhead) de l'expansion culturelle. Il se peut que certaines
personnes deviennent plus riches en appauvrissant d'autres personnes, mais il
est impossible qu'augmente la richesse collective, la richesse étant entendue
dans un sens dynamique. Par ailleurs, la phase capitaliste
est la période des transformations radicales. DA'' s'accroît sans que DA'
augmente. Lorsque Robinson Crusoé entreprend de cultiver un nouveau champ, il
accroît son travail et son capital; or, le défrichement de ce champ représente
une tâche plus grande que la culture ultérieure de ce champ; et tant qu'il se
consacre aux besognes préliminaires il a plus de travail, mais ne connaît que
l'anticipation d'un niveau de vie supérieur. De même, la révolution
industrielle au XIXe siècle a transformé les moyens de production; elle a exigé
presque continuellement une main-d'œuvre importante; mais ce n'est que dans le dernier quart de siècle que le niveau
de vie a commencé à s'élever de façon générale. En Russie, l'industrie a reçu
un élan formidable dans la mise en œuvre des plans quinquennaux, mais les files
d'attente devant les magasins n'ont cessé de s'allonger et les visages de
s'assombrir. La phase capitaliste est essentiellement une période d'initiative
et d'épargne (thrift) : elle existe, et ses traits essentiels se
manifestent tout autant sur une île déserte, dans la vieille Angleterre des
Whigs et des Tories, que dans le tout nouveau régime anticapitaliste des
Soviétiques. La phase capitaliste est cependant nécessairement transitoire. Une
augmentation de DA'' est
insignifiante si elle n'entraîne pas une augmentation de DA', car la raison d'être de DA''
est d'accélérer DA'. Or, DA' est ambivalente; elle peut revêtir
un caractère ordinaire ou supérieur (overhead); elle peut concerner la
nourriture, l'habillement, l'hébergement, les commodités, les services publics,
les loisirs - son volet ordinaire; ou elle peut être le tissu
matériel de la culture, les instruments de l'apprentissage et les professions. La phase matérialiste consiste en un
tournant dans l'incidence du surplus accélérateur de DA'' : au lieu de continuer à accroître DA'', ce surplus fait augmenter la DA' ordinaire. Comme il y a surplus, DA'' se situe au-dessus du zéro réel. Et comme ce surplus ne sert
pas à accroître DA'', DA'' demeure constante. Puisque le
surplus fait augmenter la DA'
ordinaire, le niveau de vie augmente. L'idéal de cette période est « un
poulet dans chaque marmite ». Les syndicats font monter les salaires. La
publicité invite les masses à un nouveau mode de vie. Les administrateurs
intelligents favorisent les deux mouvements : la hausse des salaires qui
fait croître le ratio de rotation (turnover) global, et la publicité qu'ils
utilisent pour obtenir la plus grande part possible de ce ratio. Quelle
meilleure illustration de cette phase matérialiste pouvons-nous trouver que la
vie en Amérique du Nord? Or ce qu'il faut saisir c'est que ce mouvement est
très simple, en son essence : c'est ce mouvement qui se déploie quand
Robinson jouit de la capacité de manger ou d'entreposer davantage de maïs quand
son deuxième champ a commencé à produire; c'est ce mouvement qui se déploie
aussi en Russie aujourd'hui, du moins si l'on se fie aux gens qui nous disent
que les files devant les magasins ont raccourci et que les Soviétiques portent
des vêtements un peu moins misérables. La phase culturelle consiste en un
autre tournant, où le surplus
accélérateur de DA'' sert à accroître
la DA' supérieure (overhead). Cette
phase se déploie au Moyen Âge, quand surgissent les monastères, les églises,
les cathédrales, les écoles, les universités, les hôtels de ville, et à la
Renaissance, lorsque les mécènes soutiennent les artistes. Cette phase trouve
une contrepartie moderne, d'un point de vue économique, dans la course aux
armements et dans l'économie de la conduite de la guerre. Cette époque témoigne
d'un esprit d'initiative et d’épargne (thrift), mais qui se déploient sans
anticipation de profits. Nous pouvons maintenant formuler
certaines observations générales. Les phases capitaliste, matérialiste
et culturelle peuvent très bien advenir simultanément. Il se peut qu'un
accroissement de DA'' s'accompagne à
la fois d'une augmentation de la DA'
ordinaire et de la DA' supérieure
(overhead). Mais cette division des efforts produira manifestement des
résultats moins remarquables dans chacun des trois champs qu'une action
concentrée sur un seul champ. Quoi qu'il en soit, la théorie économique doit
aborder chacun de ces champs séparément, car ils obéissent à des lois
distinctes, et toute combinaison effective des trois champs s'explique par une
combinaison de ces trois ensembles de lois. Puisque les phases se définissent
par des variations de DA'' et de DA', l'élargissement se profile au
premier plan des descriptions. En fait, l'approfondissement accompagne
naturellement les trois phases d'expansion. Dans les phases capitaliste et
matérialiste, l'approfondissement redistribue le travail, de sorte à favoriser
un plus grand élargissement. Dans la phase culturelle, l'approfondissement
libère des personnes du domaine économique pour leur donner accès au champ
culturel, et ces personnes viennent grossir les rangs des ministres du culte
religieux, des écoles de philosophes, des artistes, des scientifiques, des
professeurs, des étudiants, des soldats, des marins, des aviateurs, et ainsi de
suite, suivant la conception et les besoins courants du champ culturel. Même si elles sont liées intimement
à des phénomènes économiques, nous ferons abstraction des variations
démographiques, pour deux raisons. Premièrement, la structure et le dynamisme
de l'économie présentent une nature propre indépendante de la taille de la
population; notre propos est l'étude de cette nature générale dont la
connaissance permettra aisément d'apporter des corrections en fonction de
perspectives de croissance ou de décroissance démographique. Deuxièmement,
puisque notre recherche concerne la théorie générale, des considérations
accessoires sur les mouvements de population ne feraient qu'embrouiller les
choses; en outre, une bonne étude de la théorie générale des tendances
démographiques exige un traité distinct. Nous n'avons pas offert
d'illustrations contemporaines de la phase statique, non pas que de tels
exemples soient difficiles à trouver, mais nous ne voulons pas anticiper sur
notre raisonnement. La version contemporaine de la phase statique est le
marasme économique (slump). Cela ne signifie pas qu'il faille identifier phase
statique et marasme. Mais les idées économiques contemporaines ne fonctionnent
en pratique que lorsqu'il y a expansion. Or nous ne pourrons fournir des
preuves étayant cette position que plus loin dans cet exposé. Si nous abordons maintenant les
définitions des différentes phases, nous noterons qu'elles ont trait à des cas
purs, à des approximations premières. Nous affirmons l'existence des quatre
phases à l'instar de la loi de la chute des corps qui veut que la vitesse soit
proportionnelle au temps au carré. Les deux affirmations sont vraies, mais leur
vérification exacte exige des circonstances spéciales. La loi de la chute des
corps ne peut être vérifiée véritablement que dans le vide. De même, si nous
passons de notre généralité abstraite à une activité économique concrète, de
nouveaux facteurs émergent, et la théorie de leur influence devient un
complément nécessaire de la théorie générale. Il nous suffit d'affirmer la nécessité
de telles théories complémentaires, sans chercher à les élaborer. Une
généralisation scientifique constitue un travail d'envergure, et rien ne
justifie qu'une personne cherche à accomplir ce travail toute seule; rien ne
justifie non plus qu'elle essaie d'y parvenir. Non seulement ne peut-elle
espérer réussir, mais la solution des problèmes de la démocratie ne peut
découler que d'un effort de la démocratie elle-même, c'est-à-dire d'une vaste
collaboration. Enfin, si les quatre phases abordées
traduisent une constance ou une augmentation de DA' et de DA'' , nous ne
nous sommes pas penchés sur la possibilité d'une diminution de l'un ou l'autre
de ces volets. Ce n'est pas qu'une telle diminution soit impossible. La
possibilité d'un déclin économique est toujours présente, à l'intérieur du
progrès économique, des trois expansions ou de la phase statique lorsque
l'activité purement culturelle s'étend sans que s'accroissent ses ressources
matérielles. Puisque le danger d'un déclin menace constamment, il se concrétise
quand des erreurs se produisent; or les possibilités d'erreurs sont quasi
infinies. C'est pourquoi nous n'allons aborder qu'en passant le déclin
économique, pour illustrer, sans prétendre en faire une énumération exhaustive,
certaines erreurs possibles et leurs conséquences. 12
Le processus pur Cet
exposé des phases cycliques complète notre étude du processus économique pur.
Il convient de résumer nos conclusions. Il y a donc un rythme économique
universel, DA, qui représente
l'allure ou le volume non mesurés du flot qui bat. Ce rythme universel se
compose d'un nombre indéfini de rythmes particuliers, qui se combinent
matériellement en des séries de facteurs de production, et qui constituent
dynamiquement un ensemble de niveaux dont chacun accélère le niveau précédent. L'ensemble des rythmes au niveau
inférieur est désigné par le symbole DA',
soit l'ensemble des rythmes primaires. L'ensemble des rythmes aux niveaux
supérieurs est désigné par le symbole DA'',
soit l'ensemble des rythmes secondaires. De par ces définitions, DA égale à tout moment DA' plus DA'', DA'' accélère DA' et DA'' comprend de nombreux niveaux dont chacun accélère le
précédent. DA''
produit soit un élargissement, soit un approfondissement, soit une simple
maintenance. Lorsqu'elle ne produit qu'une simple maintenance, on dit qu'elle
se situe au zéro réel, qu'elle n'entraîne qu'une accélération théorique. DA'
engendre des produits finals soit ordinaires soit supérieurs (overhead). L'approfondissement et l'expansion
supérieure se combinent pour favoriser le développement culturel et susciter
les transformations économiques qui donnent des rendements croissants.
L'élargissement et l'expansion ordinaire se combinent pour déployer
intégralement les potentialités de tout stade de développement; et comme ces
potentialités sont limitées, elles donnent des rendements
décroissants. Or on ne saurait choisir les rendements
croissants et se prémunir contre les rendements
décroissants; ces deux tendances constituent le flux et le reflux du
rythme universel. Il est significatif que diverses
combinaisons de DA' et de DA'' , à l'état constant ou à l'état
croissant, engendrent les quatre phases cycliques de cette alternance de flux
et de reflux : une phase capitaliste qui transforme les moyens de production;
une phase matérialiste qui exploite de nouvelles idées pour hausser le niveau
de vie; une phase culturelle qui fait appel au bien-être et au pouvoir
matériels pour soutenir la réalisation des objectifs culturels; une phase
statique où le processus reste en friche et où l'activité non économique se
développe indépendamment des conditions matérielles. Le cycle ne connaît jamais de
régression, de recul des cadences des rythmes pris globalement. Ces cadences,
il les maintient constantes ou les accroît. Ce qui ne signifie pas qu'il ne
peut y avoir de déclin économique; le déclin économique doit être attribué
plutôt à des erreurs de la gestion universelle. Comme nous le verrons plus
tard, différentes théories économiques sont adaptées à des phases différentes
du cycle : la doctrine médiévale cadre bien avec la phase statique ou la
phase culturelle; la doctrine classique convient à l'expansion capitaliste,
elle tolère la phase matérialiste, mais elle requiert un faux endettement pour
la conduite de la guerre et ne saurait gérer la phase statique. Nous ne
pourrons toutefois développer pleinement ces considérations qu'une fois
appliquée au cas particulier du processus d'échange notre analyse générale du
processus pur. C'est là l'objet du prochain chapitre. Dans le chapitre précédent
nous avons cerné certaines questions d'une généralité parfaite. Les rythmes
primaires, DA', sont apparus avec
l'être humain, et ils sont indissociables de l'activité économique. Les rythmes
secondaires, DA'', sont apparus avec
la fabrication d'outils, et ils sont indissociables de l'être humain, d’un être
humain doté d'un corps et d'un certain degré d'intelligence. La succession des
transformations et des exploitations traverse toute l'histoire de l'économie;
elle s'est manifestée dans le passé et, par le jeu des forces du progrès et de
l'invention, sous l'effet de l'idéalisme et du mécontentement, sous l'influence
de la dialectique qui fait de tout changement la cause d'un nouveau changement,
elle va continuer de se manifester à l'avenir. Néanmoins, cette analyse du processus
pur est en elle-même trop générale pour présenter un intérêt réel. Il y a
d'autres phénomènes, de nature presque aussi générale, tels que l'utilisation
des marchés et de l'argent, dont nous avons pas parlé. Il faut certes situer ces
phénomènes dans le schème universel, car le processus économique qui définit des
problématiques n'est pas le processus pur des rythmes primaires et secondaires
mais le processus d'échange dont les phases cycliques tendent plutôt à être des
alternances de prospérité et de misère. Mais puisque nous visons à une
généralisation économique, il nous est impossible de différencier le processus
pur en cherchant à y intégrer quelque mécanisme d'échange. Nous nous écarterions
de notre propos si nous nous mettions à examiner l'influence des rythmes de base
dans le processus d'échange médiéval, ou dans le processus d'échange
mercantiliste, ou dans le processus d'échange du XIXe siècle, ou dans celui des
États totalitaires contemporains. Chacun de ces processus constitue une forme
spéciale d'économie d'échange, alors qu'une généralisation économique doit
porter sur le type pur. Mais quel est donc ce type pur? Nous
n'avons pas encore répondu à cette question, et nous y arrivons maintenant. Nous
allons d'abord définir les idées de propriété, d'échange, de valeur; nous allons
aborder l'idée de marché et la fonction des marchés dans le processus général;
nous allons cerner les limites de cette fonction et examiner la nature de
l'argent et de la finance. Notre propos dans cette recherche concerne, non pas
ce qui dans les faits se passe ou s'est passé concrètement, mais toujours des
généralités abstraites, l'importance fonctionnelle, les lois et les corrélations
pures qui forment la structure inévitable d'un processus d'échange. La situation
financière qui prévalait à Londres en 1830 ou à New York en 1930 ne nous
intéresse guère ici; nous nous préoccupons simplement de la fin ou de la
fonction pure qui se manifeste dans ces deux situations comme dans l'activité de
techniciens totalitaires qui financent un plan quinquennal. De même, nous nous
intéressons non pas aux détails concrets mais plutôt au résidu de portée
explicative abstraite qui sous-tend des réalités telles que la propriété,
l'échange, la valeur, les marchés et l'argent.
Notre recherche devrait nous procurer
une connaissance du type pur de l'économie d'échange. Dans le prochain chapitre
nous établirons une corrélation entre ce type pur et le processus pur déjà
examiné. 14 Propriété, échange,
valeur Le processus pur
n'accompagne pas chaque chose qui est en corrélation avec une personne
particulière. Il faut que quelqu'un décide ce qui se fera, il faut que quelqu'un
le fasse, et il faut quelqu'un pour qui cela se fasse. Une économie d'échange a
pour fonction de répondre continuellement à ces questions; différentes méthodes
de détermination des réponses donnent lieu aux différences entre les économies
d'échange; enfin, divers volets des économies d'échange concernent divers volets
des réponses données. La propriété est une méthode de
corrélation de personnes particulières et d'objets particuliers. La corrélation
est un droit, c'est-à-dire une autonomie attribuée à une personne, que cette
personne exerce sur l'objet. L'objet peut être une personne, dans un régime
d'esclavage, ou un procédé, visé par un brevet, ou encore une chose. L'objet
peut être considéré en lui-même, par exemple s'il s'agit d'une propriété
foncière, ou il peut être considéré en son usage, comme dans le cas de la
location d'une terre, ou encore en ses produits, tels que la réalisation de
dividendes. Il y a propriété, sous quelque forme, et dans quelque mesure, dans
tout processus d'échange; mais cette idée fondamentale varie d'une époque à
l'autre, d'un pays à l'autre, dès que l'on cherche à en établir la forme précise
et à en délimiter l'application. Mais de tels détails débordent le cadre de
notre recherche. Les droits de propriété sont
normalement transférables. Les transferts sont consignés sur des documents
appelés contrats. Le type de transfert qui nous intéresse particulièrement est
l'échange. Il s'agit d'un contrat bilatéral, passé entre deux parties. C'est un
contrat bilatéral onéreux, puisqu'il impose aux deux parties l'obligation de
céder des droits. En résumé, un échange est un transfert mutuel de droits de
propriété. L'échange s'effectue par la coïncidence
de deux décisions. Si deux parties décident de réaliser un échange, l'échange a
lieu. Sinon, il n'a pas lieu. Qu'est-ce qui entraîne la coïncidence
des décisions de procéder à un échange? Il y a des causes, certes, mais elles
sont infinies. Il faudrait explorer tout le domaine de la vérité et le domaine
beaucoup plus vaste des possibilités d'erreurs. Il faudrait examiner les stimuli
du désir et de la crainte, de l'ambition et de la passion, du tempérament et du
sentiment. À un moment, en un lieu donné, l'un de ces facteurs peut dominer : le
désir joue un grand rôle dans les pays libres, et la crainte, dans les autres;
l'ambition pousse les citoyens d'un pays nouveau, et un désespoir renfrogné
étreint les classes déprimées des États séniles; un sentiment nationaliste se
manifeste dans les attitudes protectionnistes, et un individualisme flegmatique
dans le libre échange. Mais une science économique, et encore moins une
généralisation économique, ne saurait s'intéresser au folklore et aux croyances
populaires, aux mythes d'une science dépassée ou à la psychologie des groupes
nationaux et ethniques. Par conséquent, nous laisserons de côté les causes des
décisions de procéder à des échanges, à une exception
près. Cette exception va de soi. La science
économique elle-même doit exercer une influence sur les décisions de procéder à
des échanges. Sinon elle ne sera pas une science appliquée dans une société
démocratique, mais seulement une science appliquée d'un laboratoire national
présidé par un dictateur, régi par des commissaires, surveillé par une police
secrète. Le mode de cette influence ne pourra cependant être examiné qu'une fois
déterminé le contenu de la science économique. Voilà pour ce qui est des causes des
décisions de procéder à des échanges. La question suivante est l'effet d'un
échange, c'est-à-dire la valeur d'échange.
Il importe de saisir que la valeur d'échange n'est pas un antécédent mais
un conséquent de la décision de procéder à un échange. Nous allons donc élaborer
cette notion en nous penchant dans l'ordre sur l'idée générale de valeur et sur
ses différentes espèces : la valeur absolue, la valeur relative, la valeur
économique et la valeur d'échange. L'idée générale de la valeur coïncide
avec l'idée du bien, de l'excellence. Cette excellence peut appartenir à un
objet en soi, elle peut être manifestée par cet objet sans rapport à autre
chose, et sans que l'objet soit de quelque utilité. Il s'agit là de la valeur absolue de la vérité, des actions
nobles et héroïques, de la fleur dans le mur lézardé[2]. Par ailleurs, l'excellence peut
appartenir à un objet dans sa relativité, dans son utilité, dans son aptitude à
exceller dans le service de buts ultérieurs. Ces valeurs relatives peuvent être relatives
à tout but ultérieur; donc quelques-unes d'entre elles seulement sont relatives
à l'être humain. Or, au sein des valeurs humaines
relatives se profilent divers degrés d'abondance et de carence; en outre, cette
abondance et cette carence peuvent s'entendre de manière générale, quand nous
disons par exemple que l'air est abondant et le radium, rare, ou elles peuvent
concerner des personnes particulières, s'agissant d'une denrée comme le blé, qui
abonde dans les silos des agriculteurs canadiens mais qui se fait rare dans une
Europe dévastée par la guerre. À cette échelle de la carence relative
aux personnes correspond une échelle complémentaire de l'activité économique
visant de différentes façons dans différentes situations à réduire cette carence
et à créer l'abondance. Lorsqu'un objet est relativement rare et que les humains
déploient un effort pour réduire cette carence, l'objet devient une valeur économique. En outre, la valeur
économique peut être conçue comme proportionnée à l'effort déployé; si l'effort
est nul, la valeur économique se situe à zéro; à un petit effort correspond une
valeur minime; à un effort important, une valeur élevée. Aucun effort n'est
déployé pour fournir de l'air aux humains : la valeur économique de l'air est
donc nulle. Un effort réduit est déployé pour l'amélioration des logements des
pauvres, donc cette amélioration a une valeur économique réduite. Par contre, le
secteur de l'armement est mobilisé par un effort considérable, donc l'armement
possède une grande valeur économique.
La valeur d'échange diffère de
la valeur économique sous deux aspects. Premièrement, une valeur économique
relie un objet à un effort humain, alors que la valeur d'échange relie des
objets entre eux. Deuxièmement, une valeur économique est le fruit d'une
décision de déployer un effort pour obtenir l'objet, tandis que la valeur
d'échange peut être tout à fait indépendante de l'effort déployé; quoi qu'il en
soit, la valeur d'échange surgit toujours d'une coïncidence de décisions de
procéder à un échange. Par exemple, un cheval ou une paire de
bœufs représentent des valeurs économiques si des personnes déploient les
efforts nécessaires pour en faire l'élevage, les nourrir, les dresser. Mais la
valeur d'échange ne surgit que lorsque le propriétaire du cheval et le
propriétaire des bœufs décident de procéder à un échange. Et cette valeur
d'échange n'est pas fonction des efforts, des désirs, des sentiments, des
ambitions ou des espoirs des personnes qui procèdent à l'échange, même si tous
ces facteurs peuvent jouer un rôle dans leur décision; la valeur d'échange est
simplement en soi le rapport qui préside à l'échange; par exemple, il peut être
établi qu'un cheval vaut deux bœufs. Nous pouvons tracer une distinction
éclairante entre des valeurs d'échange normative, probable et réelle. Quelqu'un
peut dire : « Un cheval vaut deux bœufs » et entendre par là qu'un acheteur devrait lui donner deux bœufs pour son
cheval, alors qu'en fait il ne lui en donnera qu'un. Mais en affirmant : « Un
cheval vaut deux bœufs » il peut aussi entendre qu'il recevra vraisemblablement deux bœufs pour son
cheval s'il essaie de l'échanger. Dans le premier cas l'affirmation concerne une
valeur d'échange normative, qui
relève de la science de l'éthique. Dans le second, elle exprime une valeur
d'échange probable, qui relève de
l'art de la prévision. Or la valeur d'échange qui nous intéresse est la valeur
d'échange réelle; et cette valeur
n'émerge qu'une fois que l'échange a effectivement eu
lieu. En somme, une valeur d'échange (réelle)
est le rapport ou la proportion entre les différentes catégories de propriété
formant l'équation de l'échange. 15 Les marchés Un marché est un endroit où
les commerçants se rencontrent en nombre; ces rencontres tendent à imposer une double uniformité
aux valeurs d'échange. Premièrement, elles tendent à uniformiser les rapports
qui définissent à un moment donné les échanges entre diverses catégories.
Deuxièmement, elles tendent à ajuster ces rapports à des variations de l'offre
et de la demande. Ces tendances se fondent sur les facteurs
suivants. Et les commerçants individuels qui se
présentent sur un marché particulier et les différents groupes de commerçants
qui composent les divers marchés du monde obéissent aux dures
1
La nécessité d'une nouvelle économie politique
13 Propos de ce
chapitre