Entretiens
Entrevue avec Louis Lesage

 

Né à Québec, il a grandi à Trois-Rivières.
Il a découvert l’œuvre de Lonergan pendant un séjour chez les dominicains.
Après des études de philosophie et de droit,
il est devenu journaliste puis réalisateur à la Société Radio-Canada.
Il a enseigné l’éthique des médias à Montréal, en Afrique et aux États-Unis.
Il a dirigé Présence Magasine et la revue Trente.
Marié depuis près de quarante ans,
sa femme et lui ont quatre enfants et une petite-fille.

 

Pouvez-vous nous parler un peu de vous, d’abord?

Au moment où l’on cause ensemble, j’ai 63 ans et je viens, il y a quelques mois, de quitter Radio-Canada, après une carrière de près de trente ans, entrecoupée de différentes expériences de travail à l’extérieur de cette grande boite. Je suis marié depuis près de 40 ans. Nous avons quatre enfants et une formidable petite-fille.

Ma vie, d’une certaine façon, c’est une remontée du Saint-Laurent. Je suis né à Québec, ai grandi à Trois-Rivières, et mené l’essentiel de ma vie de travail à Montréal. Mais pour faire contrepoids, nous passons nos vacances à Notre-Dame du Portage, dans le bas du fleuve. Je dis contrepoids, parce que quelque part dans ma vie intellectuelle et professionnelle, faire contrepoids a été important. Dans ce sens, j’ai peut-être un tempérament réactionnaire, qui réagit aux courants dominants et c’est ce qui m’a conduit à Lonergan.

Mais entre-temps, votre vie professionnelle?

Ce fut surtout le journalisme et la réalisation en télévision, mais également un peu de pratique du droit, de l’enseignement de la philo, et la direction de deux revues spécialisées : Présence magazine, une publication des Pères Dominicains, et Le Trente, le magazine du journalisme québécois publié par la Fédération professionnelle des Journalistes du Québec.

Vous avez étudié la philosophie chez les Dominicains?

De fait, après le cours classique, je suis entré chez les Dominicains, et j’y ai passé trois ans, dont deux à étudier la philosophie. Pour moi, ce fut une période de libération intellectuelle et spirituelle. Mon séjour dans cet ordre religieux à la fois urbain et monastique, actif et contemplatif, a sorti ma foi – en partie en tous cas - d’un moralisme envahissant et culpabilisant pour l’orienter vers la recherche et aussi la découverte inachevée d’un Dieu Amour et bienveillant. D’un Dieu de liberté qui offre la paix et la joie, sans nous sortir de l’aventure humaine qui est aussi parfois une histoire de peines et de douleurs. Après mon départ de l’Ordre, j’ai complété la licence en Philo à l’Université Laval, l’ai enseignée quelques années au Collège des Jésuites à Québec. Complétant par la suite une licence en droit (je suis avocat), j’ai commencé au cours même de ces études à travailler à Radio-Canada.

Vous avez travaillé aux émissions Présent comme journaliste à la radio de Radio-Canada?

Les Présent, c’était des émissions d’entrevues et d’analyses qui portaient sur tous les aspects de la vie économique, sociale et politique, sur les plans local, national et international. J’y ai passé six ans. J’y étais quand le Parti Québécois est arrivé au pouvoir : période turbulente où j’ai eu à prendre quelquefois le pouls du Canada anglais devant la crainte de la fracture du pays. Ensuite, j’ai fait un peu de télé à Québec, du pupitre à TVA, pour revenir à Radio-Canada comme réalisateur au Téléjournal. Et puis ce fut quelques autres émissions d’informations dont le Point, Médias et enfin Second Regard, une émission attentive aux différentes expressions du religieux dans le monde d’aujourd’hui.

Vous avez enseigné aussi, en parallèle?

Oui, mais de façon sporadique. D’abord à Radio-Canada, pendant près de 10 ans, j’ai travaillé plus spécifiquement comme réalisateur et journaliste sur des émissions qui portaient sur les multiples enjeux des médias : enjeux politiques, financiers, culturels. J’aimais beaucoup y observer le croisement de l’éthique et du droit.

J’y ai donc développé un intérêt particulier pour ces questions et j’ai donné quelques conférences dont un semestre d’enseignement à l’Université du Wisconsin, à Milwaukee, et aussi des sessions dans quelques universités en Afrique, à l’intérieur d’un programme conçu à la Faculté de Droit de l’Université de Montréal et financé par l’Agence canadienne de développement international et qui se nommait : « Médias et Démocratie ». Durant ma dernière année à Radio-Canada, j’ai animé et coordonné des sessions qui portaient justement sur l’éthique et le droit des médias.

Cette préoccupation personnelle de l’éthique dans les médias vous vient-elle de votre intérêt premier, la philosophie?

Les médias, à l’échelle de la planète, reflètent la marche du monde, à la fois ce qui passionne l’humanité, ce qui la divertit, la fait vivre et rêver, et aussi ce qui la déchire et la fait souffrir. Tout y est présenté. Et les points de vue sont multiples, fragmentés et souvent opposés. Ils sont aussi un terreau où malgré toutes les embûches, les intérêts contradictoires, les affrontements, se façonne la conscience de l’humanité, ou plus précisément la conscience que l’humanité se donne d’elle-même. Et dans ce sens, ils peuvent nous conduire à des interrogations philosophiques premières sur l’originalité et la pluralité des visions du monde dans une société éclatée, mais où nous cherchons quelques valeurs communes qui pourraient nous amener à vivre dans la paix et l’harmonie. C’est peut-être dans cette direction que l’on peut saisir un concept fascinant et un peu complexe chez Lonergan : celui de la cosmopolis.

Justement, Louis, nous sommes en 2006 et vous participez à des colloques sur Bernard Lonergan, que vous avez appris à connaître en 1964. Qu’a représenté pour vous cette découverte de Bernard Lonergan?

Le principal apport de Lonergan à mon développement général ça a été de me faire prendre conscience que je suis un sujet connaissant et aimant, c’est-à-dire un sujet qui quotidiennement opère sur les plans intellectuel et affectif. Si je veux connaître et comprendre le monde, je dois être conscient de la manière dont le monde se construit en moi et ainsi être capable développer un jugement critique, éclairé et ouvert au milieu de tout ce bombardement d’idées et d’émotions qui nous envahissent quotidiennement.

Ceci dit, il y a eu deux Lonergan pour moi.

Commençons par le premier.

Le premier remonte à mes cours de philosophie à l’automne de 1964. Le père Gaston Raymond, dominicain, au lieu de nous parler de logique et de syllogismes, comme cela se faisait alors dans les collèges, est arrivé avec ce livre du jésuite Lonergan qu’il venait de découvrir, Insight : A Study of Human Understanding.

Je dois dire que quarante ans plus tard, il y a certains chapitres d’Insight que je n’ai pas encore lus. C’est plutôt compliqué. Mais il y a des choses qui me sont restées, et particulièrement la conscience et l’expérience de la saisie, de l’insight, ce petit fait banal et intérieur qui est commun à toute personne humaine. À partir du moment où nous sommes attentifs à ce petit fait, tout un nouveau monde s’ouvre à nous. Cet acte se produit à tous les paliers de nos opérations intellectuelles. C’est pourquoi, il faut être attentif aux données, être rationnel, avoir du jugement et être responsable. Mais l’insight couvre aussi tous les aspects de la connaissance : Il y a les insights du sens commun comme ceux des journalistes entre autres, les insights de la science et des scientifiques, les insights des philosophes, des théologiens. Il y a les insights de notre enfance, ceux de l’âge mûr. Nos insights du sens commun sont conditionnés par notre histoire personnelle, notre conditionnement culturel, sociologique, historique, biologique, c’est infini. Il y a aussi la fuite de la compréhension où nous préférons vivre dans les idées toutes faites et véhiculées par notre entourage proche ou lointain, par les médias ou d’autres sources de pensées préfabriquées.

À partir du moment où on est sensible à cette réalité-là, cela ouvre la porte à une sorte de critique continuelle et rationnelle, un jugement critique, devrais-je dire. Critique de ce que nous sommes parvenus à comprendre, et critique de nos jugements sur les faits, de nos jugements de valeur. Critique aussi de la société, de ses valeurs.

L’influence de Lonergan pour moi tient essentiellement à cela. Une référence pour m’interroger continuellement sur la vérité de ce que l’on saisit et la valeur de ce que l’on fait. Et la référence, ce n’est pas Lonergan, c’est moi-même qui cherche à comprendre, à saisir, à juger, à évaluer.

Vous avez dit qu’il y avait deux Lonergan, pour vous? Quel est le deuxième pôle ?

Le deuxième pôle, c’est quand j’ai lu certaines traductions de Lonergan qui ont commencé à être publiées au cours des années 1980. Je me suis intéressé à Lonergan à nouveau en lisant ces textes-là. J’ai lu Les voies d’une théologie méthodique, que j’ai trouvées d’une manière inopinée dans une petite librairie, en m’en allant à Radio-Canada. Une librairie qui est fermée maintenant.

Là j’ai découvert une autre polarité de Lonergan, qui était beaucoup plus spirituelle. Vous me permettez, d’ouvrir ce livre et de vous citer quelques phrases : « Nul n’est une île. Le dépassement de soi ne se fait pas dans la solitude. Nous tombons amoureux. Et l’amour qui émerge en nous est plus qu’un seul acte d’aimer ou qu’une série d’actes; c’est un état dynamique qui inspire et façonne tous nos sentiments et pensées, tous nos jugements et décisions. » Et un peu plus loin, Lonergan ajoute une citation de saint Paul qui revient assez souvent dans ses écrits : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rom. 5,5). Cette dernière phrase, je l’ai assez souvent méditée et aussi analysée. Elle peut être le fondement de toute expérience spirituelle, et vécue et comprise dans des contextes religieux et culturels très différents. Ce livre de Lonergan contient aussi d’autres textes que j’ai relus souvent comme « Créativité, guérison et histoire », et le « Droit naturel et la mentalité historique ». Ces textes pour moi ont été des assises à ma démarche intellectuelle et spirituelle.

Il s’agit d’être conscient que nous pouvons situer à la fois nos connaissances et nos actions dans un cadre d’analyse dynamique, vivant, non dogmatique, mais un cadre qui nous amène à nous expérimenter nous-même comme sujet connaissant, agissant et aimant… cela explique mon intérêt continu pour Lonergan.

Après cette deuxième découverte, à travers la lecture des Voies d’une théologie méthodique, avez-vous fréquenté Lonergan?

Toujours. Mais pas tout le temps. C’est-à-dire, j’ai dans ma bibliothèque tous ses principaux titres, dont les 12 volumes des Collected Works, que les Presses de l’Université de Toronto sont en train de publier, les quelques ouvrages traduits en français, des études sur Lonergan, ou encore certains essais inspirés par Lonergan, comme ceux de Louis Roy ou de Kevin Melchin. Et de temps en temps, je lis quelques pages de tous ces éminents ouvrages, je les médite, ou j’essaie de revoir ma compréhension de la réalité à travers cet éclairage. C’est loin d’une approche méthodique ou systématique de Lonergan. Jusqu’à maintenant, c’est comme ça que je l’ai surtout fréquenté.

Cela a rejoint vos préoccupations et votre enseignement sur l’éthique?

Je dirais d’abord que les textes de Lonergan ont eu une influence sur ma vie de sujet connaissant, aimant, donc aussi s’intéressant à son travail, à sa société, à son monde. Ils ont eu une influence stucturante éthiquement mais aussi constitutive d’une certaine philosophie politique, dans le sens que si vous vous expérimentez comme sujet connaissant et aimant appelé à se développer dans la société ou dans le monde, vous souhaitez l’organisation d’une société juste et pluraliste qui puisse donner à chaque personne de se connaître elle-même, de grandir et de se développer le plus librement et le plus complètement possible. On doit reconnaître la multiplicité des chemins qui conduisent à cet accomplissement. Lonergan fournit donc une assise pour le dialogue entre les cultures et le dialogue entre les religions. C’est aussi intéressant de constater que Lonergan dans les dix dernières années a pensé aux questions économiques, parce qu’il ne suffit pas d’emprunter un chemin individualiste de la réalisation de soi. « Nul n’est une île », l’aventure intellectuelle et spirituelle, est aussi sociale et solidaire.

Oui, mais est-ce que ces lectures ont une influence sur votre approche de l’éthique journalistique ?

Elles invitent en tous cas à poser des questions fondamentales sur ce qu’est le journalisme, sur son rôle, sa fonction. On s’entend tous sur l’extrême importance des médias dans la société actuelle. Les grandes valeurs proposées par les codes d’éthique font à peu près l’unanimité sur un plan abstrait. Tout le monde est d’accord pour la recherche de la vérité, de l’impartialité, de l’objectivité, de l’équité, de l’intérêt public. Mais il y des questions préalables qui se posent. Qu’est-ce que l’on fait quand on fait du journalisme? Quel type de connaissance de la réalité l’on cherche? Qu’on le veuille ou pas, même si on ne lit pas les journaux tous les jours et si on ne regarde pas la TV, on est tributaire des médias pour notre vision quotidienne du monde. Il y là un mode de connaissance, une culture de masse qui nous influencent tous considérablement et qui est elle-même de plus en plus fortement régie par des impératifs économiques et politiques. Là encore, le grand défi du journalisme, c’est de faire contrepoids. Mais un contrepoids documenté, analytique, responsable orienté vers le bien commun.

Quand on se pose ces questions-là et que l’on a ces préoccupations, on peut tout de suite prendre une certaine distance par rapport à ce que l’on voit, à ce qu’on lit, s’interroger sur les sources et finalement se demander ce qui détermine les contenus et la place relative de tel type d’information par rapport à d’autres. Je crois qu’il y a du Lonergan dans cette façon d’approcher la réalité journalistique. Cela aussi nous amène à nous interroger sur nos propres convictions politiques, sociales ou religieuses, leurs genèses, leurs fabrications. Le chemin est ainsi ouvert vers la perception des distorsions ou des « bias » et aussi vers le dialogue avec les autres, compris au sens très large, les personnes qui sont dans mon univers familier ou celles qui vivent dans des univers culturels tout à fait différents. Mais ici on entre dans une toute autre dynamique.

Quel est le secteur de votre vie personnelle où Lonergan a eu le plus d’influence ?

Je parlais tout à l’heure de la deuxième polarité. Ces questions sont toujours un peu délicates surtout quand on sait que le texte s’en va sur Internet. Mais disons que la citation de Saint Paul de Romains, 5,5, que j’ai découverte chez Lonergan, ouvre très largement à l’expérience spirituelle comme celle d’un Amour qui vient à nous.

Elle exprime la présence de l’Esprit en chaque être humain, elle est à la base d’une pensée très ouverte, non seulement très ouverte sur les autres religions, mais très ouverte également sur les pensées qui jusqu’à un certain point se déclarent athées ou agnostiques. Si j’étais théologien, c’est une théologie que j’aimerais développer. Je me souviens d’une phrase de Merleau-Ponty, qui était philosophe athée, mais qui avait quelques idées sur l’Esprit : « La Pentecôte signifie que la religion du Père et la religion du Fils doivent s’accomplir dans la religion de l’Esprit, que Dieu n’est plus au Ciel, qu’il est dans la société et dans la communication des hommes, partout où des hommes s’assemblent en son nom. » C’est tiré de Sens et non-sens.

Vous pensez que la pensée de Lonergan devrait être enseignée?

C’est une toute autre question. Et je ne saurais répondre pertinemment à votre question car je ne connais pas le contexte de l’enseignement en général ni celui de la philo. Mais les quelques fois où j’ai participé à des colloques sur Lonergan, à Boston, à Toronto j’ai toujours été fasciné par la variété des gens qui s’y intéressaient. Il y avait des grands spécialistes de la philo et de la théo, mais aussi de jeunes étudiants avec des intérêts multiples, musique, histoire, biologie, psychologie et aussi des adultes qui pouvaient travailler dans la fonction publique, l’enseignement secondaire, la finance, le domaine de la santé, le monde des affaires … Il ne faut pas oublier que le premier objectif de la démarche de Lonergan c’est l’appropriation de soi comme sujet connaissant et affectif. On rejoint là le « connais-toi toi-même » qui est le but de toute démarche philosophique, ou de toute aventure humaine qui se veut authentique. La visée de Lonergan, c’est de nous conduire au cœur des raisons de notre dire et de notre agir. Il propose une méthode à cette grande aventure. Et dans ce sens, elle peut être utile à toute personne et elle devrait sans doute être enseignée Mais ou? comment? par qui? Ça me dépasse pour le moment.

Il y a donc un élément du contenu qui doit être enseigné d’après vous, sans que cela se réfère explicitement à Lonergan?

Oui, d’une certaine façon, parce que la première référence à laquelle nous envoie Lonergan, c’est nous-mêmes.

 

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