Entretiens
Entrevue avec Paul Allen

 

Paul Allen enseigne la théologie à l’Université Concordia
de Montréal.
Il a étudié à Toronto et a obtenu un doctorat
de l’Université Saint-Paul à Ottawa.
Il a publié Ernan McMullin and Critical Realism in the Science-Theology Dialogue (Ashgate Pub. Co., 2006) et un ouvrage écrit avec Peter Heff,
Catholicism and Science.
Il termine actuellement la rédaction d’un livre,
qui explore la méthode théologique dans la tradition chrétienne.

 

Vous cherchiez à savoir, durant vos études, si l’Église primitive était pacifiste …

Oui, je voulais savoir si elle était pacifiste, ou si elle avait adopté une théorie de la guerre juste, et à quel moment …

Cette question m’obsédait.

En tous cas elle avait une grande importance pour moi. Nous étions au milieu des années 1980, et la Guerre froide se poursuivait.

Ce n’était donc pas une question théorique, mais une préoccupation personnelle.

Il y avait à Vancouver une marche annuelle pour la paix, qui rassemblait 80 000 personnes. J’y prenais part. Cette forte préoccupation sociale a été ma porte d’entrée en théologie.

J’ai découvert que la réponse à la question de la paix se trouve en fin de compte hors du domaine des sciences politiques. Elle concerne les valeurs. La bonté notamment : Comment réaliser le bien? J’ai constaté que je devais changer de discipline.

J’aurais pu aller en philosophie, mais je n’appréciais guère la philosophie à l’époque.

Vous êtes allé à l’Université Saint-Paul d’Ottawa. Vous n’aviez pas encore découvert Lonergan?

Non. J’ai dû lire Lonergan pour mes examens.

Vous n’avez pas lu Lonergan à Toronto?

J’ai lu un ou deux articles durant mes études de maîtrise. Mais cela n’a éveillé aucun intérêt chez moi.

J’ai été obligé de lire en particulier le chapitre d’Insight sur la métaphysique, à Saint-Paul. Là j’ai compris que ce penseur était très profond et avait beaucoup à offrir.

Dieu merci, mon directeur de thèse m’a imposé la lecture de Lonergan.

Votre directeur était …

James Pambrun.

Une expérience marquante. Ce n’était pas facile. Je devais revenir à des choses en philosophie qui ne m’étaient pas familières.

J’ai donc abordé la pensée de Lonergan en étudiant Insight, qui est une oeuvre philosophique et non d’abord théologique. J’ai dû travailler très fort.

Je m’intéressais déjà à ce moment-là aux rapports entre la science et la religion.

Et pour traiter des rapports entre science et religion vous devez faire de la philosophie.

Votre thèse de doctorat portait sur …

Sur la pensée d’Ernan McMullan, spécialisé en philosophie des sciences.

Cet auteur est décédé tout récemment.

Ernan McMullan s’intéressait aux relations entre la foi et la raison, en se fondant sur une perspective très profonde en philosophie des sciences.

J’ai exploré la pensée de McMullan en faisant appel parfois à Lonergan dans les notes.

C’est donc là que vous avez été initié à la pensée de Lonergan …

À Saint-Paul.

Puis vous êtes venu à Concordia.

Oui. En 2002.

Pour y enseigner la théologie.

Oui, c’est exact.

Et vous vous spécialisez en …

J’enseigne la « systématisation ».

Vous enseignez la pensée de Lonergan?

Oui, au niveau de la maîtrise. Pour une méthode en théologie. Les trois ou quatre fois que j’ai donné ce cours, j’ai pris comme texte de base Pour une méthode en théologie. La plupart des étudiants ont trouvé ce texte difficile. Ils avaient du mal à comprendre le propos qui sous-tend ce livre.

Cela tient en partie à la façon dont Lonergan écrit, mais surtout aux nombreuses allusions aux traditions philosophiques et théologiques, que les étudiants ignorent. Cela rend donc la lecture très difficile.

Cette expérience m’a incité à écrire. J’ai presque terminé la rédaction d’un livre, qui explore la méthode théologique dans la tradition chrétienne, en faisant appel à Lonergan pour l’analyse des divers auteurs.

Vous avez publié déjà?

J’ai publié deux livres. Ma thèse de doctorat, Ernan McMullin and Critical Realism in the Science-Theology Dialogue (Ashgate Pub. Co., 2006), et un autre livre, dont je suis co-auteur avec Peter Heff, Catholicism and Science.

Vous vous intéressez donc aux rapports entre la foi et la science.

Oui. Je m’intéresse de plus en plus à la question de la nature humaine, sur laquelle bien sûr Lonergan a beaucoup de choses à dire. La nature humaine est scrutée à la loupe par l’exploration scientifique, de plus en plus.

Mais les perspectives scientifiques sont souvent biaisées.

Elles souffrent de réductionnisme?

De réductionnisme, précisément.

Les théologiens doivent donc construire un pont entre la science et leur époque post-métaphysique Vous avez été impressionné dites-vous par la métaphysique de Lonergan.

J’ai beaucoup apprécié la métaphysique de Lonergan, même si elle est très complexe, parce qu’il fait appel à l’ensemble de la tradition aristotélicienne et thomiste. Lonergan trouve par ailleurs un nouveau langage pour composer avec l’évolution et notamment la réalité globale du hasard. Aujourd’hui bon nombre de – non pas de théologiens mais d’auteurs religieux, de philosophes de la religion - ont beaucoup de difficulté à admettre le jeu du hasard. Cela comprend les promoteurs du Dessein intelligent. Qui ne sont pas des théologiens, mais qui véhiculent une certaine image de Dieu. Une image qui n’est pas informée par la tradition théologique, mais par une notion statique de ce qu’est un concepteur.

Une perspective théiste … qui a du mal à intégrer un événement comme un tremblement de terre.

Ces auteurs réussissent à établir une perspective rationnelle, harmonieuse, mais qui accuse des contradictions. Parce qu’il est difficile de penser à un Dieu qui agit de manière épisodique.

Dieu agit ici et là sur le fonctionnement harmonieux de certaines machines, de certaines cellules, de certains processus comme la coagulation du sang … et ainsi de suite.

Les promoteurs du Dessein intelligent peuvent dire : nous avons là un ordre qui doit être l’oeuvre d’un concepteur … mais si vous leur demandez : Qu’en est-il des tremblements de terre? Qu’en est-il des mutations génétiques qui sont nocives pour la santé, pour certains organismes?

Les partisans du Dessein intelligent sont donc incapables de répondre à la question du mal naturel … ils sont pris dans cette contradiction entre l’image d’un Dieu qui semble tellement se soucier de l’ordre dans un cas précis, mais qui laisse tout le reste de la création à lui-même.

Il y a là une contradiction inhérente.

Il vaut mieux tenir une idée d’un Dieu qui ne soit pas un concepteur. Non qu’il n’y ait pas un dessein … mais cette image d’un Dieu qui bricole … vous savez, quelqu’un qui bricole avec une partie du moteur, mais qui laisse la voiture rouiller et se détériorer sans entretien.

C’est une façon bien étrange de comprendre Dieu.

Ce n’est pas un problème théologique en soi. Les théologiens peuvent être biaisés parfois, mais … Cet état d’esprit invite presque la réaction de quelqu’un comme Richard Dawkins. Une grande partie du nouvel athéisme a vu le jour depuis le 11 septembre 2001 … une grande partie de cet athéisme peut être attribué à des mouvements fondamentalistes ou connexes tel que le Dessein intelligent qui cherchent à exploiter des questions d’interprétation en biologie, en chimie et en physique.

C’est décourageant.

Il y a donc un lien entre le 11 septembre 2001 et le nouvel athéisme?

Oui, je pense. Non pas un lien de cause à effet. Il y a un certain nombre d’éléments qui ont mené à la naissance du nouvel athéisme et je pense que bon nombre de ces facteurs sont liés aux tendances de la culture occidentale. Je crois que le 11 septembre 2001 a marqué un tournant. Mais je ne suis pas politicologue.

Vous êtes théologien, mais vous poursuivez des recherches en science?

Pas vraiment en science. Je me concentre sur la théologie. Bien sûr, il y a un rapport actif avec la science. De plus en plus fort chez certains théologiens qui doivent dépeindre l’être humain sous un certain angle. Les théologiens doivent traiter de l’ensemble des dimensions biologiques et naturelles/historiques de la condition humaine.

Donc, indirectement … je m’intéresse aux nouvelles tendances … par exemple en psychologie évolutionnaire, ou en sociobiologie. Je lis beaucoup, par exemple, les travaux d’un type comme Stephen Pinker, de MIT, sur la cognition. Il est très abordable. Certains disent qu’il est trop simpliste.

Les gens comme Pinker présentent des descriptions de la nature humaine dans une perspective scientifique. Et leurs ouvrages font autorité.

Il suffit de parcourir certaines chroniques de journaux pour constater que ces descriptions de la nature humaine ne s’appuient pas sur une culture philosophique substantielle. Quant à la théologie … elle ne figure même pas dans leur horizon.

Pourtant certains auteurs, comme George Levine (Darwin Loves You) nous disent que la science peut nous redonner le sens du mystère … qu’elle peut susciter un réenchantement du monde

Je pense que c’est ce que Teilhard de Chardin essayait de faire. Le problème avec Teilhard est qu’il chevauchait deux mondes tellement éloignés l’un de l’autre.

Malgré tout ce qui se dit sur le nouvel athéisme et le conflit entre science et religion, la science et la religion sont beaucoup plus proches l’une de l’autre maintenant qu’il y a quarante ou cinquante ans.

Or, le propos de Teilhard de Chardin est à la fois celui d’un scientifique et celui d’un poète, d’un mystique. Son propos n’était pas celui d’un théologien en soi. Le problème avec Teilhard tient en partie du fait qu’il n’est pas recevable chez les théologiens parce qu’il ne parle pas leur langage. Il n’est pas recevable non plus chez les scientifiques parce qu’il ne parle pas leur langage. Il est pris.

Il faut beaucoup d’habileté pour interpréter Teilhard en montrant que sa pensée est pertinente pour les deux disciplines.

Lonergan n’a-t-il pas assumé à un autre niveau le défi de Teilhard? Quelle est à votre avis la place de Lonergan dans les discussions, les dialogues ou les oppositions qui ont cours aujourd’hui?

Sa pertinence je crois tient d’abord à son approfondissement du mystère. Je pense que Lonergan situe adéquatement le mystère comme mystère à l’intérieur de la personne humaine, dans sa description des cinq niveaux de la conscience. C’est l’appréciation humaine du mystère, notamment dans l’expérience d’aimer et d’être aimé, qui a une importance primordial ici.

C’est là je pense que Lonergan nous offre son apport le plus important, malgré le caractère technique de sa philosophie, en un sens … Je pense que Lonergan représente la meilleure voie pour aborder Teilhard.

Les spéculations de Teilhard sont un peu fantaisistes … et sont beaucoup plus faciles à rejeter.

Il n’a pas posé les mêmes fondements philosophiques.

Voilà.

Teilhard exprime une vision. Mais les fondements ne sont pas clairs. Ils ne sont pas faciles à percevoir, que ce soit du point de vue de la science ou de celui de la théologie.

Une dernière question, touchant l’immanence et la transcendance. Autour de quoi une nouvelle définition de la transcendance peut-elle s’articuler?

Je pense que le point de connexion entre la science et la religion sur la question de la transcendance est lié à ce que Lonergan appelle la conversion intellectuelle. Et l’esprit humain, notamment dans la conversion intellectuelle, est irréductible et ne se prête pas à une explication purement scientifique. Si l’explication strictement biologique d’un scientifique – les scientifiques sont conscients de cette possibilité – n’explique pas ses propres évolutions, ses propres actes de compréhension, il y a là une réalité dont la science et la religion pourraient avoir à discuter.

Et bien sûr la conversion intellectuelle – c’est une chose que j’essaie de faire valoir quand je rencontre des spécialistes de Lonergan – la conversion intellectuelle n’est qu’un début. Il y a aussi la conversion morale et la conversion religieuse.

Le pont dont vous parlez serait donc une philosophie de l’intériorité

Oui … C’est ça.

(Entrevue réalisée en avril 2011).

 

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