Introduction à
sa pensée
Lonergan et le féminisme

 

Pierrot Lambert

(Conférence prononcée1 à l’Institut Thomas More de Montréal le 5 décembre 2009; cette conférence s’inscrivait dans la série Listening to Lonergan)

« Lonergan et … »

Pourquoi ce thème? Bernard Lonergan n’a pourtant rien écrit sur le féminisme.

Lonergan n’a pas non plus traité explicitement de la femme. Tout au plus parle-t-il de « l’influence rayonnante des femmes » dans la section « Intersubjectivité et ordre social » du chapitre 7 de L’insight2.

J’ai trouvé surprenant de voir paraître il y a quelques années un ouvrage collectif intitulé Lonergan and Feminism3. Sur quoi reposent les réflexions des spécialistes de l’œuvre de Lonergan qui ont collaboré à cet ouvrage?

Frederick Crowe souligne que Lonergan était un penseur généraliste dont le propos est d’explorer des idées fondamentales d’une portée considérable, qui se prêtent à diverses implications, ramifications, applications, adaptations4.

Or, souligne le Père Crowe, l’application d’une pensée générale à une question particulière exige un travail d’obtention de nouveaux insights.

C’est à ces nouveaux insights que je m’intéresse aujourd’hui. Des insights formulés par Alessandra Drage, Cynthia Crysdale, Elizabeth Murray.

Mon exposé comporte deux parties, concernant respectivement 1) l’épistémologie et 2) la notion d’intégralité.

Cet exposé a été conçu en consultation avec Alessandra Drage

Le modèle épistémologique de Lonergan et l’appropriation de soi de la femme comme sujet connaissant

Les préjugés des philosophes

Dans l’article qu’elle a rédigé pour l’ouvrage collectif qu’elle dirigeait, Lonergan and Feminism5 - son exposé personnel s’intitule Women and the Social Construction of Self-Appropriation – Cynthia Crysdale affirme que les universitaires féministes ont commencé depuis quelques années à montrer comment différentes positions épistémologiques incarnent, sciemment ou non, une structure de pouvoir patriarcal6. Elle souligne que les féministes découvrent comment des philosophes en particulier et le processus de socialisation en général ont défini la femme comme un non-sujet connaissant ou comme un être doté de capacités cognitives inférieures.

Elizabeth Murray (Morelli), dans un texte intitulé : « Women’s Intuition: A Lonerganian Analysis »7, cite deux grands noms de la philosophie au 19es., Hegel et Kierkegaard.

Voyez comme Hegel parle des femmes :

On peut, certes, éduquer les femmes, mais leurs esprits ne sont pas adaptés aux sciences supérieures, à la philosophie, ni à certain des arts. Les femmes peuvent avoir de l'inspiration, du goût, de l'élégance, mais elles n'ont pas l'idéal. La différence entre homme et femme est la même que celle entre l'animal et la plante. L'animal correspond de plus près au caractère de l'homme, la plante à celui de la femme. Chez la femme la nature se déploie de façon plus apaisée, un processus, dont le principe et l'unité moins claire du sentiment. Si les femmes prenaient le contrôle du gouvernement, l'État serait en danger, parce qu'elles n'agissent pas selon les directions de l'universalité, mais sont influencées par des inclinations et opinions accidentelles. On sait bien comment l'éducation de la femme se déroule, dans l'atmosphère de la pensée imagée, pour ainsi dire, plus à travers la vie qu'à travers l'acquisition de connaissance. L'homme n'atteint sa position qu'à travers le stress de la pensée et d'efforts spécialisés. (Principes de la philosophie du droit)

Nous pourrions citer un grand nombre d’auteurs modernes et anciens, dont la pensée fait sourire ou grincer des dents aujourd’hui, et qui ont exercé une influence notable sur le sexisme propagé dans nos sociétés.

Elizabeth A. Johnson rappelle les propos de Thomas d’Aquin : « … la femme est par nature soumise à l’homme, parce que l’homme par nature possède plus largement le discernement et la raison ».8

Une recherche sur la perception que les femmes ont d’elles-mêmes

Cynthia Crysdale reproduit dans son article Women and the Social Construction of Self-Appropriation certaines constatations d’une recherche effectuée aux États-Unis, et dont les résultats ont été publiés en 1986 sous le titre Women’s Way of Knowing: The Development of Self, Voice and Mind9.

En résumé, les 135 femmes interviewées peuvent se classer dans cinq catégories :

  • Le silence (la femme silencieuse, qui vit dans un monde coupé de la réalité sociale)
  • La connaissance reçue (la femme accueille la vérité qu’elle reconnaît chez des personnes compétentes)
  • La connaissance subjective (la vérité est une chose personnelle, privée, et elle est connue de manière subjective, ou par intuition – les femmes de cette catégorie s’en remettent à des critères de style cafétéria pour déterminer la vérité)

  • La connaissance comme fruit d’une procédure (les femmes de cette catégorie (« procedural knowers ») s’engagent dans une analyse consciente, délibérée, systématique – l’accent est mis ici sur l’objectivité – mais elles n’ont ni l’autorité sur laquelle s’appuie la catégorie de la connaissance reçue, ni l’assurance intérieure des subjectivistes, donc elles n’osent parler ouvertement)
  • La connaissance comme fruit d’une construction (quelques femmes vont au-delà de la connaissance comme fruit d’une procédure – elles cherchent à s’approprier leur moi à l’intérieur de la démarche de la connaissance – leur parcours est animé par la passion d’apprendre – et manifeste une acceptation très nuancée et développée de leur être comme sujet connaissant)

La femme transmet la culture mais ne participe pas à la production du savoir ?

La connaissance est une entreprise sociale qui repose en majeure partie sur la croyance, puisqu’elle n’est pas générée de manière immanente mais est transmise par l’enseignement, les livres, les médias et les conversations.

Qui dit enseignement dit confiance, relations interpersonnelles. Il n’est donc guère surprenant que les femmes soient devenues des expertes de la connaissance reposant sur la croyance.10

Comme le fait remarquer Lonergan dans Pour une méthode en théologie, « On oppose souvent science et croyance, mais en fait, la croyance joue un aussi grand rôle en science que dans presque tous les autres secteurs de l’activité humaine ».11

Cynthia Crysdale, que nous avons interrogée au téléphone dans le cadre de notre cours Minding12, nous a rappelé que les Vikings n’ont pas transmis leur culture dans les pays qu’ils envahissaient, contrairement aux Celtes. Les Celtes en fait emmenaient leurs femmes avec eux et ce sont elles qui ont implanté la civilisation de leur peuple.

Nous savons tous personnellement le rôle joué par les femmes dans l’éducation des enfants à la maison et à l’école. Or, jusqu’à tout récemment, les femmes n’avaient pas accès à un certain nombre de domaines et n’étaient certes pas autorisées à participer à la construction sociale de la connaissance. Comme le fait remarquer Cynthia Crysdale, « l’un des domaines d’intérêt pour les féministes concerne la construction sociale de la connaissance et les façons dont les femmes ont été exclues du discours public. »13

Et l’intuition féminine ?

Mais est-ce que les femmes ne possèdent pas une façon bien à elle d’accéder à la connaissance ? Qu’en est-il de l’intuition féminine ?

La notion d’« intuition féminine », dit Elizabeth Murray, doit être soumise à une critique historique et épistémologique.14

D’une part, une tradition séculaire attribue aux hommes la rationalité et aux femmes une sorte de pré-rationalité, d’extra-rationalité ou de supra-rationalité. Le pré-rationnel, « le domaine du non formulé, de l’intuitif, a été constamment attribué à la femme ».15

D’autre part, la notion d’intuition cadre bien avec la tendance contemporaine à adopter des épistémologies relativistes; nous y reviendrons dans un moment.

Pour Elizabeth Murray, l’intuition féminine tient à « des actes pré-réflexifs, non objectivés, de perception, de compréhension, d’affection et de rationalité »16.

Est-ce que la femme devrait se définir comme appartenant au sexe intuitif ? Elizabeth Murray a une position claire : « L’intuition féminine, cela n’existe pas, pas plus qu’une faculté universelle attribuable seulement aux hommes »17.

La recherche d’une voix spécifique et la tentation du postmodernisme

Même si la notion d’intuition féminine est déboutée, les épistémologies « postmodernes » offrent une voie de différenciation intéressante. À chaque sexe sa vérité, son objectivité, son accès aux valeurs!

Deux voies se profilent ici.

La « femme » est-elle une construction sociale, comme l’affirme Simone de Beauvoir ?

Ou la femme est-elle foncièrement différente de l’homme, comme semble le penser Carol Gilligan, qui, dans son livre-culte In a Different Voice?18, promeut une éthique du « care » comme alternative aux principes de la justice défendus par Kohlberg, sur fond de soupçon que les théories universelles sont gauchies par des conceptions biaisées de la femme?

Bon nombre de féministes trouvent donc dans le rejet postmoderne d’un fondement universel de l’objectivité une échappatoire à une culture conditionnée historiquement.

Elizabeth Murray voit dans cette tendance « une désespérance à l’égard de l’universel ».

La structure de l’intentionnalité consciente selon Bernard Lonergan

Pourquoi certaines femmes investissent-elles dans l’analyse de l’intentionnalité proposée par Bernard Lonergan?

Pourquoi donc Alessandra Drage s’appuie-t-elle sur une épistémologie conçue par un homme (un prêtre jésuite en plus)? Est-ce que la philosophie de Lonergan ne représente pas l’une de ces positions épistémologiques qui, comme le souligne Cynthia Crysdale, « incarnent, sciemment ou non, une structure de pouvoir patriarcal »19?

Qu’est-ce qui dans la pensée de Lonergan peut être pertinent dans notre contexte?

Lonergan en fait nous invite vous et moi à nous découvrir en étant attentifs à notre propre expérience. Le point de départ de Lonergan, c’est presque toujours l’expérience. Il dit qu’il écrit selon une démarche du bas vers le haut.

Dans l’introduction de son livre, Thinking Woman (La femme comme être pensant), Drage écrit : « Ce livre exprime une quête, une invitation au voyage. Il traduit même une manière de vivre. La quête est une recherche de compréhension, une compréhension exigeant une longue ascension personnelle – une ascension qui peut durer toute la vie. Vous pouvez aborder ce long sentier comme une randonneuse déterminée, toujours intéressée à ce qui se trouve devant, aux points de vue qui se dégagent au fil de la marche, et qui se lève chaque matin l’esprit alerte, prête à un effort mental quotidien.

Essentiellement, ce livre est une invitation personnelle lancée aux femmes qui cherchent à comprendre leur propre compréhension, leur propre pensée. »20

Alessandra Drage invite ses lectrices et ses lecteurs à la démarche même à laquelle Bernard Lonergan conviait les lecteurs de L’insight.

Dans l’introduction de L’insight, Lonergan écrit : « l’objet du présent livre est … avant tout l’expression d’une invitation à un acte personnel décisif »21 ...

Dans Pour une méthode en théologie, après avoir résumé la démarche d’objectivation des opérations de la conscience, Lonergan conclut : « Il y a donc un rocher sur lequel on peut bâtir »22.

La démarche en question débute par une attention à soi. Une attention aux opérations de notre conscience. Une attention aux opérations de la conscience que chacun/e de nous accomplit tous les jours.

Nous nous posons des questions. Nous trouvons des réponses à nos questions. Nous arrivons à comprendre des choses. Nous vérifions notre compréhension. Nous vérifions le bien-fondé des affirmations d’autres personnes. Nous portons des jugements de réalité. Nous éprouvons des sentiments. Nous délibérons à propos de lignes de conduite possibles. Nous prenons des décisions. Nous agissons en fonction des jugements de valeur que nous portons.

Ces opérations mentales, que chacun et chacune d’entre nous peut repérer facilement dans sa propre vie, manifestent l’existence de plusieurs niveaux de conscience, de différentes configurations d’expérience, et un engagement dans une quête de la signification, de l’objectivité, de la connaissance, de la vérité, de la réalité et de la valeur.23

Le « rocher sur lequel on peut bâtir », c’est vous et moi, avec notre attention, notre intelligence, notre rationalité et notre responsabilité conscientes.

Nous sommes appelés à objectiver nos opérations conscientes, c’est-à-dire à élever notre conscience, à prêter attention à notre dynamisme mental, à le comprendre, à y réfléchir, à l’affirmer et à nous l’approprier.

Cela prend du temps. Vous ne trouverez jamais un texte de Lonergan dans le Reader’s Digest. Mais vous ne trouverez pas non plus cette structure dynamique qu’est votre propre moi dans un texte de Lonergan. Un texte de Lonergan, c’est une série de marques sur du papier, comme il disait lui-même. Et les mots de Lonergan peuvent nous égarer si nous nous en servons comme autant de concepts sans les relier à l’expérience qu’ils cherchent à exprimer.

La démarche à laquelle Lonergan nous convie dans L’insight, et qu’Alessandra Drage nous propose dans Thinking Woman, concerne donc une découverte de notre activité mentale, notamment une découverte de nos étonnements, de notre questionnement, de notre désir de comprendre, de connaître, de cerner la réalité factuelle, de déterminer une ligne de conduite. Chacun, chacune d’entre nous est appelé à la connaissance de soi par la perception attentive, la compréhension et l’affirmation dans notre vie de ces niveaux de questionnement qu’expriment les questions de types Quoi ? Est-ce que ? Qu’est-ce que je dois faire? Est-ce que je le ferai ?

Le livre de Drage invite les femmes (et les hommes également) à une démarche concrète et décisive de connaissance de soi. Une connaissance de soi centrée sur l’activité de l’esprit, l’activité qu’elle appelle « mind-ing ».

L’appréciation de la femme comme être qui pense s’oppose à des définitions historiques et culturelles qui ont cours même aujourd’hui, même dans notre pays.

La femme et l’homme pensent-ils de la même façon ?

Certains se demandent spontanément : la femme et l’homme pensent-ils de la même façon ? N’y a-t-il pas des différences importantes entre le cerveau de la femme et celui de l’homme? La femme ne possède-t-elle pas une intelligence plus émotionnelle? Ne tient-elle pas davantage compte de la dimension personnelle des choses ?

Voilà une question qui exigerait une étude approfondie.

Il semble, selon certaines études récentes, que le cerveau de la femme et le cerveau de l’homme n’accusent aucune différence importante.

Les opérations mentales des hommes et des femmes, que l’attention à soi permet de discerner, sont tout à fait similaires.

Certes, les contenus expérientiels diffèrent. Ils diffèrent d’une personne à une autre, mais ils diffèrent aussi en fonction du sexe. Alessandra Drage fait ressortir les incidences profondes du cycle menstruel, de la période de reproduction et de la grossesse … ainsi que l’adaptation à la dynamique du changement qui, selon Betty Friedan, explique l’écart entre l’espérance de vie de la femme et celle de l’homme.24

La différence des expériences de vie a inspiré à certains auteurs une distinction entre les opérations mentales (aspect noétique) qui sont communes aux deux sexes et les contenus spécifiques (aspect noématique). Mais Alessandra Drage soulignait récemment dans un message qu’elle m’a transmis, « les combinaisons et les configurations des schèmes de récurrence des images/sentiments/insights/souvenirs/percepts/ etc., etc. qui composent ce qu’on appelle le « contenu » forment une myriade complexe tout à fait unique chez chaque personne à tout moment donné. Pourtant, les contenus peuvent manifestement être communiqués suffisamment pour revêtir des significations communes ».

Les déviations et les préjugés : comment peut-on les combattre?

Les significations communes sont importantes.

Mais nous devons affronter des aberrations de la compréhension, qui opèrent toujours dans notre histoire et notre culture : les déviations (bias), les points aveugles ou scotomes, comme les appelle Lonergan.

Avez-vous déjà visité le Parlement d’Ottawa ? Juste à côté, près de l’Édifice de l’Est, un curieux monument rappelle l’Affaire « Personnes ». Cinq femmes de l’Alberta se sont battues pour que les Canadiennes soient reconnues constitutionnellement comme des « personnes », et deviennent ainsi admissibles à siéger au Sénat. Après avoir été déboutées en Cour Suprême, ces femmes ont porté l’affaire devant le Judicial Committee du British Privy Council qui leur a donné gain de cause le 18 octobre 1929.

Saviez-vous que le 18 octobre est la Journée de l’affaire « Personnes » au Canada?

Alors, comment combattre une déviation? En faisant appel au British Privy Council?

Vous combattez une déviation en soulevant des questions. En soulevant des questions que votre entourage, ou votre famille, ou le gouvernement, ou l’Église, cherchent à occulter. Des questions que peut-être vous-mêmes avec pris l’habitude de garder dans vos angles morts.

Vous combattez une déviation par des insights correcteurs qui révèlent des lacunes dans les idées admises. Comme le souligne Lonergan dans « Créativité, guérison et histoire » : « [Un insight], c’est plus qu’un slogan; et l’accumulation croissante des [insights], c’est beaucoup plus qu’une campagne de publicité. Un processus créateur, c’est un processus d’apprentissage. ».25

Le processus créatif appelle un surgissement constant de nouveaux insights. La notion clef ici est celle d’intégralité.

La notion centrale d’intégralité : un dynamisme ascensionnel tendant vers une réalisation plus complète

Le féminisme et la quête de l’intégralité

Dans son livre, Dieu au-delà du masculin et du féminin. Celui/Celle qui est26, la théologienne féministe Elizabeth A. Johnson se situe dans l’optique du « développement intégral des femmes ».

L’intégralité concerne la totalité … A. Drage commente : « Qu’est-ce que je veux dire ici par cette notion d’intégralité? Premièrement, le mot intégral a différentes significations, y compris son sens mathématique (calcul intégral). Je l’entends au sens d’une totalité : être formé de parties qui ensemble constituent une unité, un tout intégral. »27.

Philip McShane souligne que l’unité de l’être humain lui est donnée dès les premiers stades du monde de la signification. Il rappelle une remarque de Lonergan : « Quand un bébé rit, c’est tout le bébé qui rit ».

Comme le dit Philip McShane, « Le sujet a une unité ontologique, mais la difficulté est de parvenir à une unité psychologique ».

Récemment, il est beaucoup question d’une perspective holistique, qui s’apparente à la quête d’unité dont nous avons parlé.

De la chimie aux neurosciences, la recherche continuelle sur l’être humain est fascinante.

Mais qu’est-ce qu’un être humain ?

« Qu’est-ce qu’une femme? » demandait Simone de Beauvoir.

Dans la préface originale d’Insight, Lonergan cite une question similaire formulée par Ernst Cassirer : Qu’est-ce que l’homme au juste?

Lonergan affirme la nécessité de résoudre la désorientation qui règne à ce sujet. « Le problème de la connaissance de soi chez l’être humain ne concerne pas seulement une réponse individuelle au précepte d’un sage de la Grèce antique. Il revêt les dimensions d’une véritable crise sociale. »28

Mais que signifie l’intégralité de l’être humain si nous admettons la thèse de Daniel Dennett pour qui nous sommes composés de robots sans esprit, sans plus ? Que deviendra l’être humain integral dans la perspective d’une explication naturaliste, mécaniste de la conscience, dont Daniel Dennett annonce la consécration prochaine?29

Que signifie l’intégralité dans un monde scientifique qui se demande, à l’instar de Stephen Pinker, « comment un événement neural peut-il causer l’avènement de la conscience » ?30

De la substance au sujet

La philosophie de Bernard Lonergan est centrée sur les notions du développement, du moi élargi, de l’expansion de l’horizon, de la conscience comme l’expérience d’être un sujet.31

Dans une conférence qu’il a prononcée à Regis College en 1964, « Existenz et Aggiornamento »32, Lonergan affirmait : « L’essence du sujet, c’est d’être en devenir ». Ce devenir est une montée, de la substance vers le sujet, un exercice progressif de liberté où « le sujet est de plus en plus impliqué dans son propre devenir ». Une notion capitale se profile ici, celle de l’authenticité.

Le sujet existentiel

Dans une autre conférence majeure, intitulée « Le sujet »33, Lonergan souligne les conséquences dramatiques de différents facteurs culturels et philosophiques sur l’intégralité du sujet.

Le sujet peut être oublié, amputé, immanentisé.

Le sujet existentiel est un sujet connaissant et agissant, qui par ses actes se fait ce qu’il deviendra, et le fait de manière libre et responsable, puisque ses actes sont l’expression libre et responsable de lui-même.

Le sujet existentiel a réalisé différents dépassements de lui-même, en passant par le niveau de la conscience expérientielle et celui de la conscience intelligente, pour parvenir à la conscience de soi rationnelle, par une série d’élévations.

L’être-intégral de la femme

Alessandra Drage, dans une note qu’elle m’a adressée, commente la place de l’intégralité dans son livre :

la question de l’intégralité est un thème fondamental de cet ouvrage. Il s’agit toujours d’une question majeure, que j’explore toujours aujourd’hui, et que j’ai commencé à approfondir sous l’influence de Philip McShane. Il est très important que la question reste ouverte. Qu’est-ce que l’intégralité ? Il ne faut pas en faire une idée arrêtée. Mon livre présente mes réflexions à l’époque de sa rédaction.34 Depuis, j’en suis venue à une meilleure saisie du dynamisme psycho-neuro-chimique de la femme et de l’homme et de la façon dont ce dynamisme concerne l’intégralité de l’être. Et il me semble que la femme soit plus intégrale que l’homme ...

Alessandra Drage soulève une question et tient à ce que cette question reste ouverte.

Or une question ouverte peut entraîner un transformation de l’horizon. Une exploration collective d’une question ouverte ouvre la voie d’une auto-médiatisation mutuelle.

La dimension collective et la médiation mutuelle

Frederick Crowe établit que la médiation mutuelle ne consiste pas en une réponse, mais en l’apparition d’une question, non en une réalité factuelle mais en une invitation … elle représente un processus en déploiement indéfini où nous sommes continuellement affrontés à des questions, auxquelles nous pouvons répondre ou ne pas répondre, auxquelles nous pouvons répondre de manière authentique ou non authentique.35

Crowe cite Lonergan qui, dans Pour une méthode en théologie, aborde le défi de l’authenticité.

« L’authenticité humaine ne se définit pas comme une qualité pure, comme une sereine immunité en fait d’absence de saisie (oversight), d’incompréhension, d’erreur et de péché. Elle consiste plutôt dans un abandon de l’inauthenticité, abandon qui ne se révèle pas une réussite permanente. Aussi est-elle sans cesse précaire, demande-t-elle continuellement à être reprise et consiste-t-elle toujours, pour une bonne part, à dévoiler davantage d’absences de saisie (oversights), à reconnaître de nouvelles failles dans sa compréhension, à corriger un plus grand nombre d’erreurs et à se repentir de plus en plus sincèrement de ses péchés secrets. Bref, le développement humain se fait largement par une résolution de conflits … »36

Alessandra Drage appelle à une « conversion individuelle et culturelle au féminisme ».

« Chez les hommes, mais aussi chez les femmes », affirme-t-elle, « une véritable conversion personnelle doit s’opérer ».37

Une telle conversion implique une réflexion critique au sujet de notre tradition patriarcale; nous devons repérer les conceptions biaisées, réviser nos idées et nos habitudes, examiner les notions véhiculées par notre culture.

Lonergan parle d’une médiation mutuelle qui se concrétise dans les relations familiales, dans l’éducation, dans les cercles sociaux.

Ouverture au changement et pensée critique face à la culture (Drage)

L’authenticité humaine appelle une signification en développement, comme le dit Drage.

Il faut continuellement que surgissent de nouveaux insights.

Comme le souligne le p. Crowe, la médiation mutuelle est une invitation.

Lonergan nous rappelle que l’abandon de l’inauthenticité n’est jamais une réussite permanente.

L’exigence de l’intégralité tient de fait à une philosophie de l’intériorité, à une philosophie qui ne réduit jamais la personne humaine à des fonctions chimiques, biologiques ou neurologiques.

L’exigence de l’intégralité entraîne manifestement une contestation de la culture moderne.

Certains diront : mais cette culture moderne occidentale, n’est-ce pas le rempart du féminisme, malgré tous ses défauts ? N’est-ce pas la seule qui a intégré les droits de la femme ?

La dimension historique de la conscience (Drage)

Le p. Crowe évoque « la médiation mutuelle que chaque moitié de la race humaine peut expérimenter en tant qu’unité à l’égard de l’autre moitié. » Il appelle un partenariat entre les deux moitiés … « non pas dans le parlement d’une nation mais au sein du parlement mondial des hommes et des femmes. »38

La mentalité historique est à l’oeuvre ici. Nous savons tous à quel point Lonergan a mis l’accent sur cette dimension de la conscience et de la culture. Alessandra Drage nous rappelle qu’au 19e siècle, « la femme de la classe moyenne s’est mise à réfléchir sur la situation de la femme ».39 Elle cite Une chambre à soi où Virginia Woolf souligne l’importance d’un événement capital, plus important que les Croisades et la Guerre des Roses : les femmes de la classe moyenne, de Jane Austen aux soeurs Brontë, se sont mises à écrire.

L’histoire est en marche, affirme Drage, qui cite Philip McShane, pour qui « le grand tournant dans l’histoire humaine ne s’est pas encore produit »40

Pour terminer, je veux citer bien sûr l’article de Lonergan, « Créativité, guérison et histoire » : « … la tâche créatrice, c’est toujours de trouver les réponses. Cela ne peut se faire sans insights, non pas un seul mais plusieurs, non pas isolés mais combinés, des insights qui se complètent et se corrigent entre eux, qui influencent les politiques et les plans d’action et dont les résultats concrets montrent les insuffisances, ce qui donne naissance à de nouveaux insights correcteurs et à des politiques et à des plans d’action révisés, le tout aboutissant peu à peu à un système global et équilibré, qui fonctionne tout doucement. Et c’est de ce système qu’on avait besoin au point de départ; mais à ce moment-là on ne le connaissait pas. »41


1 Conférence prononcée en anglais et présentée ici dans une version un peu remaniée.

2 L’insight, p. 232.

3 Lonergan and Feminism, sous la direction de Cynthia S. W. Crysdale, University of Toronto Press, 1994.

4 Frederick Crowe, The Genus «Lonergan and … » and Feminism, in Developing the Lonergan Legacy, Michael Vertin ed., University of Toronto Press, 2004, p. 142-163 (article inséré originalement dans Lonergan and Feminism).

5 Lonergan and Feminism, sous la direction de Cynthia S. W. Crysdale, University of Toronto Press, 1994.

6 P. 89.

7 Dans Lonergan and Feminism, p. 72-87.

8 Somme théologique, I. q. 92, a. 1, sol. 2., passage cité dans Dieu au-delà du masculin et du féminin, traduction de Pierrot Lambert, Paris, Éditions du Cerf/Montréal, Éditions Paulines («Cogitatio Fidei » 214), p. 43.

9 M.F. Belenky, B.M. Clinchy, N.R. Goldenberg et J.M. Tarule, Women’s Way of Knowing: The Development of Self, Voice and Mind, New York, Basic Books, 1986.

10 Cynthia Crysdale, Expanding Lonergan’s Legacy : Belief, Discovery and Gender, dans Christian Identity in a Postmodern Age. Celebrating the Legacies of Karl Rahner and Bernard Lonergan, sous la direction de Declan Marion, Dublin, Veritas, 2005, p. 78.

11 Pour une méthode en théologie, traduit sous la direction de Louis Roy, o.p., Montréal, Fides, 1978, p. 58.

12 Un cours régulier de l’Institut Thomas More qui portait surtout sur le livre d’Alessandra Drage, Thinking Woman.

13 Expanding Lonergan’s Legacy : Belief, Discovery and Gender, p. 74.

14 Elizabeth A. Morelli, Women’s Intuition: A Lonerganian Analysis, dans Lonergan and Feminism, sous la direction de. C. Crysdale (Toronto, 1994) 72-87.

15 Idem, p. 78.

16 Id., p. 81.

17 Id., p. 82.

18 Une voix différente : Pour une éthique du care (Poche), traduction de Annick Kwiatek, Vanessa Nurock, Flammarion, Collection « Champs Essais », 2008.

19 Women and the Social Construction of Self-Appropriation, p. 5.

20 Alessandra Gillis Drage, Thinking Woman, Axial Publishing, Cap Breton, 2006, p. 1, 5.

21 Bernard Lonergan, L’insight, p. 10.

22 Bernard Lonergan, Pour une méthode en théologie, p. 33.

23 Voir l’entrevue avec Mark Morelli publiée sur le site http://francais.lonergan.org/

24 Betty Friedan, The Fountain of Age, Simon and Shuster, 1993, notamment le chapitre 4 : « Why Do Women Age Longer and Better Than Men? »

25 Bernard Lonergan, Créativité, guérison et histoire, traduction de Daniel Cadrin, dans Les voies d’une théologie méthodique, Paris-Tournai, Desclée, Montréal, Bellarmin, 1982, p. 231. (Le texte porte le mot « saisie » qui à l’époque était utilisé pour traduire « insight »).

26 P. 31 et suivantes.

27 Thinking Woman, p. 86. (traduction)

28 The Original Preface of Insight, dans Method:Journal of Lonergan Studies, Vol. 3, no 1, p. 5.

29 Daniel Dennett, Sweet Dreams. Philosophical Obstacles to a Science of Consciousness, MIT Press, 2006, p. 3, 7. Voyez, pour fins de comparaison, la définition que donne Lonergan de la « base neurale inconsciente » : « un dynamisme ascensionnel tendant vers une réalisation plus complète, tout d’abord au niveau sensible prochain, puis, au-delà des limites de celui-ci, aux niveaux supérieurs : artistique, dramatique, philosophique, culturel et religieux. » (L’insight, p. 475).

30 Stephen Pinker, How the Mind Works, WW Norton & Company, New-York, Londres, 1997, p. 132.

31 Voir CWL 7 (The Ontological and Psychological Constitution of Christ), p. 7 («Consciousness is not the perception of an object but the experience of a subject»).

32 Existenz et Aggiornamento, traduction de Pierre Robert, dans Les voies d’une théologie méthodique, p. 20.

33 Le sujet, traduction de Baudoin Allard, dans Pour une méthodologie philosophique, Montréal, Bellarmin, 1991, p. 115-137.

34 Le livre a été publié en 2005.

35 Crowe, Developing the Lonergan Legacy, p. 161.

36 Pour une méthode en théologie, p. 288.

37 Thinking Woman, p. 120, 121.

38 The Genus «Lonergan and …» and Feminism, p. 162.

39 Thinking Woman, p. 133.

40 Id., p. 135, note 29.

41 Lonergan, « Créativité, guérison et histoire », traduction de Daniel Cadrin, dans Les voies d’une théologie méthodique, p. 230-231.

 

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