L'homme et l'oeuvre
Les fondateurs de l’Institut Thomas More

 

 

Ann Soden

L’Institut Thomas More, pour l’éducation des adultes, est né en septembre 1945 d’un désir formulé par quatre amis et collègues, d’offrir à des adultes une formation universitaire, d’abord à des fins de culture et d’enrichissement personnel, et visant ensuite l’accréditation et la remise du baccalauréat ès arts1, à l’intention a) de combattants revenant de la guerre; b) d’immigrants et de réfugiés adultes arrivant au Québec en nombres croissants; ainsi que c) de Québécois en général, dont la majorité avaient quitté l’école après la neuvième année2.

Ce petit groupe de quatre éducateurs adultes, qui avaient soif d’une stimulation intellectuelle « à la hauteur des exigences de notre époque » (Ortega y Gasset) : Roberta Soden Machnik, Stanislaus Machnik, Veronica Smyth et Charlotte Tansey, avait suivi les conférences du soir pour adultes dans les domaines des arts libéraux données par des professeurs bénévoles : Bernard Lonergan, S.J, Eric O’Connor, s.j. et l’abbé Emmett Carter, sur le campus du collège Loyola, au début des années 1940. Les sujets abordés étaient éclairants et inspirants : les conférenciers invitaient ces jeunes adultes à penser, à élargir leur esprit en cessant d’apprendre par cœur pour contester, questionner, analyser de manière critique. Cette approche libératrice, tout à fait moderne, était révolutionnaire pour eux.

Alors que les responsables annonçaient en 1944 la fin prochaine de ces séries de conférences, le groupe des quatre eut une idée : Cet enseignement si riche, qui se nourrissait de l’expérience de la vie et les encourageait à développer un questionnement instructif, devait absolument se poursuivre dans un autre cadre. Où? Comment? Les modalités allaient bientôt se préciser. Le groupe s’est lancé et a tenu ses premières rencontres dans le salon des Machnik, se souvient Charlotte Tansey3. Mais pour créer l’institution rêvée, il fallait faire appel à des gens réfléchis pour former un conseil consultatif et communiquer avec des professeurs qui, assurément, accepteraient de donner de leur temps pour mettre en oeuvre ce nouveau concept d’apprentissage collectif.

Le groupe reconnaît également la nécessité de trouver des méthodes d’apprentissage mieux adaptées aux adultes et aux participants aux cours du soir que les conférences traditionnelles offertes par le Collège Sir George Williams (devenu l’Université Concordia). Ces quatre jeunes adultes voulaient établir une méthode, une approche de l’apprentissage misant sur leur expérience de vie, déjà substantielle. Ils estimaient qu’une étude des humanités faisant appel à une méthode interactive (et par la suite à une discussion multidisciplinaire), convenaient mieux à de nombreux étudiants adultes que la méthode des conférences, utilisée ordinairement dans les autres institutions offrant des cours de niveau universitaire.

Ils percevaient par ailleurs un besoin croissant en raison du retour anticipé des militaires et l’afflux des immigrants suivant la fin de la guerre, en 1945. Ils étaient convaincus que le temps était venu d’offrir aux adultes intéressés des cours du soir à temps partiel de niveau universitaire en faisant appel à une approche unique de l’apprentissage orientée vers les étudiants, interprétant et appliquant l’expérience de vie d’une manière coopérative et interactive.

Les gens d’affaires, les ménagères, les professeurs et bien d’autres, croyaient-ils, étaient désireux de se développer culturellement et intellectuellement. Il y avait là une une grande émancipation, une vive soif de connaissance. Or l’élan principal, l’infusion essentielle, est venue des militaires libérés des forces armées et désireux de poursuivre leurs études sans avoir à retourner dans les écoles secondaires et les collèges offrant des cours magistraux. La réponse à ces besoins est devenue l’inspiration et le critère de l’éducation des adultes en voie d’instauration à l’ITM.

Les quatre personnes du groupe mentionné, auquel s’est joint le p. Eric O’Connor, s.j., ainsi que des professeurs et des conseillers bénévoles, ont créé un centre d’éducation des adultes (originalement, le Comité de l’éducation catholique pour adultes) au centre-ville de Montréal, et cette institution a pris le nom de Thomas More, nom suggéré par Stan Machnik, en l’honneur du juriste, philosophe, homme d’État et humaniste, canonisé par l’Église catholique. L’ITM a toujours été une institution non confessionnelle.

Les cours ont débuté en novembre 1945. Originalement, il s’agissait de cours magistraux. Pleins d’enthousiasme, comptant sur un vaste réseau de professeurs qui étaient des érudits renommés, et armés désormais d’un véritable programme d’études, Stan Machnik et Eric O’Connor, s.j. ont entrepris des démarches auprès de l’Université de Montréal. Moins de deux ans plus tard, l’Université de Montréal a reconnu le jeune Institut Thomas More, lui accordant une affiliation pour qu’il décerne le baccalauréat ès arts (par la suite, quand l’Université de Montréal a abandonné ses collèges satellites, l’ITM s’est affilié à l’Université Bishop de Lennoxville).

En 1948, l’ITM a adopté le programme des « Great Books » de Chicago, qui reconnaissait le rôle de la discussion comme force positive dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage à l’échelle populaire. Ce programme est devenu la base, le tremplin, du développement d’un vaste ensemble de cours, formant une constellation unique, de la philosophie à la physique, de l’astronomie à l’architecture, faisant appel à une méthode de lectures et de discussions dirigées par des équipes de trois animateurs4.

En définitive, toutes les questions pouvaient être posées, devaient être posées, le participant ne commençant à apprendre qu’au moment où il commençait à formuler des questions. C’était là une nouveauté radicale pour quiconque avait étudié avant 1945… Ces exposés magistraux ne nous ont pas procuré une base théorique importante, c’est sûr. Mais cela devenait important à titre d’expérience : vous appreniez à travers une longue démarche de questionnement … puis ensuite, vous passiez au niveau suivant, qui était manifestement de vous demander si vous aviez compris correctement ou non.

-Le regretté Eric O’Connor, s.j.

L’approche Thomas More est mise en oeuvre encore aujourd’hui à Montréal, Ottawa et Toronto. Durant les années 1960 et 1970, la méthode d’apprentissage de l’Institut a été offerte aux travailleurs du centre-ville de Montréal sous le patronage de la Banque Royale du Canada, sous la forme de séries d’entrevues populaires avec des universitaires renommés, auxquels les gens pouvaient assister à l’heure du midi. Des séances plus courtes de lecture et de discussions se donnent dans un grand nombre de résidences et de centres pour les personnes âgées de Montréal et de Toronto depuis de nombreuses années, de même que dans des prisons québécoises5. Certains cours de l’ITM ont été par ailleurs diffusés à la télévision et sur Internet.6

L’ITM a célébré son 65e anniversaire en 2010. Veronica Smyth est décédée quelques années avant Charlotte Tansey, qui avait été présidente de l’ITM pendant dix-huit ans et avait été animatrice de cours depuis les tout débuts de l’Institut. Charlotte Tansey est décédée l’année où l’ITM célébrait son 65e anniversaire.


1 Par l’intermédiaire de l’Université de Montréal à compter du 22 janvier 1948 et actuellement par l’intermédiaire de l’Université Bishop.

2 À la fin de la crise économique des années 1930, la majeure partie de la population du Québec n’allait pas plus loin que la 9e année dans les écoles publiques.

3 Ensign Woman’s Page, Édition nationale, février 1950.

4 Certains aspects du programme des Great Books ont été mis en œuvre jusqu’en 1979 à l’ITM.

5 Les Machnik ont animé des cours donnés en prison pendant plus d’une décennie.

6 Extrait de Informed Dialogue: facets of group reading-discussions, de Patrick Dias et Charlotte Tansey, Editors, Thomas More Institute Papers, Montréal 2004

 

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