Les oeuvres de Bernard Lonergan
L'insight: ch. 10 - La compréhension réflexive

 

PREMIÈRE PARTIE

L’insight en tant qu’activité

 

10

La compréhension réflexive

L'acte de compréhension réflexive est un insight, tout comme les actes de compréhension directe et de compréhension introspective. Les premiers répondent à des questions relevant de la compréhension, et le dernier, à des questions relevant de la réflexion. Les premiers mènent à des définitions et à des formulations, et le dernier, à des jugements. Les premiers saisissent l'unité, le caractère systématique, ou encore la fréquence idéale, et le dernier saisit si des éléments de preuve sont suffisants aux fins d'un jugement prospectif.

L'« Eurêka! » d'Archimède traduit la conscience d'un nouvel acquis cognitif important. Archimède n'aurait probablement pas été en mesure toutefois d'exprimer dans une formulation explicite ce qu'est au juste un insight direct. De même, nous accomplissons des actes de compréhension réflexive, nous savons que nous avons saisi que des éléments de preuve sont suffisants pour étayer un jugement sur lequel nous avons délibéré, mais sans des efforts prolongés d'analyse introspective nous ne saurions expliquer ce qui se produit au juste dans un insight réflexif. Nous savons simplement qu'un jugement prononcé sans une telle saisie réflexive tient purement de la conjecture. Nous savons aussi qu'après cette saisie il serait stupide de ne pas porter de jugement.

Dans la présente section, nous chercherons donc à déterminer ce que veut dire au juste : des éléments de preuve suffisants aux fins d'un jugement prospectif. Cette démarche présuppose une question relevant de la réflexion : « En est-il bien ainsi? » Et la démarche est suivie d'un jugement : « Il en est bien ainsi. » Entre la question et la réponse interviennent l'arrangement et le soupesage des éléments de preuve. Mais sur quelle balance soupeser les éléments de preuve? Quel poids doivent avoir ces éléments de preuve pour commander un oui ou un non?

Malheureusement, plus les jugements deviennent complexes, et plus complexe est l'analyse de l'acte fondateur de la compréhension réflexive La réponse ne peut être donnée en entier d'un seul coup, alors que les réponses partielles sont incomplètes. Il nous faut donc partir d'un énoncé très général puis en illustrer le sens en faisant appel à la forme de l’inférence déductive. Nous prêterons attention ensuite aux jugements concrets de la vie quotidienne, en considérant d'abord les jugements de réalité concrets, puis les jugements à propos de la justesse des insights dans des situations concrètes et enfin l'occurrence des analogies et des généralisations. Troisièmement, nous aborderons les jugements de la science empirique, la différence radicale entre ces jugements et ceux de la vie courante, la nature de la généralisation et de la vérification scientifiques ainsi que la signification de ce qu'on appelle la probabilité des opinions scientifiques. Quatrièmement, nous distinguerons les propositions et les principes analytiques et en explorerons les critères. Cinquièmement, nous nous pencherons sur la nature des jugements mathématiques. Ajoutons enfin que nous ne traiterons pas des jugements philosophiques dans le présent chapitre, car un examen approprié des jugements philosophiques exige au préalable que soient posés d'autres éléments du problème.

1. La forme générale de l'insight réflexif

Saisir que des éléments de preuve suffisent aux fins d'un jugement prospectif, c'est saisir que le jugement prospectif est un inconditionné de fait.

Nous établirons une distinction entre l'inconditionné formel et l'inconditionné de fait. L'inconditionné formel ne dépend d'aucune condition. L'inconditionné de fait dépend de certaines conditions, mais elles sont remplies.

Un inconditionné de fait possède donc trois éléments, à savoir 1) un conditionné, 2) un lien entre le conditionné et ses conditions et 3) l’accomplissement des conditions. Un jugement prospectif sera donc inconditionné de fait 1) s'il est le conditionné, 2) si ses conditions sont connues et 3) si elles sont remplies. L'expression même d'une question relevant de la réflexion fait du jugement prospectif un conditionné : pour porter ce jugement rationnellement, il faudra disposer d'éléments de preuve suffisants. La compréhension réflexive a pour fonction de satisfaire à la question relevant de la réflexion en faisant passer le jugement prospectif de l'état de conditionné à l'état d'inconditionné de fait; la compréhension réflexive assure cette transformation en saisissant les conditions du conditionné et leur accomplissement.

Voilà pour le schéma général que nous allons maintenant illustrer en faisant appel à la forme de l'inférence déductive. Si A et B représentent respectivement une ou plusieurs propositions, la forme déductive est la suivante :

Si A, alors B

Or A

Donc B

Par exemple,

Si X est matériel et vivant, X est mortel

Or l'être humain est matériel et vivant

Donc l'être humain est mortel.

La conclusion est un conditionné, car il faut un raisonnement pour l'étayer. La majeure lie ce conditionné à ses conditions, car elle pose « Si A, alors B ». La mineure présente l'accomplissement des conditions, puisqu'elle pose l'antécédent A. La forme de l'inférence déductive a donc pour fonction de faire reconnaître une conclusion comme un inconditionné de fait. L'insight réflexif saisit la configuration, puis par contrainte rationnelle le jugement suit.

L'inférence déductive ne peut toutefois constituer l'exemple de base parmi les jugements, puisqu'elle présuppose que d'autres jugements sont vrais. C'est pourquoi nous avons posé que la forme de l'inférence déductive ne représente qu’une illustration claire de ce que signifie la saisie d'un jugement prospectif comme inconditionné de fait. La forme de l'insight réflexif en elle-même est beaucoup plus générale que la forme de l'inférence déductive. Pour qu'il y ait déduction, le lien entre le conditionné et ses conditions doit consister en un jugement, et l'accomplissement des conditions doit être un autre jugement. Les jugements sont toutefois les produits finals du processus cognitif. Avant que le lien entre le conditionné et les conditions ne se manifeste dans l'acte du jugement, il existait dans un état plus rudimentaire au sein du processus cognitif lui-même. Avant que l'accomplissement des conditions ne se manifeste dans un autre acte de jugement, il était présent également dans un état plus rudimentaire au sein du processus cognitif. Ce qu'il y a de remarquable au sujet de l'insight réflexif, c'est qu'il peut exploiter ces éléments plus rudimentaires au sein du processus cognitif pour atteindre l'inconditionné de fait. Voyons maintenant comment cette démarche se réalise dans divers cas.

2. Jugements de réalité concrets

Un homme rentre du bureau. D'ordinaire sa maison est bien tenue. Or à son arrivée il constate que les carreaux des fenêtres sont cassés, qu'il a de la fumée partout et que le plancher est tout mouillé. Supposons que l'homme porte un jugement de réalité extrêmement restreint : « Quelque chose est arrivé ». La question que nous allons soulever à propos de jugement n'est pas : « A-t-il raison oui ou non? » mais : « Comment est-il parvenu à cette affirmation? »

Le conditionné sera le jugement : « Quelque chose est arrivé ».

Les conditions à remplir seront deux ensembles de données : les données en mémoire, c'est-à-dire l'état de la maison au départ le matin et les données présentes, soit l'état de la maison au retour. Il convient de noter que les conditions à remplir se trouvent au niveau de l'attention aux données. Ce ne sont pas des jugements, au même titre que la mineure d’un syllogisme. Elles ne comportent ni question relevant de la compréhension, ni insight, ni concept. Elles se situent simplement au niveau de l’expérience passée et présente, de l'occurrence des actes de vision et d'olfaction.

Le lien entre le conditionné et les conditions à remplir constitue une structure immanente et opérative dans le processus cognitif. Il ne s’agit pas d'un jugement. Il ne s'agit pas non plus d'un ensemble de concepts formulés, tel une définition. Il s'agit simplement d'une façon de faire les choses, d'un procédé relevant du domaine cognitif.

Nous avons déjà présenté la forme générale de toutes ces structures et de tous ces procédés à trois niveaux : l'attention aux données, la compréhension et la réflexion. On trouve des spécialisations de cette forme générale dans les phases classique et statistique de la méthode empirique, dans la notion de chose et dans les différences entre la description et l’explication. De telles explications de la forme générale et de ses spécialisations relèvent toutefois de l'analyse introspective. Les structures et les procédés existent et sont opératifs avant que soient réalisées de telles recherches et de telles formulations et d'ailleurs ils n'opèrent pas mieux, en règle générale, suite à de telles analyses.

Certes, le travailleur fatigué de notre exemple perçoit les données présentes et se souvient de données différentes; de plus, par des insights directs, il rapporte les deux ensembles de données au même ensemble de choses qui constitue pour lui sa maison. L'insight direct exerce toutefois une double fonction. Non seulement deux champs de données individuelles ont-ils été rattachés à un même ensemble de choses, mais un deuxième niveau du processus cognitif s'ajoute au premier. Les deux niveaux réunis contiennent une structure spécifique de ce processus, que nous pouvons appeler la notion de la connaissance du changement. De même que connaître une chose consiste à saisir une unité-identité-totalité intelligible dans des données individuelles, ainsi connaître le changement consiste à saisir la même identité ou les mêmes identités à des moments différents, dans des données individuelles différentes. Si une même chose présente des données individuelles différentes à des moments différents, c'est qu’elle a changé. S'il y a changement, quelque chose s'est produit. Ce sont là des énoncés. S'ils sont affirmés, ces énoncés sont des jugements. Avant d'être des énoncés ou des jugements, ils existent toutefois comme structures ou procédés non analysés, immanents et opératifs dans le processus cognitif. C'est une telle structure qui lie dans le jugement de réalité concret le conditionné et les conditions à remplir.

Les trois éléments ont été assemblés. Au niveau de l'attention il y a deux ensembles de données. Au niveau de la compréhension il y a un insight qui rapporte les deux ensembles aux mêmes choses. Lorsque les deux niveaux sont réunis, se profile la notion de la connaissance du changement. La compréhension réflexive saisit les trois éléments comme un inconditionné de fait et fonde le jugement : « Il est arrivé quelque chose ».

Même s'il était le plus simple possible, notre exemple nous fournit un modèle pour l'analyse de cas plus complexes de jugements de réalité concrets. Les conditions à remplir peuvent être n'importe laquelle des combinaisons de données tirées des souvenirs d'une longue vie et dont l'acquisition peut avoir requis une faculté d'observation hors du commun. La structure cognitive peut supposer le développement cumulatif de la compréhension qu'illustrent l'homme ou la femme d'expérience, le spécialiste ou l'expert. Des données et une structure complexes peuvent se combiner pour produire un inconditionné de fait que l'analyse introspective aurait difficilement pu reproduire de façon précise et convaincante Cependant, la nature générale du jugement de réalité concret restera la même que dans notre exemple simple.

Par ailleurs, le lecteur se demande probablement comment nous pouvons savoir si les insights qui constituent le pivot de telles structures sont eux-mêmes corrects. Voilà la question qu'il nous faut aborder maintenant.

3. Les insights sur les situations concrètes

Les insights directs et les insights introspectifs se produisent en réponse à une attitude de recherche. Il y a des données à comprendre; la recherche vise une telle compréhension; et l'insight qui surgit constitue la compréhension pertinente. Or une idée brillante n'est pas forcément une idée juste. Comment opérer le discernement qui s'impose?

Cette question est posée, non pas dans toute sa généralité, mais à l'égard des situations concrètes qui divergent de nos attentes et par le fait même de cette divergence posent problème. Pour revenir à notre exemple de tout à l'heure, le travailleur de retour chez lui aurait pu dire : « Il y a eu un incendie ». Comme il n'y avait plus d'incendie à ce moment-là, ce jugement aurait supposé un insight qui rapproche des données et en tire des conclusions. La question qui nous occupe est la suivante : « Sur quoi pouvons-nous nous baser pour déclarer correct un tel insight? »

Premièrement, il convient de noter que non seulement les insights se produisent en réponse à des questions, mais aussi qu'ils sont suivis d'autres questions. Deuxièmement, il faut observer que certaines questions s'en tiendront au problème initial, alors que d'autres soulèveront de nouveaux sujets d'interrogation : « Qu'est-ce qui a déclenché le feu? », « Où est ma femme? » ... Troisièmement, on peut remarquer que la transition vers ces autres sujets d'interrogation peut se faire pour des raisons très différentes; il se peut que des préoccupations différentes interviennent pour attirer l'attention ailleurs, il se peut aussi que l'intéressé ait fait le tour de la situation initiale et n'ait plus d'autre question à poser.

Nous devons distinguer les insights vulnérables et les insights invulnérables. Un insight est vulnérable s'il reste des questions qui n'ont pas été posées sur un sujet d'interrogation. En effet, les questions subséquentes donneront lieu à d'autres insights qui compléteront certainement l'insight initial, en modifieront l'expression et les implications, dans une plus ou moins grande mesure, et feront peut-être apparaître une toute nouvelle optique. Si par contre il n'y a plus de question à poser, l'insight est invulnérable. En effet, seules les questions subséquentes peuvent donner lieu à de nouveaux insights qui complètent, modifient ou révisent l’approche et l'explication initiales.

Ces considérations dégagent une loi immanente et opérative au sein du processus cognitif. Une distinction opérationnelle entre insights vulnérables et insights invulnérables précède notre distinction conceptuelle entre insights corrects et erronés. Lorsqu'un insight met dans le mille, c'est-à-dire saisit carrément une situation et règle le problème qui se présente, il n'y a plus aucune question qui puisse être soulevée et donc plus d’insight qui puisse provoquer une révision de la position originale. Si par contre la situation n'a pas été saisie carrément, d'autres questions peuvent se poser qui révéleraient les lacunes de l'insight et appelleraient de nouveaux insights, lesquels feraient voir la situation sous un jour différent.

Il s'agit là de l'élément fondamental de notre solution. Le lien entre le conditionné et ses conditions est une loi immanente, opérative, du processus cognitif. Le conditionné est le jugement prospectif « tel ou tel insight direct ou introspectif est correct ». Notre analyse permet de formuler la loi immanente au processus cognitif, à savoir : un tel insight est correct s'il ne se pose plus de question pertinente.

Ainsi donc, les conditions du jugement prospectif sont remplies lorsqu’il ne se pose plus de question pertinente.

Le simple fait que d'autres questions ne me viennent pas à l'esprit ne signifie pas forcément que les conditions sont remplies. Cette absence de nouvelles questions peut avoir d'autres causes. Ma curiosité intellectuelle peut être étouffée par d'autres intérêts. L'ardeur que je mets à satisfaire d'autres besoins peut entraver l'émergence de nouvelles questions. Un jugement porté dans un tel cas sera irréfléchi; il équivaudra à un plongeon dans des eaux inconnues.

Si je peux porter des jugements irréfléchis, je peux aussi flotter tout simplement dans l'indécision. Si la simple absence de questions nouvelles dans mon esprit ne constitue pas un critère suffisant, de même on ne saurait exiger que soit exclue la possibilité même de questions nouvelles. Ainsi donc, s'il ne surgit pas d'autres questions, l'insight est invulnérable. Et si de fait l'insight est invulnérable, alors le jugement qui l'approuve sera correct.

Mais comment parvenir à un tel équilibre harmonieux entre l'irréflexion et l'indécision? Et comment savoir que nous avons atteint cet équilibre? Si les réponses à de telles questions pouvaient s'obtenir grâce à une recette ou à une formule quelconque, il serait possible de produire à volonté, indéfiniment, des êtres humains doués d’un jugement sûr. Nous devons cependant nous limiter à une analyse des principaux facteurs du problème et à un exposé de la nature générale de leur solution.

Donc, il s'agit en premier lieu de donner aux questions nouvelles la chance d'émerger. La semence de la curiosité intellectuelle doit se développer jusqu'à ce que l'arbre qu'elle engendre présente une écorce rugueuse le protégeant des désirs et des craintes, des conations et des appétits, des besoins et des intérêts qui habitent le cœur humain. De plus, tout insight présente une suite de présupposés, d'implications et d'applications. Il faut faire en sorte qu'une telle suite soit dévoilée au grand jour. Les présupposés et les implications d'un insight donné doivent se combiner de façon cohérente aux présupposés et aux implications d'autres insights. Ses possibilités d'application concrète doivent pénétrer dans le champ opérationnel et subir l'épreuve permettant d'évaluer ses chances de succès ou d'échec. Bien sûr, je ne pose pas ici que la vie concrète doive poursuivre cette expansion logique et opérationnelle de la façon explicite, délibérée et minutieuse qui caractérise la recherche scientifique. J'entends par contre qu'il faut chercher à réaliser quelque chose d'équivalent et donc faire preuve de vivacité intellectuelle, prendre son temps, discuter, et soumettre les points de vue exprimés à l'épreuve de l'action.

Deuxièmement, il faut prêter attention à la difficulté préalable. Une théorie des problèmes corrects est sous-jacente à une théorie des insights corrects. C'est pour esquiver la difficulté préalable que nous avons supposé une situation concrète divergeant de nos attentes et, par le fait même de cette divergence, définissant un problème. Autrement dit, on a posé un chercheur qui comprend le contexte de la situation et sait donc à quoi s'attendre, et on a posé également un problème qui existe, qui est défini avec justesse par la divergence existant entre la situation et les attentes habituelles et qui à son tour fournit une définition de la pertinence de toute autre question.

Tout cela revient à dire qu'un jugement sûr concernant tout insight doit se fonder sur l'acquisition préalable d'un grand nombre d'autres insights liés entre eux et corrects. Avant d'essayer de briser ce cercle vicieux, il nous faut toutefois nous assurer de son existence. L'enfant pose des questions sans arrêt. Sa curiosité intellectuelle est manifeste. La curiosité intellectuelle n'est cependant pas synonyme d’un jugement sûr : la société estime que l'enfant n'atteint pas l'âge de raison avant sa septième année. Les jeunes gens qui fréquentent nos écoles et nos universités possèdent la vivacité d'esprit nécessaire à leurs études, et pourtant la loi laisse planer un doute sur la justesse de leur jugement et les considère comme appartenant à la catégorie des mineurs. Aristote estimait que les jeunes gens n'avaient pas suffisamment d'expérience dans la pratique de la vie pour étudier l'éthique avec profit1. D'ailleurs, après s'être donné du mal pour acquérir un savoir, encore faut-il ensuite se tenir au courant de ce qui se passe dans le domaine. Si quelqu'un revient à la pratique d'une activité qui lui était jadis tout à fait familière, dans un secteur du commerce ou de l'industrie, dans une profession ou un milieu qu'il a quitté, il cherchera peut-être à reprendre les choses où il les avait laissées. Or, si ses erreurs et ses inepties mineures ne l'incitent pas à la prudence, il court vers la catastrophe. L'exercice d'un jugement sûr concernant des insights concrets présuppose l'acquisition antérieure d'un ensemble organisé d'insights complémentaires.

Notre troisième observation porte donc sur l'existence du processus de l'apprentissage. Ce processus consiste en l'acquisition graduelle et en l’accumulation d'insights portant sur un seul et même domaine. Pendant toute la durée du processus le jugement est en suspens. Il est en voie de développement, de formation, mais il n'a pas encore atteint la maturité voulue pour s'exercer de façon autonome. C'est que l'acquisition graduelle et l'accumulation des insights ne représentent pas une simple progression dans la compréhension directe ou introspective. Pendant ce temps, la curiosité intellectuelle s'impose face à d'autres désirs. De plus, les suites logiques de présuppositions et d'implications de chaque insight s’amplifient, soit pour s'opposer à d'autres questions et les provoquer, soit pour s'imbriquer et former un ensemble cohérent. Parallèlement, des possibilités opérationnelles sont envisagées, pour être soumises à l'épreuve d’expériences tentées sur le plan de la pensée, pour être confrontées avec la pratique réelle, pour être mises à exécution dans des entreprises dont l’importance et la portée croissent graduellement, dont les échecs sont instructifs et dont les succès engendrent la confiance.

C'est donc le processus de l'apprentissage qui brise le cercle vicieux. Un jugement sur la justesse des insights suppose l'acquisition préalable d’un grand nombre d'insights corrects. Or ces insights préalables ne sont pas corrects du simple fait qu'ils sont jugés corrects. Ces insights se produisent dans un processus autocorrectif où les lacunes de chaque insight provoquent de nouvelles questions, ce qui donne lieu à des insights complémentaires. De plus, ce processus autocorrectif tend vers une limite. Des situations concrètes nous deviennent familières. Nous savons à quoi nous attendre. Par contre, lorsque nous sommes devant l'inattendu, nous sommes en mesure d'en déceler exactement les causes, et les moyens de favoriser ou de prévenir sa récurrence. Ou encore, si cet inattendu représente quelque chose de tout à fait nouveau, nous en savons assez pour reprendre le processus de l'apprentissage, et nous sommes en mesure de reconnaître le moment où, une fois de plus, ce processus autocorrectif atteint sa limite quant à la familiarité avec la situation concrète et à la maîtrise de cette situation.

Quatrièmement, l'irréflexion et l'indécision tiennent au tempérament, d'une façon générale. Sauf manifestations occasionnelles de comportements qui n'ont rien à voir avec le caractère, l'esprit irréfléchi est presque toujours sûr de son fait, alors que l'indécis hésite constamment sur le parti à prendre. Il ne suffit pas alors de souligner que l'apprentissage est un processus autocorrectif qui tend vers une limite. Il ne suffit pas non plus de signaler que, même si une telle limite n'est pas étiquetée, son atteinte se manifeste par une capacité habituelle de savoir exactement de quoi il retourne. Car à moins de déployer un effort pour dominer son tempérament lui-même, l'esprit irréfléchi continuera de présumer trop tôt qu'il n'a plus rien à apprendre et l'indécis, de soupçonner que des abîmes de possibilités indistinctes risquent de miner la valeur d'un savoir qu'il maîtrise.

Dernière observation : nous réservons pour une autre occasion l'examen des opinions philosophiques qui posent l'impossibilité radicale de la certitude. Notre propos immédiat est l'explication des faits. Les jugements des humains et leurs refus de juger oscillent autour d'une médiane. Il est bien difficile de repérer exactement cette ligne de partage; du moins y a t-il de nombreux points à propos desquels même un esprit irréfléchi n'oserait se prononcer, ainsi que de nombreux points au sujet desquels même un indécis ne nourrirait aucun doute. Quelle est donc la forme générale et d'une telle certitude de l'ignorance et d'une telle certitude de la connaissance?

Notre réponse fera appel à l'inconditionné de fait. Un insight réflexif se produit qui permet de saisir à la fois 1) un conditionné, soit le jugement prospectif selon lequel un insight direct ou introspectif donné est correct, 2) un lien entre le conditionné et ses conditions — selon l'analyse introspective, un insight est correct s'il est invulnérable, et il est invulnérable s'il n'y a pas d'autre question pertinente — et 3) l'accomplissement des conditions, c'est-à-dire que l'insight donné met fin à tout autre questionnement pertinent, et que cela se produit chez un esprit alerte, qui connaît bien la situation concrète et la maîtrise sur le plan intellectuel.

4. Analogies et généralisations concrètes

Deux brefs corollaires s'imposent.

Un raisonnement tiré de l'analogie s'appuie sur la supposition selon laquelle une situation concrète A est comprise correctement, et pose qu'une autre situation semblable B doit être comprise de la même façon.

Une généralisation établit la même supposition et pose que toute situation semblable X doit être comprise de la même façon.

Les deux démarches font appel à la loi immanente et opérative du processus cognitif, qui veut que les éléments semblables soient compris de façon semblable. S'il n'y a pas de différence significative dans les données, il ne peut y en avoir dans la compréhension des données. Ce raisonnement, nous l'avons déjà établi à propos du procédé heuristique de la phase classique de la méthode empirique. Manifestement, notre conclusion vaut non seulement pour les régularités, les règles, les lois, les corrélations, mais aussi pour les fréquences idéales et pour les choses. Un second regard ne porte pas forcément sur une chose nouvelle. Une nouvelle fréquence réelle n'entraînera pas nécessairement l'établissement d'une nouvelle fréquence idéale. L'existence d'une chose nouvelle ou d'une nouvelle fréquence idéale suppose une différence appropriée dans les données.

Notre analyse résout donc, de la façon la plus simple possible, le prétendu problème de l'induction. Notre analyse fait de la transition d'un cas particulier à un autre, ou d'un cas particulier au cas général, une démarche quasi automatique de l'intelligence. Nous faisons appel aux analogies, nous procédons à des généralisations, parce que nous comprenons forcément les éléments semblables de façon semblable. Une telle solution, soit dit en passant, cadre avec le fait universel que l'apprentissage de la généralisation ne pose pas de problème. Ce qui est difficile, c'est d'apprendre à bien structurer ses généralisations. Voilà où l'analogie a toute son utilité : elle nous libère d'une telle exigence conceptuelle et de ses complexités. Le problème primordial qui se pose est celui de la prévention des généralisations faites à partir de fondements insuffisants, fondements qui tiennent facilement de la simple supposition.

En effet, si notre point de vue présente la généralisation comme un procédé facile, il soumet ce procédé à une démarche obligée. La généralisation doit être mise en œuvre à partir d'un insight correct concernant la situation de base. Pour comprendre des éléments semblables de façon semblable, il faut d'abord un acte de compréhension. Si cet acte est fautif au départ, l'erreur va se répéter par la suite. Toutefois, comme nous l’avons vu, pour savoir si nos insights sont corrects, nous devons nous soumettre au préalable à un processus d'apprentissage, les situations doivent nous être devenues familières, nous devons en avoir la maîtrise. De plus, la situation analogue ou générale doit être semblable. Toute dissemblance significative suscite de nouvelles questions pertinentes qui visent à compléter, à modifier, voire à réviser l'insight de base. Enfin — voilà le hic — il s'agit de savoir quelles différences sont significatives. Puisque la situation initiale m'est familière et que je la maîtrise, je suis en mesure de dire si les questions nouvelles sont pertinentes. De même, si une autre personne connaît bien une situation analogue et la maîtrise, elle sera en mesure de dire si de nouvelles questions sont pertinentes pour cette situation. Par contre, si les deux situations ne sont pas similaires à tous égards, je ne suis pas en mesure, à partir d'une familiarité avec une situation, de dire si l'application de mon insight à l'autre situation suscite ou non nouvelles questions.

Bref, l'analogie et la généralisation sont essentiellement des procédés valables, mais lorsque leur base est un insight sur une situation concrète, leur utilisation appropriée doit obéir à des conditions qui peuvent être à ce point strictes qu'elles finissent toutes deux par être quasi inutiles. Voilà ce qui explique la suspicion entourant les raisonnements fondés sur l'analogie et la généralisation. Par contre, la collaboration que suppose le processus d'apprentissage suscite un facteur compensatoire. Voyons ce de plus près.

5. Jugements du sens commun

Le sens commun : cette vague expression désigne la source inconnue d'une vaste population flottante de jugements élémentaires que tout le monde forme, sur lesquels tout le monde s'appuie, et que presque tout le monde considère comme évidents et indiscutables. Même s'il en a déjà été question, j'estime qu'il convient de se pencher maintenant sur les trois éléments suivants : 1) la source de ces jugements, 2) leur objet ou leur champ propre et 3) leur relation avec la science empirique.

5.1 La source des jugements du sens commun

La source et le fondement prochains des jugements du sens commun se situent dans les procédés — que nous venons de décrire — des jugements de réalité concrets, des jugements portant sur la justesse des insights sur des situations concrètes, ainsi que des analogies et des généralisations concrètes. La source éloignée est plus complexe. Pour la cerner, il faut considérer les mêmes procédés, déployés non plus par des individus isolés, mais au sein des familles, des tribus, des nations, sur toute la surface de la terre, génération après génération. Il faut tenir compte de la diffusion des jugements par la communication et de leur transmission par la tradition. Enfin, il faut noter que ces résultats constituent non seulement un élargissement, mais aussi une unification et une transformation du processus autocorrectif de l'apprentissage.

Il y a, comme je l'ai déjà souligné, deux voies d'apprentissage : une voie difficile, celle de la quête personnelle, et une voie comparativement plus facile, celle de l'assimilation du savoir d'autrui. Archimède a dû se creuser les méninges pour découvrir ce qui est maintenant à la portée de tout écolier. En effet, l'enseignement est une vaste accélération du processus de l'apprentissage. L'enseignant communique les indices, les indications appuyées, qui mènent aux insights. Il capte l'attention, de sorte à éliminer les images distrayantes qui obstruent ces insights. Il pose les questions ultérieures qui révèlent la nécessité d'insights ultérieurs, de façon à compléter, à modifier et à transformer l'acquis. Il saisit la sériation des actes de compréhension, depuis le plus simple jusqu'au plus complexe. Ce que les professeurs réalisent de façon explicite et délibérée s'accomplit implicitement et inconsciemment dans les communications entre pairs, et dans les rapports entre parents et enfants. La parole est un art fondamental; elle permet à chacun de révéler ce qu'il sait et de provoquer chez ses interlocuteurs les questions ultérieures qui attirent son attention sur des éléments jusque-là négligés. L'agir a toutefois une portée plus générale et plus spectaculaire que la parole : certaines actions suscitent notre admiration, nous poussent à l'émulation; nous observons les autres à l'œuvre pour voir comment ils s'y prennent; nous essayons de faire la même chose; nous observons de nouveau pour découvrir quelles méprises (oversights) sont la cause de nos échecs. Ainsi les découvertes d'un seul font-elles bientôt partie de l'acquis d'un grand nombre qui les comparent à leur propre expérience et les soumettent à l'épreuve de leurs questions ultérieures. Ainsi les découvertes de chacun s'intègrent-elles en une même série cumulative où les plus récentes présupposent les précédentes et les parfont, chaque génération reprenant cette progression là où la génération précédente était parvenue.

Ainsi donc, la source éloignée des jugements du sens commun, c'est la collaboration. Le processus autocorrectif de l'apprentissage se poursuit dans des esprits, pris individuellement, mais ceux-ci sont en communication. Lorsqu'une personne parvient à quelque nouveau résultat, ce nouvel acquis, vérifié par un grand nombre d'autres personnes, s'ajoute aux résultats déjà obtenus pour former un fonds commun d'où chacun tire sa part, qui peut varier en fonction de ses intérêts et de sa vitalité.

Mais toute médaille a son revers. L'erreur est humaine, et les jugements du sens commun sont tout ce qu'il y a de plus humains. Ils reposent sur le processus autocorrectif de l'apprentissage transformé par la communication et la collaboration. Les humains partagent non seulement leur curiosité intellectuelle, mais aussi leurs passions et leurs préjugés, beaucoup plus terre-à-terre. Le caractère mixte des motivations humaines peut produire une distorsion cognitive collective par rapport au pur produit de l’intelligence, voire une mauvaise foi collective qui s'exprime par le refus de reconnaître la pertinence réelle de nouvelles questions pertinentes. Il se trouve donc que chaque tribu, chaque nation, chaque classe, chaque groupe est enclin à développer son propre type de sens commun et à renforcer ses convictions en tournant en dérision le sens commun des autres. Pour dépasser l'isolement auquel conduisent les variétés contradictoires de sens commun, d'aucuns ont fait appel à l'assentiment commun de la race humaine.

Il est toutefois fort douteux qu'une telle démarche aille vraiment au fond des choses. S'il faut tenir pour suspecte la collaboration des groupes et des classes, des tribus et des nations, il n'en va pas nécessairement de même en ce qui concerne la collaboration à l'échelle de l'humanité. L’erreur n'est pas essentiellement le fait de la classe ou de la nation. L'erreur est humaine. Le groupe ou la classe, la tribu ou la nation confère une coloration particulière aux motifs contradictoires de l'activité humaine. Si nous cherchons à dégager les jugements qui font l'unanimité dans le monde, rien ne nous garantira que les jugements unanimes procèdent des motifs purs et détachés de l'intelligence et de la raison, et il n'est certes pas garanti que notre démarche même soit dictée entièrement par de tels motifs.

La collaboration que nous appelons sens commun offre d'énormes avantages, mais elle présente aussi des risques de distorsion cognitive et d'aberration. Or nous ne vivons pas à l'écart de cette grande collaboration, en simples spectateurs. Elle est notre milieu ambiant, depuis la naissance. Nous étions forcés d'y prendre part, de profiter des avantages qui en découlent et de partager les erreurs qu'elle entraîne. Il nous était impossible d'y échapper, car il n'est pas plus aisé d'effacer le développement antérieur de notre intellect que la croissance passée de notre corps. Et le développement ultérieur devra se réaliser essentiellement dans les mêmes conditions et les mêmes limites que le développement passé. Il y a donc un problème fondamental, certes, mais ce n'est pas le moment d'envisager une solution. Notre objectif immédiat doit être limité à un discernement du champ ou du domaine à l'intérieur duquel le sens commun devrait fonctionner avec succès. Ce qui nous amène à notre deuxième sujet.

5.2 L'objet des jugements du sens commun

Nous avons déjà établi une distinction entre description et explication. La description porte sur les choses dans leurs rapports avec nous. L'explication porte sur les mêmes choses, mais dans les relations existant entre elles. Les deux démarches ne sont pas tout à fait indépendantes, puisqu'elles portent sur les mêmes choses et que, comme nous l'avons vu, la description fournit, pour ainsi dire, les pinces avec lesquelles nous tenons les choses pendant que nous découvrons ou vérifions, appliquons ou révisons les explications. Malgré leurs liens étroits, il reste que la description et l'explication abordent les choses de manière fondamentalement différente. En règle générale, les relations entre les choses relèvent d’un domaine qui diffère de celui des rapports des choses avec nous. Il n'y a un chevauchement apparent que lorsque nous considérons les relations entre les humains; les procédés distincts de la description et de l'explication empêchent alors le chevauchement d'être plus qu'une simple apparence, la description étant fonction de ce qui est présent et l'explication, des éléments ultimes auxquels parvient l'analyse.

La description et l'explication constituent des démarches distinctes. De plus, il existe deux grandes variétés de descriptions : les descriptions ordinaires, qui peuvent être moulées dans le langage ordinaire, et les descriptions scientifiques, que le langage ordinaire est bientôt incapable de porter, et qui exigent donc une terminologie technique. Or, ces différences linguistiques cachent également une différence plus fondamentale. Si elles portent toutes deux sur les choses prises par rapport à nous, la description ordinaire et la description scientifique n'expriment pas les mêmes relations entre les choses et nous. Le scientifique privilégie les rapports des choses avec nous qui donnent directement accès à la connaissance des relations existant entre les choses elles-mêmes. La description ordinaire, pour sa part, ne s'encombre pas de cette considération ultérieure. D'un bout à l'autre, elle est axée sur les appréhensions et les intérêts humains.

Il existe donc un champ ou un domaine déterminé de la description ordinaire. Son point de vue formel, celui qui le définit, porte sur la chose prise par rapport à nous, la chose perçue dans le prisme des préoccupations humaines. Elle a pour objet ce que doivent permettre de connaître les jugements de réalité concrets, les jugements portant sur la justesse des insights concernant des situations concrètes, les analogies et les généralisations concrètes, ainsi que la collaboration assurée par le sens commun. Ce champ ou ce domaine constitue un objet de connaissance au même titre que tout autre objet, car il est cerné au terme d'une démarche qui débute au niveau des présentations sensibles et, passant par la recherche, l'insight, et la formulation, mène au niveau de la recherche critique de la compréhension réflexive, de la saisie de l'inconditionné, et enfin de l'affirmation du jugement qui s'impose rationnellement. En empruntant d'avance au vocabulaire des chapitres ultérieurs, nous pouvons dire que le domaine de la description ordinaire est une section de l'univers de l'être, de ce qui est saisi intelligemment et affirmé rationnellement. Nous pourrions nous demander certes quelle partie de cette section de l'univers de l'être la description ordinaire permet réellement d'atteindre. Il s'agit là d'une autre question. Notre propos, plus restreint et néanmoins utile, était de cerner l'objet de la description ordinaire.

Avant d'aborder notre troisième sujet, il convient toutefois de prévenir toute méprise possible. Premièrement, la collaboration humaine dont découle le sens commun fait appel à la croyance. Nous ne pouvons entreprendre pour le moment l'analyse de la croyance. Qu'il suffise de dire que le type de croyance essentiel à une telle collaboration s'apparente à celui de l’élève qui prête foi à ce que son professeur enseigne, en attendant de pouvoir le comprendre et d'en juger par lui-même. Il s'apparente également à la croyance du scientifique qui ne cherche pas à explorer par lui-même toutes les impasses où ses prédécesseurs se sont aventurés, et se contente d'en vérifier les conclusions, soit directement, en répétant leurs expériences, soit, le plus souvent, indirectement, c'est-à-dire en se fondant sur le principe selon lequel toute erreur au sein de ces résultats serait révélée indirectement dans les expériences qu'il effectue lui-même. De là vient que, lorsque nous formulons un jugement du sens commun, nous sommes convaincus d'exprimer non pas ce qu'on nous a appris, mais de que nous savons en propre.

Deuxièmement, la collaboration qui donne naissance à un sens commun est assujettie à des considérations pratiques et à des sanctions pragmatiques. Les questions nouvelles qui surgissent et sont considérées comme pertinentes ne proviennent pas d'un domaine théorique, et les épreuves auxquelles on a recours s'inscrivent dans la sphère des succès est des échecs humains. Par ailleurs, une telle emprise, loin de vicier les résultats, est dictée par l'objet à connaître, par la chose dans ses rapports avec nous, par la chose perçue à travers le prisme des préoccupations humaines. C'est une école philosophique qui a conçu la notion selon laquelle les idées sont vraies parce qu'il se trouve qu'elles fonctionnent. Le sens commun, en dépit de son esprit pratique, porte la conviction que les idées ne fonctionnent que si elles sont vraies. Cela n'a rien d'étonnant, car une question pratique nouvelle est une question pratique qui mène à la modification ou à la révision d'un insight; or le critère pragmatique du succès est l'absence de l'échec qui révélerait la nécessité de tout repenser.

Troisièmement, la collaboration humaine qui donne naissance à un sens commun est sujette aux distorsions cognitives et aux aberrations qui ont leurs racines dans les motivations contradictoires des humains. Or ce n'est que dans la mesure où je partage moi-même ces motivations contradictoires que ma compréhension et mon jugement accuseront les mêmes distorsions cognitives et les mêmes aberrations. Tant que je partage ces motivations contradictoires, mes efforts de correction et de sélection seront aussi suspects que les jugements que je souhaite éliminer. Pour devenir tant soit peu un juge fiable je dois d'abord aller au fond des choses et adopter une attitude véritablement critique envers moi-même. Et pour cela, il faut s'engager dans le processus autocorrectif de l'apprentissage, que nous avons déjà décrit.

5.3 Le jugement du sens commun et la science empirique

Notre troisième grand sujet annoncé était la relation entre le sens commun et la science. Notre affirmation fondamentale veut que le sens commun et la science concernent des domaines distincts et séparés. Le sens commun traite des choses considérées dans leurs rapports avec nous. La science traite des choses prises dans les relations existant entre elles. Les deux démarches ne peuvent en principe entrer en conflit, car si elles traitent des mêmes choses, elles les abordent de deux points de vue radicalement différents.

Quand je dis que les deux démarches ne peuvent en principe entrer en conflit, je laisse sous-entendre évidemment qu'elles peuvent entrer en conflit et qu'elles s'opposent en effet. En cas de conflit, il est nécessaire de saisir le principe et de l'appliquer correctement.

C'est la saisie de ce principe qui a présenté la difficulté majeure dans le passé. Les scientifiques de la Renaissance savaient bien qu'il y avait en principe une différence quelconque, mais ils l'ont exprimée en établissant une distinction entre qualités premières et qualités secondes. La science traite des choses et de leurs qualités premières, c'est-à-dire des choses telles qu'elles sont réellement. Le sens commun s'occupe des choses prises avec leurs qualités premières, mais surtout avec leurs qualités secondes, c'est-à-dire principalement des choses telles qu'elles apparaissent. De cette distinction il ressort que la connaissance est le fait de la science et que là où il diverge de la science, le sens commun participe à la fois des ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, et de la lueur annonciatrice d'une aube de la pensée scientifique. De telles prétentions exclusives se sont naturellement heurtées à des prétentions tout aussi exclusives de la démarche opposée, ce qui n'a pas manqué de déclencher un débat orageux autour d'un malentendu. Aujourd'hui il est possible, je crois, d'aborder toute cette question plus calmement et avec plus de sagesse. Comme nous l'avons établi dans les chapitres précédents, il faut distinguer, à l'intérieur de la connaissance, des domaines séparés mais complémentaires. D'une part il y a un domaine global, universel, invariant, non imaginable qui a pour objet la chose-en-elle-même, et dont les différences ce genre sont définies par les conjugats explicatifs et les différences d'état, par les fréquences idéales. D'autre part il y a un domaine expérientiel, particulier, relatif, imaginable qui a pour objet la chose-par-rapport-à nous, et dont les différences de genre sont définies par des conjugats expérientielsa et les différences d'état, par des anticipations de normalité. Pour accéder au premier domaine, celui de la science empirique, il faut faire abstraction du résidu empirique. Le résidu empirique est présent par contre dans l'autre domaine, où les choses sont perçues dans leur individualité, leurs déterminations accidentelles, leur caractère arbitraire, leur continuité.

Logiquement, cette distinction sous-tend l'existence de deux univers discours. Pour la saisir concrètement, considérons des propositions qui illustrent les trois cas suivants : 1) un cas d'ignorance de la distinction des domaines, 2) un cas de négation de la distinction des domaines et enfin 3) un cas d'acceptation de la distinction des domaines.

Premièrement, pour qui ignore la distinction des domaines, il sera difficile de fixer son choix sur l'une ou l'autre des propositions suivantes :

Les planètes se déplacent en suivant des orbites à peu près elliptiques dont le soleil est le foyer.

Le soleil se lève et se couche; la terre est stationnaire.

Deuxièmement, qui nie la distinction des domaines sera tenu de procéder à un choix plus rigoureux parmi les propositions suivantes :

Considérées de n'importe quel point de vue, les planètes se déplacent en suivant des orbites à peu près elliptiques dont le soleil est le foyer.

Considéré de n'importe quel point de vue, le soleil se lève et se couche, alors que la terre est stationnaire.

Troisièmement, qui affirme la distinction des domaines rejettera les quatre propositions précédentes et énoncera les deux propositions sui vantes :

Considérées du point de vue de l'explication, les planètes se déplacent en suivant des orbites à peu près elliptiques dont le soleil est le foyer.

Considéré du point de vue de la description ordinaire, le soleil se lève et se couche, alors que la terre est stationnaire.

De cette troisième position découlent deux univers du discours séparés. Les affirmations de la science empirique sont toutes pondérées par la mention « du point de vue de l'explication ». De même, les affirmations du sens commun sont toutes pondérées par la mention « du point de vue de la description ordinaire ». Tout conflit logique est automatiquement éliminé, puisque les réserves apportées empêchent les propositions d'un univers de contredire celles de l'autre.

Derrière cette séparation logique se profileront des différences méthodologiques plus fondamentales. Dans la description ordinaire et dans la science empirique, on parvient à des conclusions grâce au processus autocorrectif de l'apprentissage. Néanmoins, les conclusions auxquelles aboutissent ces deux démarches sont très différentes, parce que, même si elles empruntent essentiellement le même processus, elles obéissent à des normes et à des critères différents. Ce qui constitue une nouvelle question pertinente pour la science empirique ne constituera pas nécessairement une nouvelle question pertinente pour la description ordinaire. Par contre, ce qui constitue une nouvelle question pertinente pour la description ordinaire ne constituera pas nécessairement une nouvelle question pertinente pour la science empirique. C'est cette différence fondamentale quant aux critères de pertinence des questions ultérieures qui forme la grande ligne de partage entre une attitude scientifique et une attitude relevant du sens commun. Parce qu'il cherche une explication ultime, le scientifique doit être à la recherche du pourquoi jusqu'à ce qu'il l'ait trouvé. Parce qu'il cherche à connaître les choses dans leurs rapports avec nous, les choses perçues dans le prisme des préoccupations humaines, le profane cesse de se poser des questions dès qu'il a atteint le point où toute recherche ultérieure ne produirait pas un changement immédiat appréciable dans la vie de tous les jours. Ainsi le profane essaie-t-il d'imposer ses critères au scientifique lorsqu'il lui demande à quoi ses travaux peuvent bien servir. En effet, si elle peut être posée à l'ingénieur, au technicien ou au médecin, la question de l'utilité pratique en science pure ne peut que bloquer toute possibilité de progrès. Le spécialiste des sciences pures essaie à son tour d'imposer ses critères au monde du sens commun lorsqu'il interprète une attitude pratique comme un manque d'intérêt à l'égard de la vérité. Certes, l'attitude pratique traduit de fait une absence d'intérêt à l'égard de la vérité que cherche le scientifique, mais le domaine de recherche du scientifique n'est pas le seul domaine d’apprentissage de la vérité. La compréhension réflexive peut parvenir à l’inconditionné de fait, pour porter des jugements corrects de réalité concrète et pour discerner des insights corrects sur des situations concrètes. Ces jugements de base sont essentiels puisqu'ils assurent à la science un point de départ et permettent de confirmer véritablement les réalisations glorieuses de la science appliquée.

La différence des domaines se manifeste non seulement dans les critères de la pertinence de questions ultérieures, mais également dans les termes employés et dans les possibilités de déduction logique qu'ils offrent respectivement. Comme elle porte sur les choses-prises-par-rapport-à-nous, la description ordinaire tire ses termes de l'expérience quotidienne. Les éléments de l'expérience quotidienne étant constants, les termes de la description ordinaire le sont aussi. Les formes visibles et le spectre des couleurs, le volume, la hauteur et le timbre des sons, le chaud le froid, l'humide et le sec, le dur et le mou, le lent et le vif, maintenant et alors, ici et là, sont autant de termes dont la signification ne change pas suite aux révisions successives des théories scientifiques. Les unités concrètes que sont les humains, les animaux et les plantes, les régularités de la nature et les anticipations d'un cours normal des événements constituent une base et un contexte nécessaires et stables où la science appliquée inscrit ses éléments de progrès.

Par ailleurs, comme la science vise la connaissance des choses dans les relations existant entre elles, comme de telles relations se situent à l’extérieur de notre expérience immédiate, comme les éléments ultimes de telles relations ne peuvent être cernés que par une explication ultime, chaque grand pas en avant de la connaissance scientifique entraîne une révision plus ou moins profonde de ses termes fondamentaux. Or comme la science est analytique et abstractive, ses termes sont exacts; comme elle pose que ses corrélations sont valables de façon générale, elle doit les déterminer avec la plus grande précision; comme ses termes sont exacts et ses corrélations générales, elle doit être disposée à porter le poids d'une vaste superstructure de déductions logiques où toutes les conditions doivent présenter la même exactitude et la même validité générales.

Par ailleurs, comme nous l'avons vu, la pratique de la description ordinaire exige une vigilance constante à l'égard des analogies et des généralisations; car si les éléments semblables sont compris de façon semblable, les situations concrètes sont toutefois rarement semblables et la synthèse d'un agrégat de situations concrètes ne forme pas en elle-même une situation concrète. Si les choses s'éloignent de l'étoile polaire dans l'hémisphère nord, cela ne signifie nullement qu'il en sera ainsi dans l'hémisphère sud. Si la terre apparaît à peu près plate dans le champ de vision humain, cela ne veut pas dire que l'intégration de tous les champs de vision humains nous donnera une surface plane. Le procédé correct du sens commun n'est ni la généralisation ni le raisonnement analogique, mais bien le recours aux insights obtenus dans l'expérience passée et l'apport d'insights complémentaires qu'exigent les nouvelles situations. La collaboration relevant du sens commun ne vise pas l'établissement de vérités générales mais plutôt la constitution d'un noyau de compréhension habituelle qui, grâce à un complément d'apprentissage, doit être adapté à chaque situation nouvelle.

Le sens commun possède donc son propre champ ou domaine spécialisé. Il dispose de ses propres critères quant à la pertinence des nouvelles questions. Il possède son propre vocabulaire fondamentalement constant, son propre univers du discours et ses propres préceptes méthodologiques, à savoir : s'en tenir au concret, utiliser un langage référant à l'humain, éviter les analogies, les généralisations et les déductions, reconnaître son ignorance de l'abstrait, de l'universel, de l’ultime. Précisément parce qu'il est ainsi confiné, le sens commun ne peut formuler explicitement sa propre nature, son propre domaine, sa propre logique et sa propre méthodologie. Il doit apprendre à connaître ces éléments pour pouvoir restreindre convenablement ses énoncés, mais cet apprentissage, il doit l'accomplir à sa façon qui est empreinte de sagacité, à travers les cas et les exemples, les fables et les leçons, les paradigmes et les proverbes, auxquels les jugements à venir feront appel non comme à des prémisses devant déboucher sur des déductions, mais comme à des règles de procédure potentiellement pertinentes. Enfin, comme le sens commun doit être acquis, il n'est pas possédé également par tous. Certains élèves se signalent par leur habileté; ils font des erreurs, certes, mais savent en tirer parti. Ils maîtrisent le domaine qui leur est familier tout en sachant reconnaître qu'une telle maîtrise s'arrête aux confins du domaine familier. Ils savent avant tout qu'ils doivent maîtriser leur propre cœur, que l'attrait du désir, le pouvoir de la peur, la dynamique profonde des passions sont de bien piètres conseillers, puisqu'ils dépouillent l'esprit du point de vue intégral, pondéré, posé, qu'exige un jugement sûr et équilibré.

S'ils sont distincts, les domaines de la science et du sens commun sont également complémentaires. Certes, il faut reconnaître les différences de leurs objets, de leurs critères, de leurs univers du discours, de leurs préceptes méthodologiques, mais il faut aussi souligner qu'il s'agit de deux parties fonctionnellement reliées entre elles dans une même connaissance d'un même monde. L'intelligibilité que la science saisit de façon globale est l'intelligibilité du concret dont le sens commun s'occupe efficacement. Il serait erroné de considérer ces deux parties comme deux entités rivales, car essentiellement il existe entre elles un partenariat et c'est leur collaboration fertile qui constitue la science appliquée et la technologie, qui ajoute les inventions aux découvertes scientifiques et qui prolonge ces inventions par des organisations, un savoir-faire et des compétences spécialisées.

Or si dans le monde du sens commun on reconnaît sans peine ce fait en présence des éléments de preuve appropriés, les théoriciens de la science ne manifestent pas autant de perspicacité. Obnubilés qu'ils étaient par leur confusion des fonctions heuristique et représentative de l'imagination, ils ont assumé que le propos de la science était de dépeindre le réellement réel. Si, comme nous l'avons soutenu, il est essentiellement invérifiable et gratuit, le tableau résultant d'une telle entreprise ne peut coïncider avec les images vérifiables du sens commun. Si de ce conflit les théoriciens de la science ont conclu que le sens commun devait représenter quelque forme de survie inculte, qu'il fallait le renseigner sans ménagement sur les vertus et les techniques bien supérieures des scientifiques, il n'est pas étonnant que le monde du sens commun ait riposté par ses plaisanteries sur les inepties des théoriciens et des professeurs et ait exigé, avec une conviction tranquille, que les scientifiques continuent de fournir des preuves palpables de leur utilité, pour justifier leur existence. À mon avis, cette opposition ne rend justice ni au sens commun ni à la science. Elle ne possède pas un fondement plus valable que celui d'une théorie erronée. Mieux aurait valu l'écarter comme une erreur consécutive à une époque de transition. Au cours des quatre derniers siècles, la science empirique est née, s'est développée et a soulevé le double problème de la détermination de sa nature et de la réalisation des ajustements appropriés des fonctions complémentaires du sens commun. Si des problèmes d'une telle envergure ne peuvent être résolus à court terme, il ne faut pas en conclure pour autant qu'ils sont insolubles.

Bref, il importe de bien distinguer le sens commun et les jugements du sens commun. Le sens commun est commun et spécifique. Il s'agit d’un domaine spécialisé de la connaissance qui possède son propre univers du discours, ses propres critères de la pertinence des questions nouvelles et ses propres préceptes méthodologiques. Toute opération au sein de ce domaine consiste fondamentalement en une collaboration communautaire pour la mise en œuvre du processus autocorrectif de l'apprentissage. Une telle collaboration produit un noyau habituel d'insights accumulés concernant des situations concrètes et les procédés qui sont nécessaires pour compléter et ajuster ce noyau, avant qu'il soit possible de porter des jugements sur de nouvelles situations concrètes. Les jugements du sens commun ne sont donc pas émis par quelque autorité publique appelée sens commun mais simplement par chacun des membres de la société, appelé à être juge de sa situation personnelle. De plus, seuls ces juges dans leurs situations individuelles sont en mesure de savoir si ces jugements sont corrects, car personne d'autre n'a en main les éléments de preuve tels qu'ils se présentent, et personne d'autre n'a acquis la familiarité et la maîtrise découlant du processus autocorrectif de l'apprentissage à l'intérieur de cette situation. Je puis être certain que je suis en train d'écrire ces lignes, tout comme le lecteur peut être certain qu'il est en train de les lire. Mais il est loin d'être aussi simple pour le lecteur d'être certain que j'ai raison d’affirmer que je suis en train d'écrire, comme il est loin d'être aussi simple pour moi d'être certain que le lecteur a raison d'affirmer qu'il est en train de lire. L'élément commun dans le monde du sens commun n'est pas quelque liste de vérités générales sur lesquelles tous les humains puissent tomber d'accord, ni quelque liste de vérités particulières dont tous les humains puissent convenir, mais plutôt un effort de concertation en vue d'établir une structure de base qui permette à chacun, avec des ajustements appropriés, d'établir sa liste personnelle de vérités particulières. Enfin, chacune de ces assertions particulières est posée dans la mesure où la compréhension réflexive saisit l'inconditionné de fait de la façon décrite dans les sections consacrées aux jugements de réalité concrets et aux jugements sur la correction des insights concernant les situations concrètes.

6. Jugements probables

Lorsque l'inconditionné de fait est saisi par la compréhension réflexive, nous posons des affirmations ou des négations de façon absolue. S'il n'y a pas d'éléments de preuve prépondérants qui favorisent soit une affirmation soit une négation, nous ne pouvons que reconnaître notre ignorance. Entre ces deux extrêmes, il existe toutefois une série de positions intermédiaires, qui donnent lieu à des jugements probables.

Cette probabilité du jugement diffère de la probabilité sur laquelle nous nous sommes penché à propos de la méthode statistique. Comme nous l'avons vu alors, l'attente d'une probabilité répond à une question relevant de la compréhension, en établissant une fréquence idéale dont les événements réels divergent de façon non systématique. Pour sa part, le jugement probable répond à une question relevant de la réflexion et, même si on anticipe une divergence entre le jugement et le fait réel, une telle anticipation se fonde, non pas sur un élément non systématique dans les faits, mais sur le caractère incomplet de notre connaissance. Le jugement portant sur des choses, sur des corrélations et sur des attentes de probabilité peut donc être soit certain soit tout simplement probable.

Le jugement probable diffère de la conjecture. Dans les deux cas la connaissance est incomplète. Dans les deux cas la compréhension réflexive n'atteint pas l'inconditionné de fait. Toutefois, la conjecture est une entreprise non rationnelle hors des éléments de preuve qui ressemblent aux aspects non systématiques des événements, alors que le jugement probable découle d'une démarche rationnelle. Par ailleurs, même s'il repose sur une connaissance incomplète, le jugement probable exige un certain degré de plénitude. Il ne réussit pas à atteindre l'inconditionné de fait, mais il doit s'approcher le plus près possible de cette norme exigeante. On peut donc dire que la conjecture est probablement vraie, mais seulement au sens statistique où elle diverge non systématiquement des jugements vrais, alors que le jugement probable est probablement vrai au sens non statistique où il converge vers un jugement vrai, dont il s'approche comme d'une limite.

C'est la nature de cette approximation, de cette approche, de cette convergence qui constitue le problème du jugement probable. Que peuvent signifier au juste de telles métaphores? Si elles signifient quelque chose, comment est-il possible de connaître ce quelque chose? Certes, personne ne pose un jugement probable s'il est en mesure de poser un jugement certain; mais comment est-il possible de savoir que le probable approche du certain, si le certain est inconnu?

Heureusement, un tel paradoxe n'est pas aussi sérieux qu'il y paraît. Nous cherchons la vérité parce que nous ne la connaissons pas. Nous ne la connaissons pas et pourtant nous pouvons la reconnaître lorsque nous l’atteignons. Et nous sommes également en mesure de reconnaître que nous nous en approchons. Le processus autocorrectif de l'apprentissage consiste, comme nous l'avons vu, en une séquence où les questions font surgir les insights, qui entraînent d'autres questions, suscitant d'autres insights, jusqu'à une limite où ne surgissent plus de nouvelles questions pertinentes. Lorsque nous avons dépassé nettement cette limite, les jugements sont de toute évidence certains. Lorsque nous sommes bien en deçà de cette limite, les jugements sont au mieux probables. Lorsqu'ils se trouvent tout juste à la limite, les esprits irréfléchis sont tout à fait certains et les esprits indécis, assaillis de doutes. Bref, comme le processus autocorrectif de l'apprentissage constitue une approche vers une limite où ne se posent plus de questions pertinentes, il y a des jugements probables qui sont vrais de façon probable, au sens où ils s'approchent d'une vérité qui se pas encore connue.

De façon directe, l'analyse qui précède a trait à la probabilité des jugements portant sur la justesse des insights sur les situations concrètes. D’une façon indirecte, elle peut s'étendre à tous les autres jugements probables. Les jugements de réalité concrets comportent donc quelque insight qui assure un lien entre le niveau de l'attention aux données et les questions relevant de la réflexion; la probabilité de tels jugements concrets peut donc être réduite à la probabilité de la justesse de l'insight qu'ils comportent. Est-il arrivé quelque chose? Il est arrivé quelque chose si le même ensemble de choses présente des données différentes à des moments différents. Il faut un insight pour saisir l'identité des choses; cette identification peut être certaine ou probable. Or les données présentes à des moments différents sont soit différentes, soit non différentes. Si aucune différence n'est perçue, rien ne permet d'affirmer qu'il y ait changement. Si une différence est décelée, il y a un fondement permettant l'affirmation d'un changement. Si vous n'avez pas un souvenir bien précis des données antérieures, vous ne savez tout simplement pas si un changement s'est produit ou non. Si vous êtes portés à penser que les données antérieures étaient différentes, alors le problème est tout autre. Qu'est-ce qui vous porte à penser cela? Toute raison que vous pourrez invoquer supposera quelque insight sur le cours objectif des événements ou sur les habitudes de votre mémoire; c'est cet insight qui donnera lieu à la probabilité. Les cas plus complexes font appel à une analyse plus complexe, mais celle-ci présentera en gros les mêmes caractéristiques.

Ces considérations nous amènent à la probabilité des sciences empiriques. Deux questions se posent : « Pourquoi les conclusions de ces sciences sont-elles au mieux probables? » et « En quel sens leurs conclusions représentent-elles une approximation du vrai et du certain? » Nous traiterons des propositions analytiques dans la prochaine section; nous devons donc considérer les sciences empiriques dans leurs généralisations et leurs jugements de réalité particuliers.

Comme les éléments semblables doivent être forcément compris de façon semblable, la généralisation elle-même ne présente aucune difficulté. Si le cas particulier est compris correctement, chaque cas semblable sera aussi compris correctement. Si le problème de l'induction se présentait à cause de l'absence d'inspection du reste des cas particuliers, ce problème serait insoluble puisque de fait une telle inspection n'a jamais lieu. Dans le cas contraire, il n'y aurait pas de généralisation. En fait, le problème de l'induction se pose parce que le cas particulier peut ne pas être compris adéquatement; pour le résoudre il faut chercher cette compréhension correcte.

Or qui dit chercher ne dit pas nécessairement trouver. La démarche de la science empirique s'amorce autour d'une détermination des corrélations significatives. Les corrélations définissent implicitement des corrélatifs abstraits. Mais comme précisément ces corrélatifs sont abstraits, le retour au concret suscite de nouvelles questions. La loi du levier est la simplicité même. Pour obtenir une mesure de poids indépendante, il faut toutefois faire appel à la loi de la suspension. Pour tester cette loi de façon précise, il faut avoir recours au théorème relatif aux centres de gravité. Pour formuler la loi, on a besoin de la géométrie des perpendiculaires. Il nous a fallu opter pour une représentation vectorielle des forces, une supposition de la géométrie euclidienne, une théorie de l'application des forces en un point; il nous a fallu effectuer une recherche parallèle sur la tension des fils et jongler pendant un moment avec la gravitation. D'autres questions se présentent. Elles sont suscitées par les problèmes concrets que posent la tension et la gravitation. Il n'en reste pas moins que la présence de théorèmes et de procédés très abstraits est beaucoup plus significative. Chaque force peut-elle être représentée par un vecteur? Toutes les forces sont-elles appliquées en un point? Euclide a-t-il eu le dernier mot? L'abstraction initiale ne nous permet de revenir au concret qu'une fois effectuée l'exploration des cercles de recherche dont l'ampleur va croissant. La maîtrise de la statique soulève bientôt les problèmes de la cinétique. La maîtrise de la cinétique révèle que les phénomènes thermaux et électromagnétiques peuvent être soit les antécédents, soit les conséquents des mouvements locaux. Au moment où se profilent ces perspectives, où il semble que l'avenir de la physique réside dans la détermination précise de quelques décimales de plus, arrive un Planck ou un Einstein qui soulève de nouvelles questions.

Donc, la généralisation des lois classiques n'est que probable, puisque l'application de lois particulières suscite de nouvelles questions qui mènent vers la systématisation de tout un domaine. Cette systématisation n'est elle-même que probable tant que n'est pas atteinte la limite où ne se posent plus de questions pertinentes nouvelles. Or cette limite n'est pas atteinte, premièrement, s'il peut y avoir de nouveaux faits inconnus qui donneraient lieu à d'autres questions et imposeraient ainsi une révision et, deuxièmement, s'il est possible qu'il existe d'autres faits connus, dont on ne saisit pas la capacité de susciter de nouvelles questions.

En raison de semblables considérations, la généralisation des lois statistiques n'est que probable. Les lois statistiques présupposent en effet quelque classification des événements. Vous ne pouvez pas faire progresser la théorie des quanta par une recherche sur les moyennes au base-ball. Des lois statistiques définitives supposent donc des classifications définitives. La découverte de genres nouveaux ou de subdivisions nouvelles d'éléments subatomiques ouvrira la porte à une révision des lois statistiques. De même, des recherches plus précises peuvent entraîner le discernement au sein de la loi statistique d'un élément systématique que l'on peut abstraire de la forme classique, abstraction laissant un nouveau résidu statistique.

Si les généralisations empiriques ne sont que probables, qu'en est-il des faits particuliers sur lesquels elles se fondent? Une distinction semble imposer ici. Dans la mesure où ils sont exprimés dans le langage de la description ordinaire, ces faits sont soumis aux critères du jugement de réalité concret. Et dans la mesure où ils sont pertinents en vue de l'établissement d'une théorie scientifique, ils relèvent du contrôle de la méthode empirique. Ce qu'il faut observer, c'est non pas le percept avec son intégration spontanée dans les processus de la vie sensible, mais la donnée pure dépouillée des réminiscences, associations et anticipations non scientifiques. De plus, les mesures doivent se conformer aux meilleures règles disponibles et faire appel aux meilleurs instruments disponibles. Enfin, les éléments observables doivent être les termes définis par la structure théorique; et comme cette structure est sujette à révision, ses définitions le sont également. On peut donc dire que la science empirique est solidement établie dans les faits, grâce à ses jugements concrets, et même que les développements techniques et les progrès théoriques peuvent rendre ces faits plus ou moins surannés.

Si elle n'est que probable, la science empirique est toutefois véritablement probable. Si elle ne parvient pas à une vérité définitive, elle se dirige pourtant vers la vérité. C'est une telle convergence, une telle approximation croissante, que désigne l'expression familière « progrès scientifique ». Les questions donnent lieu à des insights qui sont exprimés dans des hypothèses; la mise à l'essai des hypothèses fait surgir de nouvelles questions qui engendrent des insights complémentaires et des hypothèses plus satisfaisantes. Le processus s'élargit pendant quelque temps. La cohérence du système commence ensuite à se fixer. La recherche abandonne l’exploration de champs inconnus pour se consacrer à un travail de consolidation, d'élaboration exhaustive des implications, de résolution des problèmes laissant intact le point de vue général. Le processus autocorrectif de l'apprentissage s'approche manifestement d'une limite.

Une autre question se pose. Le progrès scientifique est-il indéfini? Le processus autocorrectif de l'apprentissage n'atteint-il une limite que pour aboutir tôt ou tard à la découverte de la nécessité de nouveaux développements? Je ne peux répondre directement à cette question, mais certaines observations m’apparaissent pertinentes.

Premièrement, l'avancement de la science grâce à une précision accrue semble mener vers une limite. Une mesure n'est pas un point mais un intervalle, elle n'est pas simplement un nombre mais un nombre auquel il faut ajouter ou retrancher une certaine quantité déterminée par une théorie des erreurs. Cette précision accrue doit donc être le fruit de l'invention de nouvelles techniques et de nouveaux instruments, et même si de telles inventions peuvent dépasser de loin nos anticipations actuelles, il n'y a tout de même pas de raison d’en envisager une série infinie. Lorsque s'épuise la gamme de ces possibilités, le canon de la sélectionb entre en jeu. La méthode empirique ne résout que les écarts théoriques impliquant des écarts sensibles. Si une deuxième théorie supplante la première en passant de la deuxième à la quatrième position décimale, si une troisième théorie supplante la deuxième en passant de la quatrième à la sixième position décimale, cela ne signifie pas qu'il soit possible d'établir une nième théorie, qui permette d'avancer de 2n décimales à (2n + 2), où n représente un nombre aussi élevé qu'on le souhaite.

Deuxièmement, si l'avancement de la science accuse une limite inférieure dans le champ des présentations, il accuse également une limite supérieure dans la structure fondamentale de l'esprit humain. Les théories peuvent être révisées s'il existe un réviseur. Peut-on envisager par contre une révision des réviseurs? Il s'agit là d’une spéculation stérile où le terme « révision » perd son sens déterminé. Les théoriciens tirent profit de ce fait. Ainsi, les fondements de la logique sont rangés parmi les éléments incontournables de nos processus de pensée. Et la logique n'est pas unique en cette matière. Comme nous l'avons déjà mentionné, la théorie de la relativité, en son postulat fondamental, repose sur une caractéristique structurelle de notre processus cognitif. Or si les invariants qui régissent le processus mental impliquent des invariants dans nos constructions théoriques, il en découlera une limite supérieure de la variation de nos constructions théoriques et une possibilité de marquer à l'avance les éléments parmi lesquels l'effort théorique doit opérer un choix. Nous reviendrons sur ce sujet lorsque nous traiterons de ce que nous appellerons les éléments ou catégories de la gamme de l’être proportionné.

Pour conclure, soulignons que ces considérations confirment la probabilité positive des conclusions de la science empirique. En effet, ces conclusions sont probables étant donné que le processus autocorrectif de l’apprentissage s'approche d'une limite. Nous avons fondé notre raisonnement sur la tendance immanente du processus lui-même à s'acheminer vers une limite, étant donné que chaque grande étape du développement scientifique tend vers la cohérence fermée du système et que chaque système successif se saisit des faits avec plus de nuances et de précision, dans des champs de données plus étendues. Cette tendance immanente se trouve pourtant confirmée s'il existe des limitations à l'extérieur du processus lui-même. Car ces limites pointent à leur tour vers la possibilité de quelque système encore inconnu qui est déterminé de façon croissante étant donné qu'il doit satisfaire aux exigences de vérification dans un ensemble de faits de plus en plus étendu et de plus en plus organisé.

7. Propositions et principes analytiques

Une proposition est ce qui est proposé en vue d'être considéré ou affirmé. On procède à une analyse de propositions en établissant une distinction entre le signifié d'une part et, d'autre part, les actes de signification et les sources de signification. Toute activité cognitive est source de significationc. La conception, le jugement, l'énonciation constituent trois actes de signification très différents. Enfin, comme les sources mènent aux actes, de même les actes renvoient aux termes de la signification, à ce qui est signifié.

Les termes de la signification peuvent être divisés de deux façons. Une distinction de base permet de différencier ce qui est signifié dans l'affirmation ou la négation, d'une part, et, d'autre part, ce qui est signifié dans la simple considération, la simple supposition ou la simple définition. Dans les énoncés on dénote une autre distinction, cette fois entre la signification incomplète véhiculée par un mot et la signification complète portée par une phrase. On finit donc par distinguer quatre volets : 1) les termes partiels de la signification, 2) les règles de la signification, 3) les termes formels de la signification et 4) les termes complets de la signification.

Le terme partiel de la signification est ce qui est signifié par un mot ou un membre de phrase.

Les règles de la signification régissent la fusion des mots et des membres de phrase constituant le sens complet qui peut être supposé ou considéré, affirmé ou nié.

Le terme formel de la signification est ce qui pourrait être affirmé ou nié, mais qui de fait est simplement supposé ou considéré.

Le terme complet de la signification est ce qui est affirmé ou nié.

Nous avons affaire ici à un cas particulier d'inconditionné de fait. Un terme formel de signification fournit le conditionné. Les définitions de ses termes partiels fournissent les conditions à remplir. Enfin, les règles de la signification assurent le lien entre les conditions et le conditionné. Ces propositions sont appelées propositions analytiques.

Ainsi, si A est défini par une relation entre R et B, et que B est défini par la relation inverse entre R' et A, en vertu des règles de la signification, A ne peut exister sans la relation entre R et B, et B ne peut exister sans la relation entre R' et A. Ces conclusions, qui reposent sur des définitions et les règles de la signification, sont des propositions analytiques.

Or, comme une proposition analytique est un inconditionné de fait, la compréhension réflexive y trouvera son objet propre et donc matière à fonder un jugement. Une question se pose alors : quelle est au juste la signification ou la force ou l'implication d'un tel jugement?

Il semble que la signification d'un tel jugement n'est pas assertorique mais hypothétique. S'il se produit des suppositions ou des jugements qui contiennent des termes significatifs, dans le même sens que celui qui leur est attribué dans la proposition analytique, ces suppositions ou ces jugements doivent alors être conformes à la proposition analytique. De plus, la satisfaction de cette condition et d'autres exigences logiques entraîne des inférences valides. Par ailleurs, le simple fait qu'une proposition est analytique ne garantit en rien que ses termes, au sens qui leur a été attribué, se présentent dans une supposition ou un jugement quelconque, si ce n'est l'affirmation de la proposition analytique.

Il s'ensuit que les propositions analytiques sont confinées à un isolement stérile tant qu'elles ne sont pas l'objet de quelque forme de validation. Une telle validation se traduira par l'apparition des mêmes termes, au sens qui leur a été attribué dans quelque autre supposition ou jugement; la nature précise de cette validation sera fonction de la nature de la supposition ou du jugement ajouté.

C'est également la raison pour laquelle les propositions analytiques peuvent être produites plus ou moins à volonté et de façon indéfinie. Les termes partiels de signification sont extrêmement nombreux, et l'art de la définition peut en faire surgir de nouveaux. Les règles de la signification fournissent un principe de sélection des termes partiels qui se fusionneront en des propositions analytiques. Et si cette tâche semble exiger trop d'ingéniosité, on peut la simplifier en remplaçant les mots par des symboles et en définissant ces derniers d'après leurs relations au sein des propositions. La seule ingéniosité ne suffit toutefois pas à assurer des apports de connaissance importants, et la proposition analytique elle-même ne représente pas un apport de connaissance important. Si d'autres conditions ne sont pas remplies, la proposition analytique reste isolée et n'est pas intégrée avec profit dans la texture du connaître.

Nous sommes donc passablement d'accord avec le point de vue contemporain tenant les simples propositions analytiques pour des tautologies. « Tautologie » ne semble pas être le terme qui convient, mais la signification générale de l'affirmation est juste. Il faut toutefois souligner qu'une telle affirmation a été formulée il y a déjà fort longtemps. Saint Thomas d’Aquin pose que les conclusions dépendent des principes et que les principes dépendent de leurs termes. Il n'est pas disposé cependant à accepter n'importe quel terme. Il précise que c'est la sagesse qui choisit les termes appropriés2. Selon lui, la sagesse est une accumulation d'insights qui sont à l'univers ce que le sens commun est au domaine du particulier, te l'accessoire, du relatif et de l'imaginable.

Passons maintenant des propositions analytiques aux principes analytiques.

Par « principe analytique », on entend une proposition analytique dont les termes partiels sont existentiels. De plus, les termes partiels d'une proposition analytique sont existentiels s'ils se présentent dans leur sens défini dans des jugements de réalité, tels que le jugement de réalité concret ou la généralisation empirique établie de façon définitive.

De plus, comme il est difficile d'obtenir ces principes analytiques, nous allons toucher un mot sur deux cas mixtes.

Le principe analytique provisoire est une proposition analytique dont les termes sont probablement existentiels, c'est-à-dire qu'ils se présentent dans des généralisations empiriques probables.

Le principe sériellement analytique est une proposition analytique dont les termes sont sériellement existentiels; la signification de l'expression « sériellement existentiel » sera précisée à la section suivante, soit celle consacrée aux jugements mathématiques.

On peut observer que le principe analytique porte également, dans ses termes, non seulement une référence existentielle, mais aussi la connotation d'un caractère primitif fondamental. On constatera, je crois, que ce caractère découle des exigences définies, car, comme nous allons chercher à le montrer, les principes analytiques se situent bien au-delà de la portée du sens commun et de la science empirique.

Ils se situent au-delà de la portée du sens commun parce que les principes analytiques sont universels alors que le sens commun a trait au particulier. Le sens commun pose des jugements de réalité concrets, et il porte des jugements sur la justesse des insights concernant les situations concrètes. Mais, ni dans l'un ni dans l'autre cas, le sens commun n’emploie de termes au sens que leur attribuent les définitions abstraites. Comme le révèle Socrate, l'homme moyen ne définit pas; il tient pour suspecte la recherche de définitions, et lorsqu'une telle recherche établit qu'il ne sait pas de quoi il parle, il s'en offense.

Le fait est, semble-t-il, que la structure des significations du sens commun correspond à peu de choses près à la structure du sens commun lui-même. Une collaboration au sein d'une collectivité produit un noyau habituel de compréhension ainsi qu'une gamme de concepts et de termes linguistiques dans l'usage ordinaire. Or, de même qu'il faut ajuster ce noyau commun de compréhension par des insights complémentaires concernant la situation concrète présente avant qu'un jugement puisse être porté, ainsi les concepts et les termes communs reçoivent de ces insights complémentaires leur complément de signification ultime.

« Tiens, il y a un chien là-bas », — « Qu'entendez-vous par chien? » La question suppose que le terme « chien » possède une signification précise indépendamment de la série d'énoncés où il se présente. Mais de fait ce qui vient en premier, c'est la série d'énoncés, et ce qui vient seulement par la suite, et encore, à condition qu'une analyse soit engagée, c'est la détermination de la signification précise du terme partiel simple. Ce que l'être humain moyen entend par le mot « chien » est 1) ce qu'il appellerait chien de façon certaine dans toute situation concrète qui lui est familière, 2) ce qu'il peut apprendre à reconnaître comme étant un chien, et 3) ce qu'il est disposé à reconnaître comme un chien sur la foi de ce qu'on lui dit.

Les dictionnaires ne doivent donc pas leur constitution à l'art socratique de la définition, mais plutôt au processus inductif plus prosaïque de citation d'expressions et de phrases où chaque mot est bien employé.

On objectera peut-être qu'il faut d'abord faire des briques avant de construire une maison de briques. Mais si on compare le développement de l'esprit et la construction d'un mur, on a recours à une fausse analogie. L'insight précède le concept. Il faut énoncer plusieurs concepts pour exprimer un seul insight. Insight et concepts sont énoncés conjointement, et la réflexion détermine la justesse de l'insight et donc de la conjonction. L'isolement et la définition des concepts sont des procédés ultérieurs qui ne relèvent pas du sens commun.

Nous avons posé que le sens commun ne parvient pas à des principes analytiques, mais il ne faut pas en conclure que l'être humain moyen est dépourvu de principes. Les principes analytiques supposent une analyse et celle-ci suppose une juste conceptualisation. Or, par ailleurs, les dons innés de l'intelligence et de la rationalité et les structures inhérentes du processus cognitif précèdent l'analyse, les concepts et les jugements. Ce sont là les principes réels dont le reste dépend. De plus, toute compréhension présente un aspect universel, car les éléments semblables sont compris de façon semblable. Il y a néanmoins une différence entre l'exploitation de cet aspect universel réalisée d'une manière professionnelle et l'exploitation de l'intelligibilité, déjà en elle-même universelle, en vue de cerner des situations concrètes par l'introduction d'autres intelligibilités. Nous avons appelé sens commun ce dernier axe de développement : le sens commun s'occupe donc par définition du particulier. Cet axe de développement est manifeste chez l'être humain moyen. Mais qu'est-ce que l'être humain moyen connaît à part cela, et comment le connaît-il? Ce sont là d'autres questions et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, mous ne pouvons aborder toutes les questions en même temps.

De plus, les principes analytiques se situent hors de la portée de la science empirique. Il est vrai que chaque insight donne lieu à plusieurs concepts, entre lesquels il constitue un lien. Il est vrai également que le spécialiste des sciences empiriques formule des définitions, des postulats et des inférences. Or ce scientifique sait que la justesse de ses insights n'est pas certaine mais seulement probable. Ses termes définis, au sens qui leur est attribué, sont donc autant sujets à révision que les jugements de réalité probables qui les renferment et les valident.

Considérons les affirmations suivantes : 1) l’eau est probablement ce que représente H2O; 2) pour moi l'eau est ce que signifie H2O; 3) l’eau de ce récipient contient des impuretés; 4) il existe deux types d'eau, l'eau lourde et l'eau ordinaire.

La première affirmation est une conclusion empirique. La deuxième, une définition. La troisième, un jugement de réalité concret; elle signifie que tel échantillon est de l'eau au sens de la conclusion empirique, et pas seulement au sens de la définition. La quatrième affirmation introduit une nouvelle base de définition fondée sur un travail expérimental nouveau. Or, la première définition et les autres donnent lieu aux propositions analytiques suivantes : ce qui ne satisfait pas à certaines spécifications n'est pas de l'eau pure, ou bien n'est pas de l'eau pure d'un poids moléculaire de dix-huit, ou bien n'est pas de l'eau lourde pure. De plus, aucun de ces énoncés n'est simplement une proposition analytique; aucun ne désigne le genre de chose que l'on peut reproduire à volonté, indéfiniment. Par ailleurs, ces énoncés ne sont pas strictement des principes analytiques, car même si leurs termes ont des jugements de réalité qui les valident, ces jugements sont sujets à révision, et de fait la découverte de l'eau lourde a déjà imposé une telle révision.

De façon générale, le progrès de la science empirique peut être considéré comme un exemple de progrès du processus autocorrectif de l'apprentissage. Toutefois ici les insights antérieurs donnent lieu à des corrélations, à des définitions et à des inférences. C'est dans de telles formulations que sont façonnées les questions nouvelles qui vont compléter et modifier les insights antérieurs par de nouveaux insights. De la même façon les insights ultérieurs reçoivent leur formulation que présupposent les questions nouvelles menant à une compréhension plus entière Or au cours de ce processus, les formulations successives présentent trois aspects distincts. Premièrement, elles sont l'expression d'insights qui saisissent la forme intelligible des données, elles constituent ainsi des conclusions empiriques probables. Deuxièmement, elles sont les présuppositions des questions ultérieures qui conduisent à de nouveaux insights; de ce point de vue elles sont des principes analytiques provisoires. Troisièmement, elles sont révisées à la lumière des nouveaux insights et cessent donc d'être des conclusions empiriques probables et des principes analytiques provisoires pour se fondre dans le magma des propositions analytiques, dont les termes n'offrent pas de référence existentielle3.

8. Les jugements mathématiques

Il est facile de discerner dans la pensée mathématique la différence entre les opérations qui se déroulent au niveau de la compréhension et les opérations qui se déroulent au niveau de la réflexion.

Le niveau de la compréhension est celui de la découverte et de l'invention, du discernement et de l'apprentissage, de la saisie des problèmes et de leurs solutions, de l'appréhension du propos de chaque élément d'une série d'énoncés mathématiques, puis de la perception d'une cohésion existant entre ces propos.

Le niveau de la réflexion est la démarche complémentaire de la vérification. J'ai compris, et je veux savoir si ce que j'ai compris est juste. J'ai saisi le propos d'un raisonnement, et je désire savoir si ce que j'ai saisi est correct. J'ai perçu une cohésion entre des étapes successives d'une démarche, et je veux m'assurer que cette démarche est vraiment convaincante.

On peut développer le processus de la vérification jusqu'à en faire une technique élaborée. L'objet de la vérification constitue alors un département entier des mathématiques. Des définitions sont élaborées et des postulats ajoutés. De ces définitions et postulats il découle que toutes les conclusions au sein de ce département peuvent être atteintes grâce au procédé rigoureux de l'inférence déductive.

Quel est donc le but de la vérification? Manifestement, son but est d'arranger les éléments de preuve et de leur donner la forme où la compréhension réflexive puisse saisir l'inconditionné de fait et ainsi fonder le jugement rationnel. Dans la mesure où la vérification réduit les conclusions à des prémisses, il y a l'inconditionné de fait de la forme de l'inférence déductive. Dans la mesure où les définitions et les postulats fusionnent en une signification autojustificative, il y a l'inconditionné de fait des propositions analytiques. Nous avons déjà traité de ces deux types d'inconditionné de fait. Ainsi donc, pour nous, le problème du jugement mathématique consiste à déterminer ce qu'un tel jugement exige d'autre.

Tout d'abord, il faut reconnaître que ce jugement exige quelque chose d'autre. Car si les prémisses de la pensée mathématique constituent des propositions analytiques, il n'en reste pas moins que les propositions analytiques ne sont pas toutes des prémisses mathématiques. Il est possible de produire à volonté, indéfiniment, des propositions analytiques. Les prémisses de la pensée mathématique ne peuvent toutefois être atteintes que grâce aux découvertes de génie et à l'apprentissage de ce que le génie a saisi. De plus, il arrive que des domaines abstrus des mathématiques soient tirés de leurs régions froides et éthérées pour devenir des instruments des hypothèses et théories empiriques, et qu'ils partagent avec de telles formulations la référence existentielle probable qu'ils possèdent. Avant une référence existentielle ou un isomorphisme probable, se profile toutefois une référence existentielle ou un isomorphisme possible. Avant de pouvoir être appliqué, un département des mathématiques doit avoir la possibilité inhérente de l'être. En quoi consiste donc cette possibilité inhérente? Quel est son critère?

Deuxièmement, il nous faut procéder à un examen des mathématiques pour déterminer ce qu'est cet élément additionnel et quel est son critère. Nous allons donc poser qu'il existe une série mathématique, que chaque terme de la série est un département des mathématiques, que chaque département consiste 1) en des règles qui régissent et, partant, définissent des opérations, et 2) en des opérations qui à partir de certains termes président à l'établissement de certains autres termes et, ce faisant, les relient entre eux et les définissent.

De plus, nous pouvons présupposer que chaque département des mathématiques est formalisé, c'est-à-dire qu'il est établi dans un ensemble de définitions, de postulats et de déductions. Enfin, nous allons présupposer qu’il existe d'autres formalisations, tout aussi rigoureuses, tout aussi élégantes, mais ne faisant pas partie de la série mathématique. Notre problème se présente donc sous la forme de la question suivante : « Comment reconnaître, à la lumière de notre analyse générale de la connaissance, certaines formalisations comme étant mathématiques et d'autres comme étant non mathématiques? »

Notre réponse comporte trois éléments, que nous appellerons, pour plus de commodité, l'élément matériel, l'élément formel et l'élément actuel.

L'élément matériel est ce que nous avons appelé le résidu empirique. Il y a des aspects des données dont la compréhension fait toujours abstraction. Il s'agit, nous l'avons vu, de l'individuel, du continuum, des lieux et des temps particuliers, et de la divergence non systématique de la fréquence réelle par rapport aux attentes de probabilité.

L'élément formel peut être désigné comme l'abstraction en tant que facteur d'enrichissement. Nous avons vu que l'insight dépasse les images et les données en y ajoutant des unités intelligibles, des corrélations et des fréquences, qui contiennent en effet une référence aux images et aux données, mais apportent ainsi à la connaissance une composante qui n'existe pas réellement au niveau des sens ou de l'imagination.

L'élément actuel, enfin, réside dans la conjonction des éléments matériel et formel.

Le mathématicien perçoit communément l'élément formel comme dynamique. Le laborieux processus de « l'apprentissage des mathématiques » consiste en l'acquisition graduelle des insights nécessaires à la compréhension des problèmes mathématiques, à la saisie du raisonnement mathématique, à l'élaboration des solutions mathématiques. Une telle acquisition se produit en une succession de points de vue supérieurs. Ainsi se trouvent assimilés l’un après l'autre les départements des mathématiques. Si entre ces départements il y a discontinuité logique, puisque chacun porte ses propres définitions, postulats et inférences, il y a toutefois continuité sous le rapport de l'intelligence, étant donné que la représentation symbolique des opérations du champ inférieur fournit les images où l'intelligence saisit l'idée des règles nouvelles qui régissent les opérations du champ supérieur.

Néanmoins, une telle expansion de l'intelligence ne semble pas tout à fait libre. Non seulement existe-t-il un lien entre les points de vue supérieurs et les points de vue inférieurs précédents, mais il existe également une distorsion cognitive, soit un glissement du particulier au général, de la partie à la totalité, de l'approximatif à l'idéal. S'il existe des cas concrets de un, de deux et de trois, le mathématicien explore la totalité des nombres entiers positifs, des nombres réels, des nombres complexes, des ensembles ordonnés. S'il existe des contours et des surfaces, le mathématicien élabore non seulement une géométrie, mais également la série totale des géométries possibles. S'il y a divers champs où les mathématiques semblent pouvoir s'appliquer, le mathématicien entreprend d’explorer la totalité de chaque région où se trouvent ces champs.

Par ailleurs, s'il marque une préférence pour le général, le complet, l'idéal, le développement de la pensée mathématique semble limité par son élément matériel. Je n'entends pas par là que le mathématicien soit forcé de s'en tenir aux individus qui existent, aux continuums qui existent, aux lieux et aux temps qui existent, aux divergences non systématiques qui se produisent, ou à tous autres éléments réels que l'introduction de nouvelles techniques d'abstraction peut permettre de découvrir dans le résidu empirique. Dans la poursuite du général, du complet et de l'idéal, la pensée mathématique révèle en effet une profonde indifférence à l'égard de l'existant. Il semble pourtant vrai que le résidu empirique fournit aux mathématiques des échantillons du genre de matériaux auxquels les idées mathématiques confèrent intelligibilité et ordre. Car, à moins que le mathématicien n'explore de pures intelligibilités, que saint Thomas d'Aquin identifie avec les anges4, il doit bien exister une matière mathématique. Puisqu'il y a d'autres sciences qui exploitent les données comme appartenant à des genres déterminés, il ne reste plus au mathématicien que le résidu empirique de toutes les données.

Si nous avons réussi à caractériser les éléments matériel et formel des mathématiques, il nous reste à examiner la question de la signification de leur conjonction. Pour résumer les choses en peu de mots, rappelons que nous avons comparé le fonctionnement des structures heuristiques de la méthode empirique à celui d'une paire de ciseaux. D'une part, il y a une lame inférieure qui va des données aux formules en passant par les mesures et l'établissement de courbes; d'autre part, il y a une lame supérieure qui, partant des équations différentielles et des équations d'opérateur, ainsi que des postulats de l'invariance et de l'équivalence, exécute un mouvement descendant. De toute évidence, l'efficacité de la lame supérieure tient au travail des mathématiciens. Mais quelle est la possibilité de cette lame supérieure?

Pour saisir la réponse à cette question, il faut considérer conjointement deux tendances complémentaires. D'une part, il y a le mouvement de la science empirique, qui va de la description à l'explication, des domaines propres de données aux systèmes de lois qui définissent implicitement les termes entre lesquels ils établissent des relations; et au terme de ce mouvement, il y a le but idéal qui doit être atteint lorsque tous les aspects des données, sauf le résidu empirique, trouveront leur contrepartie intelligible dans les systèmes de conjugats explicatifs et de fréquences idéales. D'autre part, il y a le mouvement de la pensée mathématique qui part du résidu empirique et s'efforce d'explorer la totalité des façons dont l'abstraction enrichissante peut conférer une intelligibilité aux matériaux qui ressemblent au résidu empirique. Ces deux mouvements sont manifestement complémentaires. Le résidu empirique, point de départ du mathématicien, est en effet le terme visé de la démarche des sciences empiriques; et si elle est approfondie, l'exploration mathématique des systèmes intelligibles inclura forcément les systèmes de conjugats explicatifs que les sciences empiriques vérifieront dans leurs domaines respectifs.

Revenons à notre distinction entre principes foncièrement analytiques, principes provisoirement analytiques et principes sériellement analytiques. Ce sont tous des propositions analytiques, c'est-à-dire des inconditionnés de fait où le conditionné est lié à ses conditions par les règles syntaxiques et où les conditions sont remplies par la définition des termes. Aucun de ces principes n'est une simple proposition analytique obtenue par une création subjective de définitions ou de règles syntaxiques. D'une part, les termes et les relations des principes foncièrement analytiques, en leur sens défini, se produisent dans les jugements de réalité certains. D'autre part, les termes et les relations des principes provisoirement analytiques, en leur sens défini, se produisent dans les jugements de réalité probables. Enfin, les termes et les relations des principes sériellement analytiques fondent les expansions déductives qui explorent de façon complète, générale et idéale la gamme totale des champs auxquels les principes foncièrement analytiques et les principes provisoirement analytiques donnent accès de manière particulière, fragmentaire ou approximative.

Par ailleurs, il semble possible d'identifier les propositions fondamentales des mathématiques et les principes sériellement analytiques. C'est que la pensée mathématique comporte, d'une part, un élément matériel, qui présente une certaine similitude avec le résidu empirique des données des sciences empiriques et, d'autre part, un élément formel, qui tend vers une explication générale, complète et idéale des façons dont l'abstraction enrichissante peut conférer intelligibilité et ordre à l'élément matériel. Or les sciences empiriques visent une intelligibilité et un ordre qui, combinés au résidu empirique des données de leurs différents domaines, fourniront une explication complète et définitive de ces données. Le propos du mathématicien sera donc d'établir de façon générale, complète et idéale la gamme des systèmes possibles, y compris les systèmes scientifiques vérifiables qui sont des cas particuliers, fragmentaires ou approximatifs.

Troisièmement, si les propositions fondamentales des mathématiques sont des principes sériellement analytiques, nous tenons alors la réponse à notre question principale portant sur la différence entre les formalisations libres et les formalisations mathématiques.

Quatrièmement, ces considérations expliquent la possibilité d'un isomorphisme entre les relations mathématiques et les relations des sciences empiriques. Ce sont là deux ensembles de relations produits par l'abstraction enrichissante, et qui présentent tous deux une pertinence en rapport avec le résidu empirique des données.

Enfin, il convient d'ajouter une remarque à propos de la différence entre l'exposé qui précède, touchant le champ des mathématiques, et les points de vue courants à ce sujet. L'opinion commune tiendrait les mathématiques pour fondées sur de simples propositions analytiques et expliquerait que, si l'on ne tient pas compte des définitions et des règles syntaxiques purement arbitraires, il est possible de distinguer 1) la logique, qui s'occupe des relations telles que « et », « ou », « si ... alors », 2) les mathématiques, qui s'occupent des relations d'équivalence ou de congruence chez les individus et dans les ensembles et 3) un sujet plus général, que nous pourrions appeler « mathesis », et qui est constitué par les règles que la logique et les mathématiques ont en commun.

La grande singularité de notre approche est qu'elle est axée, non pas sur les concepts et les formulations, mais, plus profondément, sur les actes fondateurs de la compréhension directe et réflexive. C'est ce qui explique son caractère dynamique, puisqu'elle se veut pour les mathématiciens une invitation à établir la série des expansions déductives qui représenteraient pour d'autres sciences empiriques un apport aussi important que celui dont a bénéficié la physique. Par ailleurs, il convient de souligner que, si nous avons insisté sur l'existence d'une relation entre les mathématiques et la science empirique, nous nous sommes bien gardé de restreindre matériellement le champ des mathématiques. Le mathématicien reste libre de considérer tout ce qui ressemble au résidu empirique comme étant ses matériaux. Il est libre de découvrir d'autres ajouts au résidu que ceux déjà connus. Il est libre d'explorer dans toute leur généralité, leur plénitude et leur idéalité les enrichissements que peut apporter l'exercice de l'intelligence humaine. Néanmoins, ses créations resteront sériellement existentielles, car elles présenteront la série des systèmes dont un certain nombre bénéficient d'un « oui » de la part des spécialistes des sciences empiriques.

9. Résumé

Les jugements prospectifs sont des propositions 1) qui désignent le contenu d'un acte de conception, de pensée, de définition, de considération et de supposition, 2) qui sont soumises à la question relevant de la réflexion, à l'attitude critique de l'intelligence et 3) qui de ce fait sont constituées de façon à former le conditionné.

Lorsque la compréhension réflexive peut saisir le jugement prospectif comme un inconditionné de fait, il existe alors suffisamment d'éléments de preuve pour former un tel jugement. Par « suffisamment d'éléments de preuve » on entend donc : 1) un lien entre le conditionné et ses conditions, et 2) l'accomplissement des conditions. Ces deux éléments sont fournis de façons différentes d'un cas à l'autre.

Dans l'inférence formelle, c'est la prémisse hypothétique « si l'antécédent alors le conséquent » qui constitue le lien. Et c'est la prémisse mineure qui constitue l'accomplissement des conditions.

Dans le jugement sur la justesse des insights, le lien consiste dans le rapport entre la justesse de l'insight et l'absence de nouvelles questions pertinentes, et les conditions sont remplies quand le processus autocorrectif de l'apprentissage atteint une limite en fait de familiarité et de maîtrise.

Dans les jugements de réalité, le lien est l'insight correct ou l'ensemble d'insights corrects, et l'accomplissement des conditions réside dans les données présentes et (ou) remémorées.

Dans les généralisations, le lien est la loi cognitive voulant que les éléments semblables soient compris de façon semblable, et l'accomplissement des conditions réside dans une similitude telle qu'il ne se pose pas plus de questions pertinentes dans le cas général que dans le cas particulier compris correctement.

Dans les jugements probables, le lien consiste dans le fait que les insights sont corrects lorsqu'il n'y a plus de nouvelle question pertinente, et l'accomplissement des conditions consiste dans un quelconque raccourcissement de la distance entre le processus autocorrectif de l'apprentissage et ses limites en fait de familiarité et de maîtrise.

Dans les propositions analytiques, le lien réside dans les règles de la signification qui produisent des propositions à partir de termes partiels de signification, et l'accomplissement des conditions réside dans les significations ou les définitions des termes.

Les propositions analytiques deviennent des principes analytiques lorsque leurs termes sont existentiels; et les termes sont existentiels lorsqu'ils se présentent dans des jugements factuels définitifs.

Les principes analytiques provisoires sont des propositions analytiques dont les termes sont probablement existentiels.

Les principes sériellement analytiques sont les propositions analytiques d'où découlent des gammes de systèmes dont certains existent de quelque façon.


a conjugats expérientiels : dans le manuscrit autographe, Lonergan désignait comme « conjugats immédiats (immediate) » et « conjugats médiatisés (mediated) » ce qu'il appelle dans la présente version, respectivement, « conjugats explicatifs » et « conjugats expérientiels ». Dans ses leçons « Intelligence and Reality » il distinguait les catégories descriptive, heuristique, terminale et dialectique : la première et la troisième catégories sont devenues les types « expérientiel » et « explicatif ».

b le canon de la sélection : le manuscrit autographe et sa transcription portaient ici « le principe d'exclusion ». Une correction a été faite à la main sur cette transcription. Il s'agit là probablement d'un emprunt aux distinctions des leçons Intelligence and Reality (qui présentaient, au lieu de six canons, deux principes, dont le principe d'exclusion). (Voir note a du chapitre 3).

c source de signification : la section 5 du chapitre 12 porte une distinction entre sources, actes, termes et noyaux de signification, et précise « Tout élément de connaissance peut faire fonction de source de signification ».


1 ARISTOTE, Ethique, 1, 3, 1095a 2-12.

2 Saint Thomas d'AQUIN, Somme théologique, I-II, Q. 66, a. 5, ad 4m.

3 Pour d'autres illustrations de ce processus, voir Arthur PAP, The A Priori in Physical Theory, New York, King's Crown Press, 1946.

4 [Somme théologique, I, Q. 50, aa. 1-2].

 

 

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