Les oeuvres de Bernard Lonergan
L'insight: ch. 6 - Le sens commun et son sujet

 

PREMIÈRE PARTIE

L’insight en tant qu’activité

 

6

Le sens commun et son sujeta

II nous faut maintenant élargir le champ des illustrations de notre étude. Au cours des cinq chapitres précédents, la précision était notre objectif essentiel; nous avons donc tiré nos exemples des mathématiques et de la physique. Pourtant, l'insight n'est pas l'apanage des mathématiciens mettant en œuvre leurs opérations mathématiques ni des physiciens poursuivant leurs recherches scientifiques. L'intelligence, au contraire, se manifeste dans toutes les professions. Il y a des agriculteurs et des artisans intelligents, des employeurs et des travailleurs intelligents, des techniciens et des mécaniciens intelligents, des médecins et des avocats intelligents, des politiciens et des diplomates intelligents. L'intelligence se manifeste dans l'industrie et le commerce, dans le monde de la finance et celui de la fiscalité, dans le journalisme et les relations publiques. Elle se révèle également au foyer, dans les relations sociales, dans les conversations et les activités sportives, dans les arts et le monde du spectacle. Dans chacun de ces domaines, l'homme intelligent ou la femme intelligente est celui ou celle qui se distingue par une plus grande facilité à saisir, à cerner ce dont il est question, à en voir les implications, à acquérir un savoir-faire. Dans leurs propos et leurs actions se profilent les mêmes caractéristiques que celles discernées dans la description de l'acte qui a déclenché l’« Eureka!» d'Archimède. Car l'insight est toujours le même acte, dont les plus modestes incarnations sont mises en relief par les exemples opposés – qui sont peut-être même réconfortants — de l'étroitesse et de la stupidité.

1 Dimensions intellectuelles du sens commun

Le dynamisme éclairant de la recherche intelligente se dévoile méthodiquement dans les mathématiques et dans les sciences empiriques. Chez l’enfant, une fois débrouillé le mystère du langage, un étonnement secret se manifeste, dans un flot intarissable de questions. Trop tôt, beaucoup trop tôt, ces questions échappent au contrôle des adultes, qui doivent de plus en plus s'en tirer avec des réponses du genre : «Tu es encore trop petit(e) pour comprendre. » L'enfant, lui, voudrait tout comprendre tout de suite. Il ne soupçonne pas qu'il existe une stratégie dans l'accumulation des insights, que les réponses à beaucoup de questions dépendent des réponses données à d'autres questions, que dans bien des cas l'attention à ces autres questions n'existe que si elle est éveillée par l'insight permettant de saisir que pour répondre à des questions intéressantes, il faut d'abord commencer par des questions très peu intéressantes. L'esprit de la recherche se profile, esprit commun à tous les humains, et qui constitue l'attitude scientifique. À l'état spontané, cet esprit n'est pas formé. Nos carrières intellectuelles commencent à bourgeonner dans les « Pourquoi? » et les « C'est quoi? » incessants de notre enfance. Elles ne fleuriront que si nous sommes disposés ou contraints à apprendre comment il faut apprendre. Et elles ne fructifieront que si nous découvrons que pour maîtriser les réponses à nos questions, il nous faut de quelque façon trouver personnellement ces réponses.

S'il y a une recherche spontanée, il existe également une accumulation spontanée d'insights associés. Les questions, en effet, ne sont pas un agrégat de monades isolées. Dès qu'une question donne lieu à un insight, il suffit d'agir, de parler ou même simplement de penser en se fondant sur cet insight pour en constater le caractère incomplet et faire émerger par le fait même une autre question. Et dès que cette nouvelle question a donné lieu elle aussi à la réponse satisfaisante qu'apporte un nouvel insight, le même processus se répète, qui révèle comment cet insight présente un autre aspect d'incomplétude et fait émerger d'autres questions et d'autres insights. Voilà quel est le processus spontané de l'apprentissage. Il s'agit d'une accumulation d'insights où chaque acte successif apporte un complément de précision aux insights précédents et en corrige les lacunes. Le mathématicien passe des images aux insights et aux formulations et parvient aux symboles favorisant l'occurrence d'autres insights; le scientifique passe des données aux insights et aux formulations, et parvient aux expériences (experiments) favorisant l'occurrence d'autres insights; ainsi le processus spontané et autocorrectif de l'apprentissage est un circuit dans lequel les insights manifestent leurs déficiences dans les actions, les paroles ou les pensées qu'ils suscitent et où une telle constatation fait émerger les questions ultérieures menant aux insights complémentaires.

Un tel apprentissage ne se fait pas sans enseignement. Car l'enseignement est la communication de l'insight. L'enseignement communique les indices, les indications explicites, qui mènent à l'insight. Le professeur suscite l'attention de l'étudiant, pour éloigner de son esprit les images distrayantes qui obstruent la voie de l'insight. Il pose les questions nouvelles révélant la nécessité de nouveaux insights qui modifient et complètent les insights acquis. Il a saisi la stratégie de l'intelligence en développement et part donc du plus simple pour aller vers le plus complexe. Tout ce travail, les professionnels de l'enseignement, qui connaissent bien leur métier, l'accomplissent de façon délibérée et explicite. Nous voulons souligner toutefois que les parents à l'égard de leurs enfants, et bien des personnes envers leurs pairs, accomplissent également une telle démarche, quoique de façon inconsciente et implicite. La parole est un art fondamental. Chacun y a recours pour communiquer aux autres ce qu'il sait; il provoque par le fait même des échanges où il est contredit, ce qui attire son attention vers ce qu'il n'avait pas perçu. L'agir impressionne cependant beaucoup plus que la parole. Des actes dont nous sommes témoins suscitent notre admiration et notre désir d'émulation. Nous re regardons leurs auteurs agir, pour voir comment ils s'y prennent. Nous essayons de faire comme eux. Nous regardons à nouveau les mêmes personnes à l'œuvre, pour découvrir quelles méprises (oversights) expliquent les échecs de nos tentatives d'imitation. Ainsi les découvertes et les inventions de certaines personnes deviennent le patrimoine d'un grand nombre de gens, qui peuvent faire eux-mêmes les comparaisons voulues avec leur propre expérience, soumettre ces découvertes et ces inventions aux exigences de leurs questions nouvelles, et y apporter des améliorations. La collaboration spontanée des personnes constitue en même temps le développement collectif de l'intelligence au sein de la famille, de la tribu, de la nation, de la race. Non seulement les êtres humains ont-ils un besoin inné de s'interroger et de comprendre, mais ils naissent dans une collectivité possédant un fonds commun de réponses éprouvées, fonds dont chacun peut tirer sa part variable qui est fonction de sa capacité, de ses intérêts et de son dynamisme. Le processus autocorrectif de l'apprentissage ne se dévoile pas seulement à l'intérieur de la conscience personnelle, car par la parole et encore plus par l'exemple se réalise une communication soutenue qui diffuse, éprouve et améliore à la fois chaque progrès, pour faire des réalisations de chaque génération le point de départ de la suivante.

À partir de la recherche spontanée, de l'accumulation spontanée des insights associés et de la collaboration spontanée de la communication, nous avons cherché à élaborer la notion de sens commun comme développement intellectuel. Tout naturellement se posera la question de l’inventaire précis de ce domaine public. Comment définit-il ses termes? Quels sont ses postulats? Quelles conclusions tire-t-il de ses prémisses? La question est bien évidente, mais la réponse est plus difficile. Car la réponse se fonde sur un de ces insights bizarres qui saisit simplement la fausse supposition de la question. Les définitions, les postulats et les inférences représentent la formulation de la connaissance générale. Ils ont trait à l'universel et non au particulier, à l'abstrait et non au concret. Contrairement aux sciences, le sens commun est une spécialisation de l’intelligence dans le particulier et le concret. Il est commun sans être général, car il consiste en un ensemble d'insights qui demeure incomplet jusqu'à l'ajout d'au moins un insight sur la situation en cours; une fois cette situation passée, l'insight ajouté n'est plus pertinent et le sens commun retrouve son état normal d'incomplétude. Le propos du sens commun peut donc sembler tenir de l'analogie, mais ses analogies défient la formulation logique. L'analogie que le logicien peut examiner est simplement un exemple de la prémisse heuristique portant que les choses semblables sont comprises de façon semblable. Cette analogie peut fonder un raisonnement valable à condition que les deux situations concrètes ne présentent aucune dissemblance importante. Or le sens commun, puis qu'il n'a pas à être articulé, peut fonctionner directement en exploitant son fonds d'insights accumulés. Il peut faire appel à un ensemble d'insights incomplet, en correspondance avec les similitudes de la situation. Et il peut ajouter les différents insights appropriés à chaque situation, en correspondance avec la différence significative de situation. Par ailleurs, le sens commun peut sembler recourir à la généralisation. Une généralisation proposée par le sens commun n'a toutefois pas du tout le même sens qu'une généralisation proposée par la science. L'objet de la généralisation scientifique est d'offrir une prémisse à partir de laquelle puissent être établies des déductions correctes. Les généralisations produites par le sens commun ne sont toutefois pas conçues pour servir de prémisses à des déductions. Elles communiquent plutôt des renseignements utiles qu'il est bon, habituellement, d'avoir présents à l'esprit. Les proverbes remontent à beaucoup plus loin que les principes et leur validité, comme celle des règles de grammaire, n'est en rien infirmée par leurs nombreuses exceptions. Car leur objet n'est pas d'exprimer l'ensemble complet d'insights du scientifique, qui pour être valables dans un cas doivent l'être dans tous les cas. Les généralisations du sens commun doivent exprimer plutôt l'ensemble incomplet d'insights auquel on fait appel dans chaque cas concret, mais qui ne devient à peu près pertinent qu'une fois ajoutés, suite à un bon coup d'œil sur la situation, les not veaux insights requis. Regardez bien où vous mettez les pieds!

Le sens commun diffère de la logique et de la science par la signification qu'il attribue aux analogies et aux généralisations. De plus, le sens commun fonctionne, dans tous ses énoncés, à partir d'un point de vue distinctif et il poursuit un idéal qui lui est propre. Les présupposés heuristiques de la science anticipent la détermination de natures qui se comportent toujours de la même façon dans des circonstances semblables ainsi que la détermination de normes idéales de probabilité dont les événements ne divergent que de façon non systématique. Le scientifique est conscient qu'il n'atteindra ces déterminations qu'en passant par une série d'approximations, mais il sait également que même des déterminations approximatives doivent présenter les propriétés logiques de la vérité abstraite. Il faut donc que les termes soient définis sans ambiguïté et qui soient toujours employés dans le même sens non ambigu. Il faut que les postulats soient établis, leurs présuppositions examinées et leurs implications explorées. De ces démarches résultent automatiquement un langage technique et un mode de discours formel. Non seulement le locuteur est-il obligé de dire ce qu'il pense et de penser ce qu'il dit, mais la correspondance qui a cours entre le dire et le penser présente la simplicité exacte d’énoncés primitifs tels que : voici un chat.

Par ailleurs, le sens commun n'aspire jamais à une connaissance à valeur universelle et n'essaie jamais de réaliser une communication exhaustive. Son objet est le concret et le particulier. Sa fonction est la maîtrise de chaque situation qui se présente. Et sa démarche consiste à obtenir un ensemble incomplet d'insights que seul permet de compléter l’ajout à chaque occasion des insights supplémentaires révélés par l'examen de la situation. Le sens commun aurait tort d'essayer de formuler son ensemble incomplet d'insights dans des définitions et des postulats et d'en élaborer les présupposés et les implications. Car cet ensemble incomplet ne représente ni la compréhension d'une situation concrète quelconque ni celle de quelque vérité générale. Le sens commun aurait également tort de chercher à établir une formulation systématique de son ensemble complété d'insights dans quelque cas particulier; car toute formulation systématique vise l'universel, alors que chaque situation concrète est particulière.

Le sens commun n'a que faire d'un langage technique et n'est en men porté à établir un mode de discours formel. Bien sûr dans le monde du sens commun il est convenu qu'il faut dire ce que l'on pense vraiment, et penser vraiment ce que l'on dit. Toutefois, cette correspondance entre le discours et la pensée est à la fois subtile et fluide. Car dans le monde du sens commun, ce que je pense, je ne dis le pas simplement : je le dis à quelqu'un. J'explore d'abord l'intelligence de mon interlocuteur. Puis je détermine quels autres insights je dois lui communiquer. J'entreprends la communication non pas comme un exercice de logique formelle, mais plutôt comme une œuvre d'art. Je dispose à cette fin de toutes les ressources du langage, mais aussi des modulations de la voix, des variations de volume, de l'éloquence de l'expression faciale, de l'appui du geste, du renfort des pauses, de la suggestivité des questions, du caractère révélateur des omissions. En conséquence, seul le sens commun peut interpréter les énoncés du sens commun. Car la relation entre le dire et le penser est la relation entre des présentations sensibles et une saisie intellectuelle. Et si cette relation peut être aussi simple et exacte que l'affirmation « Voici un chat », elle peut aussi revêtir toute la délicatesse et la subtilité, toute la rapidité et l'efficacité dont peut faire preuve l'intelligence incarnée lors qu'elle communique ce qu'elle a saisi, tout en saisissant ce que l'interlocuteur n'a pas encore saisi et quel geste, quel son ou quel signe peut amener l'interlocuteur à le saisir. Ce procédé est manifestement logique, si l'on entend par « logique » : « intelligent et rationnel ». Ce procédé est, de façon tout aussi évidente, non logique, si par « logique » on entend une conformité à un ensemble de règles générales valides dans tous les cas au sein d'une gamme définie. Car aucun ensemble de règles générales ne peut s'adapter continuellement à l'invention de l'intelligence face aux possibilités et aux exigences des tâches concrètes de l'autocommunication.

De même que les fondements des énoncés elliptiques du sens commun se situent à des profondeurs auxquelles beaucoup de logiciens et pratiquement tous les polémistes ne sont jamais parvenus, le plan de la réalité auquel renvoie la signification du sens commun est tout à fait distinct du plan de la réalité qu'explorent les sciences. Nous avons dit que la science progressait en passant de la description à l'explication, des rapports des choses avec nos sens aux relations réciproques des choses, par l'intermédiaire des mesures. Le sens commun, manifestement, ne s'occupe pas des relations réciproques des choses, et n'emploie pas les termes techniques que les scientifiques inventent pour exprimer ces relations. Cette différence évidente ne permet toutefois pas d'établir que l'objet de la description scientifique et celui de la communication du sens commun sont identiques. Ces deux types d'énoncés, il est vrai, ont trait aux rapports des choses avec nos sens. Leurs points de vue et leurs fins sont toutefois différents. La description scientifique est l'œuvre d’un observateur scientifique formé. Elle doit satisfaire à l'exigence d'énonciation tout à fait nette et exhaustive, posée par le logicien. Elle manifeste l'empreinte de l'anticipation par le scientifique de l'obtention des conjugats purs qui expriment les relations réciproques des choses. Car même si elle traite des rapports des choses avec nos sens, la description scientifique vise un but autre et obéit à une méthode qui la soumet à sa réalisation.

Le sens commun d'autre part ne manifeste aucune tendance à la théorisation. Il est entièrement confiné au monde familier des rapports que nous avons avec les choses. Les questions nouvelles qui lui permettent d'accumuler les insights sont bornées par les intérêts et les préoccupations de la vie, par l'accomplissement des tâches quotidiennes, par la découverte de solutions immédiates qui fonctionnent. Le canon suprême du sens commun est de fait la restriction des questions nouvelles au domaine du concret et du particulier, de l'immédiat et du pratique. Pour progresser dans le monde du sens commun, il faut refréner l'appétit omnivore de l'intelligence en activité de recherche, et éliminer, parce que non pertinente, sinon stupide, toute question dont la réponse ne se traduirait pas par une incidence immédiatement tangible. Un scientifique protesterait sévèrement contre l'introduction dans son domaine de questions métaphysiques ne satisfaisant pas à son canon de la sélection. De même, une personne qui vit exclusivement dans le monde du sens commun est toujours méfiante à l'égard de la théorie. Elle demandera, d'un air narquois, à quiconque propose des idées, quel changement tangible ces idées pourraient apporter. Et si la réponse est moins vive et moins rapide qu’un flash publicitaire, elle cherchera tout simplement à se trouver une excuse pour se débarrasser de son interlocuteur. Après tout, les gens sont pressés dans la sphère du sens commun. Ils ont à faire. Ils ont tout le travail du monde à accomplir.

Pourtant, comment le travail du monde peut-il être accompli de façon intelligente ou efficace, si les humains qui l'effectuent, dans la sphère du sens commun, n'accordent jamais la moindre attention à la méthode scientifique? Pour répondre à cette question il faut, je crois, en aborder une autre. Pourquoi les scientifiques ont-ils besoin de la méthode scientifique? Pourquoi des personnes si intelligentes doivent-elles s'encombrer de tout l'attirail des laboratoires et des bouquins arides des bibliothèques spécialisées? Pourquoi doivent-elles recevoir une formation dans les domaines de l'observation et de la logique? Pourquoi doivent-elles se soumettre à l'usage de termes techniques hermétiques et de raisonnements abstraits? Parce que, manifestement, leur recherche les entraîne au-delà du familier, vers le non-familier, au-delà de réalités évidentes, vers des réalités obscures. Elles doivent porter attention aux rapports des choses avec nous d'une façon qui les amène à considérer les relations réciproques des choses. Parvenues aux relations réciproques universelles des choses, elles s'efforcent de dépasser la gamme initiale les insights sur les présentations sensibles, et elles ont besoin du soutien de la méthode pour se concentrer sur les choses autrement que comme éléments donnés sur le plan sensible, ou comme éléments concrets ou particuliers.

Le sens commun, d'autre part, ne porte aucune aspiration semblable. Il se confine entièrement dans l'immédiat et le pratique, le concret et le particulier. Il s'en tient au monde familier des rapports des choses avec nous. À quoi bon les fusées et les plates-formes spatiales, pour qui a l’intention de rester sur cette terre? La méthode scientifique de même est superflue pour qui s'en tient à l'accomplissement des tâches du sens commun. Comme les sciences, le sens commun est une accumulation d'insights associés sur les données de l'expérience. Comme les sciences, il est le fruit d'une vaste collaboration. Comme les sciences, il a été vérifié par ses résultats pratiques. Pourtant il y a une différence profonde entre ces deux mondes. Car les sciences présentent des aspirations théoriques, alors que le sens commun n'en nourrit aucune. Le langage des sciences doit être précis et posséder une validité universelle, tandis que celui du sens commun est une communication de nature personnelle portant sur le concret et le particulier. Les sciences doivent avoir recours à des méthodes pour atteindre leurs objets abstraits et universels, mais les scientifiques ont besoin du sens commun pour appliquer leurs méthodes de façon appropriée dans l'exécution des tâches concrètes liées à des recherches particulières, tout comme les logiciens ont besoin du sens commun pour saisir le sens de chaque acte concret d'énonciation. Nous avons établi qu'il existait une complémentarité entre les investigations classiques et les investigations statistiques. Il apparaît peut-être clairement à présent que l'ensemble de la science, de même que la logique, représentent un développement de l'intelligence en complémentarité par rapport au développement appelé sens commun. Le choix rationnel qui s'impose n'est pas une alternative : science ou sens commun. Le choix rationnel doit embrasser ces deux mondes; il faut choisir la science pour la maîtrise de l'universel et le sens commun pour la gestion du particulier.

Il nous faut encore aborder les différenciations du sens commun qui, bien plus que les sciences, se divise en départements spécialisés. A chaque différence de situation géographique, à chaque différence d’occupation, à chaque différence d'arrangements sociaux, correspond une variation appropriée du sens commun. À un endroit donné, dans un emploi donné, au sein d'un groupe donné, une personne peut s'exprimer et agir en toutes circonstances de façon naturelle et intelligente. Elle est toujours au fait de ce qui se passe, elle sait toujours quoi dire, quoi faire, comment s'y prendre. Son expérience couvre le cycle des éventualités de son milieu. Son intelligence n'a cessé d'être alerte. Elle a fait des erreurs, en a tiré des leçons, et ne les répète plus. Elle a acquis la clairvoyance lui permettant de déceler ce qui s'écarte du familier, le discernement auquel elle a recours pour évaluer ces écarts avant d'agir, la perspicacité grâce à laquelle elle découvre les réponses qu'exigent les situations neuves. Elle incarne l'idéal du sens commun, et pourtant une telle incarnation ne vaut que dans son milieu propre. Si elle se retrouve avec d'autres gens, à un autre endroit, ou dans un autre emploi, la même personne se comportera forcément de façon hésitante et embarrassée, tant que son nouveau milieu ne lui sera pas familier, tant qu'elle n'aura pas accumulé un nouvel ensemble d'insights. Elle devra à nouveau apprendre les us et coutumes d'un nouveau milieu, se familiariser avec les trucs d'un nouveau métier, discerner dans de petits signes l'humeur changeante des personnes avec qui elle traite. Ainsi se spécialise le sens commun. Cette spécialisation favorise, dans tous les genres d'occupations, une adaptation des individus au travail qu'ils ont choisi ou au sort que la vie leur réserve, et dans une mesure au moins égale, elle engendre toutes ces menues différences de point de vue et de mentalité qui séparent les hommes et les femmes, les personnes âgées et les jeunes, les gens de la campagne et les citadins, et qui, à la limite, produisent les différences cumulatives et l'incompréhension mutuelle des couches différentes de la société, des nations différentes, des civilisations différentes et des époques différentes de l'histoire.

Nous nous sommes efforcés de concevoir la composante intellectuelle du sens commun. Notre effort a porté d'abord sur les questions spontanées, sur les accumulations spontanées d'insights, sur la collaboration spontanée dans la vérification et l'amélioration de ces ensembles. Puis nous avons formulé la notion centrale d'un ensemble habituel mais incomplet d'insights, complété par les variations appropriées présentes dans chaque ensemble concret de circonstances exigeant une intervention verbale ou active. Nous avons montré qu'un tel développement intellectuel visait la maîtrise du concret et du particulier et, de plus, réalisait son objectif d'une façon concrète et particulière contrastant avec les règles générales de la logique et les méthodes générales de la science, tout en assurant un complément nécessaire à la fois pour l'utilisation concrète des techniques générales et pour l'application concrète des conclusions générales. Enfin, nous avons porté attention aux différenciations du sens commun qui se multiplient, non pas en fonction des différences théoriques, comme le font les départements de la science, mais en fonction des différences empiriques de temps et de lieu, de circonstances et d'environnement.

2 Le domaine subjectif du sens commun

S’il existe un parallèle, il faut aussi reconnaître une différence entre une accumulation d'insights dans les sciences et une accumulation d'insights dans le monde du sens commun. Le scientifique cherche à établir les relations réciproques des choses, alors que le propos du sens commun vise les rapports des choses avec nous. Les corrélations du scientifique servent à définir les choses dont il établit les relations réciproques, alors que le monde du sens commun, en plus de mettre des objets en rapport avec un sujet, constitue les relations du sujet avec des objets. Le scientifique cherche d'abord à connaître, alors que le sens commun ne peut se développer sans modifier le terme subjectif dans les relations objet-sujet qu'il connaît.

L'affirmation apparemment évidente selon laquelle le sens commun met les choses en rapport avec nous comporte donc une ambiguïté subtile. Qui sommes-nous en effet? Est-ce que nous ne changeons pas? Est-ce que l'acquisition du sens commun ne représente pas déjà un changement en nous? Un exposé sur le sens commun ne peut manifestement être adéquat sans une investigation de son champ subjectif. Nous nous proposons, à cette fin, d'introduire dans la présente section la notion de configurations d'expérience, de distinguer les configurations d'expérience biologique, esthétique, intellectuelle et dramatique, de faire ressortir la différence dans les configurations de la conscience et les configurations inconscientes des processus neuraux et enfin d'indiquer les liens qui existent entre, d'une part, une fuite de l'insight et, d'autre part, le refoulement, l'inhibition, les lapsus, les rêves, les souvenirs écrans, l'anormalité et la psychothérapie.

2.1 Configurations d'expérience

Au moment d'aborder la notion de configuration d'expérience il convient de faire remarquer à quel point tout propos sur la sensation est abstrait.

Bien sûr, les actes tels que voir, entendre, toucher, goûter et humer sont des actes familiers pour chacun d'entre nous. De tels actes ne se produisent pourtant jamais seuls, isolés les uns des autres et isolés de tout autre événement. Ils ont au contraire un fondement corporel. Ils sont liés fonctionnellement aux mouvements du corps. Et ils se produisent dans un contexte dynamique qui unifie de quelque façon une variété de contenus de perceptions sensibles et d'actes de perception sensible.

Ainsi, sans les yeux, il n'y a pas de vision. Pour voir avec mes yeux je dois les ouvrir, me tourner la tête, m'approcher, fixer mes yeux sur l'objet. Sans les oreilles il n'y a pas d'audition. Et pour échapper au bruit je dois me déplacer au-delà de sa portée ou me construire une pièce insonorisée. Sans palais il n'y a pas de goût. Et pour goûter je dois faire bouger mon corps, mes bras, mes mains, mes doigts, mes lèvres, ma langue et mes mâchoires. La sensation a un fondement corporel et est liée fonctionnellement aux mouvements du corps.

Et ce n'est pas tout. La sensation et le mouvement corporel sont tous deux soumis à un contrôle organisateur. Au-delà des liens systématiques entre les sens et les organes des sens il existe, immanent à l'expérience, un facteur qui porte diverses désignations : conation, intérêt, attention, but. Nous évoquons le « courant » de la conscience, mais ce courant ne représente pas qu'une simple succession temporelle de différents contenus : il comporte une orientation, une application, un effort. De plus, cette orientation est variable. Thalès était tellement absorbé par les étoiles qu'il n'a pas vu le puits devant lui et y est tombé. La servante thrace par contre ne pouvait ignorer le puits, puisque les étoiles lui étaient complètement indifférentes. Thalès aurait tout de même pu voir ce puits, puisqu'il n'était pas aveugle; et la servante, du fait de son humanité, aurait pu s'intéresser aux étoiles.

Il existe donc différentes configurations d'expérience dynamiques, et il ne nous est pas difficile de dire ce que nous entendons au juste par une telle configuration. Dans sa conception, une configuration est la formulation d'un insight. Or tout insight se produit à partir de présentations sensibles ou imaginaires. Dans le cas présent, les présentations pertinentes sont simplement les divers éléments au sein de l'expérience qui est organisée par la configuration.

2.2 La configuration d'expérience biologique

Une plante tire ses moyens de subsistance de son environnement, en restant en un même endroit et en accomplissant un ensemble d'actions habituelles qui varient lentement, en interaction avec un ensemble de choses qui varie lentement. Pour l'animal carnivore, par contre, l'environnement effectif est une population instable d'autres animaux qui se déplacent sur un certain nombre d'endroits et qui sont plus ou moins bien équipés pour tromper leurs poursuivants ou pour leur échapper. La plante et l'animal sont tous deux vivants, car dans ces deux agrégats d'événements l'insight permet de discerner une unité intelligible exprimée ordinairement comme un besoin ou une fin biologiques. Les plantes s’adaptent toutefois lentement aux changements de situation, alors que los animaux le font rapidement. Si nous cherchons à comprendre la course et les nombreux changements de direction subits du gibier menacé et des bêtes de proie lancées à sa poursuite, nous leur attribuons un flot d'expérience qui n'est pas sans ressembler au nôtre. Les sens extérieurs sont les messagers annonciateurs des circonstances favorables et des dangers biologiques. La mémoire est le fichier de l'information supplémentaire. L'imagination est la projection des lignes de conduite. La conation et l’émotion représentent la pression contenue de la détermination première (the pent-up pressure of elemental purposiveness). Enfin, la séquence complexe des mouvements corporels, délicatement coordonnés, constitue à la fois la conséquence de l'effort et une cause du changement continuel des présentations sensibles.

L'insight permet de saisir dans une telle illustration la configuration d'expérience biologique. Cette expression ne désigne pas le foyer visible ou imaginaire de l'attention offerte par la forme et l'apparence caractéristiques d'un animal. Si l'on veut cerner une telle configuration, il ne s'agit pas de saisir que les données distinctes sur les plans spatial et temporel appartiennent toutes à une même chose vivante, car les plantes sont tout aussi vivantes que les animaux; et nous ne nous sommes pas encore assurés de la validité de la notion de chose. La configuration est plutôt un ensemble de relations intelligibles qui lient des séquences de sensations, de souvenirs, d'images, de conations, d'émotions et de mouvements corporels. Nous parlons d'une configuration d'expérience biologique simplement en ce sens que les séquences convergent vers des activités terminales d'intussusception ou de reproduction ou encore d'autopréservation, lorsque de telles séquences ont une portée négative. La notion de configuration d'expérience nous amène donc à dépasser le behaviorisme, étant donné que l'attention n'est pas confinée aux données externes. Elle nous amène à dépasser un positivisme étroit étant donné que le canon de la pertinence entraîne la reconnaissance d'un contenu dans l'insight. Par contre, elle observe le canon de la parcimonie en n'ajoutant pas plus qu'un ensemble de relations intelligibles aux éléments de l'expérience.

Une comparaison des animaux et des plantes permet d'obtenir une caractérisation plus instructive de la configuration d'expérience biologique. Car la vie consciente ne constitue qu'une partie de l'existence globale de l'animal. Chez l'animal, comme dans la plante, se déroulent des processus vitaux immanents qui ne jouissent d'aucun contrôle conscient. La formation et la nutrition des structures organiques et de leurs supports squelettiques, la distribution et le contrôle neural des muscles, la physique du système vasculaire, la chimie de la digestion, le métabolisme de la cellule, constituent autant de séquences d'événements qui s'insèrent dans des configurations d'expérience intelligibles ayant une portée biologique. Pourtant, ces séquences émergent dans notre conscience seulement quand leur fonctionnement est perturbé. De fait, non seulement y a-t-il une grande partie de la vie animale qui est inconsciente, mais la part de conscience est elle-même intermittente. L'animal dort. Chez lui, tout se passe comme si l'entreprise qui, à plein temps, assure la vie, faisait appel à la conscience comme à un employé à temps partiel, pour régler à l'occasion des problèmes de mauvais fonctionnement, mais, de façon régulière, pour s'occuper rapidement, efficacement et économiquement des situations extérieures où il doit assurer l'acquisition de ses moyens de subsistance et la naissance de la progéniture.

L'extraversion est donc une caractéristique fondamentale de la configuration d'expérience biologique. Depuis l'assise physique des sens dans les organes sensoriels, la corrélation fonctionnelle entre les sensations d'une part et les positions et les mouvements des organes d'autre part, jusqu'aux conséquences imaginaires, conatives, émotives de l'attention aux données des sens, et aux mouvements locaux conséquents du corps, tout indique que l'expérience élémentaire a trait non aux aspects immanents de la vie, mais à ses conditions et à ses occasions extérieures. Au sein de la configuration entière de la vie, il existe une configuration partielle, intermittente, extravertie de vie consciente.

C'est justement cette extraversion fonctionnelle qui sous-tend l'élément confrontation de la conscience elle-même. La conation, l'émotion et le mouvement corporel sont des réactions à des stimuli. Le stimulus s'oppose toutefois à la réaction. Le stimulus est une présentation, dans les sens et la mémoire et l'imagination, de ce qui suscite une réaction, de ce dont il faut s'occuper. Les éléments stimulants constituent l'objet élémentaire. Les éléments réactifs constituent le sujet élémentaire. Si l'objet ne stimule pas, le sujet est indifférent. Et lorsque les processus vitaux non conscients n'ont aucun besoin des objets extérieurs, le sujet s'assoupit et s'endort.

2.3 La configuration d'expérience esthétique

Il existe chez l'être humain une exubérance qui dépasse de loin les registres biologiques de la douleur et du plaisir intentionnels. La vie consciente est en elle-même une joie dont l'authenticité spontanée se manifeste dans le jeu auquel les enfants s'adonnent inlassablement, dans les activités où les jeunes déploient leur énergie, dans la splendeur d’un matin ensoleillé, dans la plénitude d'une vaste perspective, dans le transport d’un moment de bonheur musical. De telles délectations ne sont peut-être pas l'apanage des humains : les chatons aiment jouer et les serpents se laissent charmer. Elles ne sont pas non plus purement biologiques. Il est bien possible que les personnes qui participent à des activités sportives y soient attirées d’abord par d'autres motifs que la santé ou l'exercice. Et une définition de l'esthétique confinée aux bons repas et aux jolies femmes paraîtrait un peu mince. Il se peut fort bien que l'expérience soit vécue pour l'expérience elle-même, qu'elle déborde la motivation de la finalité biologique, et que cette libération même soit source d'une joie spontanée, portant sa propre légitimation.

De plus, à l'instar du mathématicien qui saisit des formes intelligibles dans des images schématiques, à l'instar du scientifique qui cherche des systèmes intelligibles embrassant les données de son domaine, l'artiste exerce son intelligence à la découverte de formes toujours neuves qui unifient les contenus et les actes de l'expérience esthétique et établissent des rapports entre eux1. Cependant, les sens ne se libèrent pas d'un maitre simplement pour tomber sous l'emprise d'un autre. L'art est une liberté à deux volets. Il libère l'expérience des impératifs de la finalité biologique, et il libère l'intelligence des contraintes fastidieuses des preuves mathématiques, des vérifications scientifiques et de la mentalité positive du sens commun. Car la réalisation artistique consacre le projet artistique. Ce n'est pas la preuve ou la vérification qui permet à l'artiste d'établir ses insights, mais leur incarnation ingénieuse dans des couleurs et des formes, ces sons et des mouvements, des déploiements de situations et des actions fictivesb. À la joie spontanée de la vie consciente l'art ajoute la joie spontanée de la libre création intellectuelle.

L'esthétique et l'artistique sont également symboliques. La libre expérience et la libre création sont enclines à se justifier en faisant appel à une finalité ou à une signifiance ultérieure. L'art en ce sens devient symbolique. Ce qui est symbolisé est toutefois obscur. Il s'agit d'une expression du sujet humain en dehors des limites d'une formulation ou d'une appréciation intellectuelle adéquate. L'art cherche à signifier, à véhiculer, à transmettre quelque chose qui peut être atteint non par les voies de la science ou de la philosophie, mais par une participation à l’inspiration et à l'intention de l'artiste, et, d'une certaine façon, par une reconstitution personnelle de cette inspiration et de cette intention. Préscientifique et préphilosophique, l'art peut tendre vers la vérité et la valeur sans avoir à les définir. Postbiologique, il peut refléter les profondeurs psychologiques, tout en les dépassant par le fait même.

De fait, l'obscurité même de l'art constitue en un sens sa signification la plus générique. Antérieurement aux questions bien formulées de l’intelligence systématisatrice, l'esprit connaît un étonnement profond d'où toutes les questions tirent leur source et leur fondement. L'art, comme expression du sujet, manifeste cet étonnement dans toute son ampleur originaire. Et comme double libération des sens et de l'intelligence, l'art révèle la réalité de l'objet premier de cet étonnement. L'animal, en effet, bien structuré dans son cadre de routines biologiques, ne se questionne pas sur lui-même. Alors que chez l'être humain la dimension artistique témoigne de sa liberté. Il peut faire, et il peut être, ce qu'il lui plaît de faire ou d'être. Que sera-t-il? Et pourquoi? L'art peut offrir des réponses attrayantes ou rebutantes à de telles questions. Dans ses formes plus subtiles, par contre, il se contente de communiquer l'une des dispositions d'esprit possibles dans lesquelles émergent ces questions, de transmettre l'un des tons que peut adopter la réponse à ces questions ou l'expression de leur ignorance.

2.4 La configuration d'expérience intellectuelle

La libération esthétique et le libre contrôle artistique du flot des sensations et des images, des émotions et des mouvements corporels, en plus de briser les chaînes de l'asservissement aux besoins biologiques, apportent à l'expérience une flexibilité qui en fait un outil pour l'esprit de la recherche. L'étude est une corvée pour les jeunes pleins de vitalité. Chez le mathématicien rompu à la pratique de sa discipline, par contre, les processus épineux se traduisent aisément en une séquence aisée de notations symboliques et d'images schématiques. Chez l'observateur chevronné les sens externes oublient leurs fonctions biologiques primitives pour adopter une attitude de vigilance sélective à la hauteur des raffinements des classifications élaborées et subtiles. Chez le théoricien absorbé par la solution d'un problème, le subconscient même se met à l'œuvre pour produire à des moments inattendus les images suggestives des indices et des chaînons manquants, des configurations et des perspectives, qu'évoquent l'insight désiré et l'« Eurêka! » triomphant. La réflexion crée un climat où règne un calme dégagé de toute passion. La mémoire rejette les cas qui iraient à l'encontre du jugement prospectif. L'imagination anticipe la forme des possibilités qui infirmeraient le jugement. La spontanéité sensible accuse une pénétration si profonde, une domination si forte, des transformations si étranges, que les souvenirs et les anticipations ne passent le seuil de la conscience que s'ils présentent au moins une pertinence plausible par rapport à la décision qui doit être prise. Car le flot de l'expérience sensible présente les caractères d'un caméléon. Sa configuration d'expérience peut être biologique ou artistique; de même peut-il devenir l'instrument automatique ou plutôt le collaborateur, capable d'adaptations vitales, de l'esprit de la recherche.

La configuration d'expérience intellectuelle présente certes de grandes variations de fréquence, d'intensité, de durée et de pureté. Car ces facteurs sont fonction des aptitudes innées, de la formation, de l'âge et du développement, des circonstances extérieures, ainsi que du hasard qui fait surgir des problèmes devant nous et nous fournit au moins l'occasion intermittente de travailler à leur solution. Chez un esprit doué, l'expérience s'inscrit facilement dans la configuration d'expérience intellectuelle, et la spontanéité sensible répond rapidement et de façon précise aux exigences de l'esprit. Les insights surgissent aisément. La formulation exacte suit promptement. Les sens externes insistent sur les détails importants. La mémoire rejette immédiatement les cas contraires. L'imagination conçoit tout de suite la possibilité opposée. Pourtant, même chez un esprit doué, la connaissance ne s'acquiert que lentement, voire au prix d'efforts acharnés. Un apprentissage approfondi représente une vaste entreprise qui exige une inlassable persévérance. L'esprit porteur d'un propos inédit, cherchant à offrir une pensée dont la teneur est de nature à lui mériter plus qu'une gloire éphémère, doit pendant des années s'absorber plus ou moins constamment dans un effort intellectuel où sa compréhension construit une spirale ascendante de points de vue complémentaires dont le dernier embrasse l'ensemble du domaine à maîtriser.

2.5 La configuration d'expérience dramatique

Si nous nous tournons maintenant vers la vie humaine ordinaire, nous n’avons manifestement affaire ni à la configuration d'expérience biologique, ni à la configuration d'expérience artistique, ni à la configuration d’expérience intellectuelle. Pourtant cette vie ordinaire présente un courant de conscience, courant qui comporte non seulement une succession d'états mais un élément de direction. Le souci du résultat est une manifestation évidente d'une telle direction. Derrière les activités tangibles se profilent toutefois des motifs et des buts. Et il n'est pas difficile de discerner dans ces éléments une composante artistique ou, plus précisément, une composante dramatique.

Les désirs humains en effet ne se bornent pas aux impulsions biologiques de la faim et du besoin sexuel. L'être humain de fait est un animal qui tient la simple animalité pour indécente. Lorsqu'il mange, lorsqu'il boit, il pose bien sûr des gestes d'ordre biologique. Chez lui, toutefois, ces actes sont valorisés par leur séparation spatiale et psychologique par rapport à la ferme, à l'abattoir et à la cuisine. Ils sont ornementés par l'équipement complexe de la salle à manger, embellis par les bonnes manières enseignées aux enfants et les règles d'étiquette des conventions sociales des adultes. Les vêtements, de même, ne sont pas un moyen simplet de protection du corps contre le froid. Ils jouent le rôle des plumes colorées des oiseaux et de la fourrure des animaux. Ils constituent à la fois un déguisement, une protection et une parure, puisque le corps sensible (capable de sensation et pouvant être perçu par les sens) de l’être humain ne doit pas apparaître comme une simple unité biologique. La sexualité, enfin, est manifestement une réalité biologique et autre chose à la fois. L'être humain peut accorder tellement d'importance à cette autre dimension que dans le contexte de la vie humaine la sexualité devient un grand mystère, enchâssé dans la délicatesse du langage voilé, enveloppé d'une aura d'idéalisme romantique, sacralisé dans le foyer conjugal.

Non seulement les humains sont-ils capables de libération esthétique et de créativité artistique, mais leur première œuvre d'art est leur propre vie. L'être humain incarne le beau et l'admirable dans son corps, dans ses gestes, avant de leur donner une expression encore plus libre dans la peinture et la sculpture, la musique et la poésie. Le style est l'homme même, avant d'être le cachet de la création artistique. Le style de vie est plus fondamental, mais il est soumis à davantage de contraintes. Car le corps et les gestes d'une personne ne peuvent se prêter au même traitement que les huiles utilisées par le peintre ou les matériaux du langage exploités par le poète. Chez l'être humain, comme chez l'animal, il faut tenir compte des exigences des matériaux sous-jacents, et la configuration d'expérience doit satisfaire à ces exigences en leur accordant une représentation psychique et une intégration consciente. Il est impossible d'ignorer le plan biologique, qui chez l'être humain peut toutefois être transformé. Cette transformation varie en fonction du lieu, de l'époque, du milieu social. L'occurrence des variations ne sert toutefois qu'à révéler l'existence de la variable. Les humains diront qu'ils travaillent pour vivre. Il est pourtant évident que s'ils travaillent si fort, c'est pour que leur vie soit valorisée. L'être privé d'une telle valorisation est plongé dans l'embarras; il connaît la honte et la dégradation. Il s'expose aux moqueries, aux sarcasmes, à la dérision. Par contre, la reconnaissance du besoin de valorisation de l'être humain dans une expression artistique impose aux mondes « froids » de l'industrie et de la finance la nécessité de stimuler l'imagination artistique par la publicité et d'en satisfaire les exigences grâce aux matières premières de la terre et à la technologie d'une époque scientifique.

Une telle dimension artistique est en fait dramatique. Elle se vit en présence d'autrui, et autrui est aussi acteur dans la dramatique primordiale dont le théâtre n'est qu'une imitation. Les valeurs esthétiques incarnées dans la vie personnelle procurent la satisfaction d'une bonne prestation. Il est bien de voir confirmée par l'admiration d'autrui l'objectivité de cette satisfaction; ce qui est mieux encore, c'est de créer des liens avec les autres en gagnant leur approbation; et ce qui est préférable à tout le reste, c'est l'attachement qui nous unit aux autres dont nous avons mérité et obtenu le respect et même l'affection. Car l'homme est un animal social. Il naît dans une famille, mais la quitte bientôt pour fonder sa propre famille. Ses moyens d'expression artistique et ses connaissances s'accumulent au cours des siècles puisqu'il imite ses semblables et apprend d'eux. L'exécution de ses schèmes pratiques exige la collaboration d'autrui. Pourtant, le réseau des relations sociales humaines ne présente pas la fixité organisationnelle des ruches d'abeilles ou des colonies de fourmis. Ce réseau humain n'est pas d'abord un produit de l'intelligence pure, il n'est pas modelé d'après quelque devis du comportement humain ne par une intelligence pure. Il est fondé sur la libération esthétique et la créativité artistique dans un contexte où la dimension artistique est limitée par les exigences biologiques, inspirée par l'exemple et l'émulation, confirmée par l'admiration et l'approbation, soutenue par le respect et l’affection.

Les personnages de cette dramatique de la vie sont façonnés par la dramatique elle-même. Comme d'autres insights émergent et s'accumulent, ainsi font les insights qui régissent les projets imaginaires de la dramatique de la vie. Comme d'autres insights sont corrigés dans l'expérimentation et les tâtonnements donnant lieu à d'autres questions et produisant de nouveaux insights complémentaires, ainsi chaque personne découvre et développe les rôles possibles qu'elle pourrait jouer et, sous la pression de critères artistiques et affectifs, élabore sa propre sélection et sa propre adaptation. Le caractère d'un être humain se forme graduellement, depuis la plasticité et l'exubérance de l'enfance, en passant par la discipline et le jeu de l'éducation. La conscience rationnelle, avec sa réflexion et sa critique, ses délibérations et ses choix, exerce une influence décisive dans ce processus. Pourtant, les traits caractériels qui nous sont propres ne sont pas le fruit d'une délibération ni d’un choix. Aucune délibération n'intervient dans le fait que notre comportement passé détermine nos attitudes habituelles du présent. Et nos bonnes résolutions actuelles n'exerceront aucun effet notable sur notre spontanéité future. Autant qu'il puisse y avoir réflexion ou critique, évaluation ou délibération, notre imagination et notre intelligence doivent représenter de concert les lignes de conduite projetées qui ont à être soumises à la réflexion et à la critique, à l'évaluation et à la décision. Déjà dans la collaboration antérieure de l'imagination et de l'intelligence opère la configuration d'expérience dramatique, qui souligne comment nous pourrions nous comporter devant autrui, et qui charge cette représentation en faisant appel à une transformation artistique d'une attitude plus élémentaire d'agressivité ou d'affectivité. La vie ordinaire n'est pas une dramatique ordinaire. Il ne s'agit pas d'apprendre un rôle et de développer en soi les sentiments convenant à la prestation de ce rôle. Il ne s'agit pas de la tâche préliminaire de l'assemblage des matériaux et de l'imposition, par l'insight, d'une configuration artistique à ces matériaux. Car la vie ordinaire ne comporte pas de telles étapes : les matériaux précédant la configuration, le rôle précédant les sentiments. Au contraire, les matériaux qui émergent dans la conscience sont déjà configurés et cette configuration accuse déjà une charge émotive et conative.

2.6 Éléments présents chez le sujet dramatique

La première condition de la dramatique est la possibilité d'être jouée, la possibilité de la subordination des processus neuraux aux déterminations psychiques. Chez les animaux cette subordination peut atteindre un degré élevé de complexité, pour assurer d'importantes différenciations dans les réponses aux écarts nuancés des stimuli. Néanmoins, une telle complexité, loin d'être une acquisition optionnelle, semble plutôt constituer une dotation innée, qui laisse à l'animal une capacité relativement restreinte d'apprentissage de nouvelles voies et de maîtrise de savoir-faire autres que ses habiletés innées. Chez l'être humain, par contre, les mouvements corporels sont, en quelque sorte, détachés au départ des éléments conatifs, sensibles et émotifs qui les dirigent et les déclenchent. La plasticité et l'indétermination (indeterminacy) initiales fondent la variété ultérieure. Si les bras, les mains, les doigts du pianiste étaient depuis l'enfance astreints uniquement aux processus routiniers des stimuli et des réponses biologiques, ils ne pourraient jamais réagir avec rapidité et justesse aux indications de la partition musicale. Autre exemple : la production de sons est un ensemble complexe d'oscillations et de mouvements corrélés. Or depuis les gémissements et les gazouillis du nourrisson, jusqu'au babil de l'enfant, et enfin au langage articulé de l'adolescent et de l'adulte, la maîtrise de l'expression orale connaît un développement qui peut être complété par les activités visuelles et manuelles de la lecture et de l'écriture. L'ensemble de cette structure repose sur des signes conventionnels, et pourtant les corrélations d'une complexité illimitée qui existent entre le psychique et le neural sont devenues automatiques et spontanées dans la maîtrise du langage.

Les exigences de représentation psychique et d'intégration consciente des configurations et des processus neuraux se situent à l'opposé du contrôle du psychique sur le neural. Comme une image schématique appropriée spécifie un insight correspondant et y conduit, de même les configurations de changement dans le nerf optique et le cerveau spécifient les actes de vision correspondants et y conduisent. Et ce qui est vrai pour la vue est vrai également pour les autres sens externes; même si la question n'a pas été explorée à fond, loin de là, on peut présumer que la mémoire et l'imagination, la conation et l'émotion, le plaisir et la douleur ont tous leur contrepartie dans des processus neuraux correspondants et qu'ils tirent leur origine des exigences spécifiques de ces processus.

Il serait erroné de supposer, toutefois, que de telles exigences sont inconditionnelles. La perception est fonction non seulement de la position par rapport à un objet, de l'intensité de la lumière, de l'état physiologique des yeux, mais également de l'intérêt, de l'anticipation et de l'activité du sujet. Il faut reconnaître, au-delà des exigences des processus neuraux, la configuration d'expérience où ces exigences trouvent satisfaction. Et comme les éléments qui pénètrent dans la conscience se situent déjà dans une configuration d'expérience, une sélection et un arrangement préconscients s'imposent. Nous avons déjà noté, à propos de la configuration d'expérience intellectuelle, comment l'esprit de la recherche, marqué par le détachement, se protège contre l'interférence de l’émotion et de la conation, comment il intègre à l'observation les classifications abstruses de la science, comment il met l'inconscient à contribution pour lui faire produire les suggestions, les indices, les perspectives qui émergent à des moments inattendus pour déclencher l'insight et faire surgir un « Eureka! » exprimant le ravissement. De même, la configuration d’expérience dramatique pénètre sous la surface de la conscience pour y exercer sa domination et son contrôle propres et pour y effectuer, avant toute discrimination consciente, ses propres sélections et ses propres arrangements. Et cet aspect de la configuration d'expérience dramatique n’est ni surprenant ni nouveau. Il ne peut y avoir de sélection ni d'arrangement sans rejet et sans exclusion. Et la fonction qui empêche les éléments d'émerger à la conscience nous est désormais familière : c'est la censure, révélée par Freud.

Donc, puisque les exigences des configurations et processus neuraux sont sujettes au contrôle et à la sélection, il convient de les appeler fonctions d'exigences. Elles demandent une certaine représentation psychique et une certaine intégration consciente, mais leurs sollicitations spécifiques peuvent trouver satisfaction de diverses façons différentes. Dans la configuration d'expérience biologique, où les processus vitaux inconscients et les efforts conscients poursuivent la même fin, il existe en fait peu de possibilités de diversification des contenus psychiques. Or la libération esthétique, la créativité artistique et les modifications constantes du cadre de la dramatique ouvrent de vastes possibilités. Le monde tout entier est une scène. Et non seulement chacun y joue-t-il, en son temps, plusieurs rôles, mais ces rôles varient en fonction des changements de localité, de période et de milieu social. Cette souplesse, cette faculté d'adaptation ne sont toutefois pas illimitées. Les fonctions d'exigences des configurations et des processus neuraux constituent la demande de complément conscient posée par l'organisme; et toute ignorance de cette demande ouvre la porte à l'angoisse qu'entraîne l'anormalité.

2.7 Déviations dramatiques

L'être humain peut désirer l'insight, mais il peut aussi le refuser. La fascination des ténèbres peut prévaloir sur l'attrait de la lumière. Si les préventions et les préjugés vicient sensiblement les investigations théoriques, les passions élémentaires peuvent encore plus facilement entraîner une distorsion cognitive de la compréhension dans les affaires pratiques et personnelles. Une telle distorsion cognitive n'a pas qu'un seul effet isolé. L'exclusion d'un insight signifie l'exclusion des questions nouvelles qui en découleraient et des insights complémentaires qui permettraient l'approche d'un point de vue étoffé, équilibré. L'absence d'un tel point de vue plus global entraîne un comportement qui est source d'incompréhension à la fois en nous-mêmes et chez les autres. Le fait de subir une telle incompréhension favorise un retrait de la dramatique extérieure de la vie humaine vers la dramatique intérieure de la rêverie. Cette introversion, qui l'emporte sur l'extraversion innée de la configuration d'expérience biologique, engendre une différenciation de la persona qui paraît devant autrui et du moi plus intime qui dans les rêveries est à la fois acteur principal et seul spectateur. Enfin, l'incompréhension, l'isolement et la dualité enlèvent au développement du sens commun d'une personne une part plus ou moins grande des corrections et de l'assurance résultant d'un apprentissage correct des insights vérifiés d'autrui, et de la soumission des insights personnels à la critique fondée sur l'expérience et le développement d'autrui.

2.7.1 La scotomisation

Nous appellerons scotomisation une telle aberration de la compréhension, et scotome le point aveugle qui en résulte. La scotomisation est fondamentalement un processus inconscient. Elle se produit, non dans des actes conscients, mais dans la censure qui régit l'émergence des contenus psychiques. Néanmoins, l'ensemble du processus ne nous est pas caché, car l'exclusion purement spontanée des insights non désirés n'égale pas la gamme totale des éventualités. Des insights contraires émergent, de fait. Si leur justesse est reconnue, ils peuvent toutefois se voir bientôt éclipsés par l'exclusion des questions ultérieures pertinentes, que provoque la distorsion cognitive. Ils peuvent aussi être rejetés parce que jugés incorrects, considérés comme de simples idées brillantes dépourvues d'appuis factuels solides. Un tel rejet tend à s'accompagner d'une rationalisation de la scotomisation et d'un effort d’assemblage d'éléments de preuve pouvant l'étayer. Et quand les insights contraires se présentent, leur considération peut ne pas atteindre le niveau de la conscience réflexive et critique. Sitôt apparus, ils peuvent être repoussés dans une réaction émotive de dégoût, d'amour-propre, de crainte, d'horreur, de répugnance. Les phénomènes inverses peuvent se produire également. Les insights qui accroissent la scotomisation peuvent paraître non plausibles. Le sujet va les scruter, et, s'approchant ou s'éloignant de son point de vue le plus éclairé, dans un mouvement de balance, il verra ces insights apparaître successivement, suivant une oscillation semblable, comme dépourvus de sens ou porteurs de vérité. Ainsi, de diverses façons, la scotomisation peut rester fondamentalement inconsciente, tout en souffrant des attaques et des crises qui engendrent dans l'esprit un brouillard d'obscurité et d'égarement, de suspicion et de confirmation, de doute et de rationalisation, d'insécurité et d'inquiétude.

2.7. 2 Le refoulement

Il n'y a pas que l'esprit qui est troublé. La scotomisation est une aberration, non seulement de la compréhension, mais aussi de la censure. Le désir de l'insight pénètre sous la surface pour en faire émerger les images schématiques donnant lieu à l'insight; de même, le non-désir de l'insight produit l'effet contraire, celui d'un refoulement hors de la conscience d’un schème qui suggérerait l'insight. Cette aberration de la censure agit de façon inverse. Tout d'abord, la censure est constructive. Elle choisit et dispose les matériaux qui émergent dans la conscience en une perspective qui donne lieu à l'insight. Cette activité positive implique un aspect négatif, car d'autres matériaux sont laissés de côté, et d'autres perspectives ne sont pas mises en lumière. Pourtant, cet aspect négatif d'une activité positive n'introduit aucun arrangement ni aucune perspective dans les fonctions d'exigences inconscientes des configurations et des processus muraux. Par contre, l'aberration de la censure a surtout un effet de refoulement. Son activité positive consiste à empêcher l'émergence, dans la conscience, des perspectives qui donneraient lieu à des insights non désirés. Elle fait entrer, pour ainsi dire, l'exclusion des arrangements dans le champ de l'inconscient. Elle précise de quelle façon il ne faut pas satisfaire aux fonctions d'exigences neurales. Et l'aspect négatif de cette activité positive est l'admission dans la conscience de tout matériau dans tout autre arrangement ou toute autre perspective. Enfin, la censure et son aberration diffèrent toutes deux de l'attention consciente à un mode de comportement possible et d'un refus conscient d'un tel comportement. Car la censure et son aberration exercent leur action avant l'attention consciente et elles ont trait directement non à la façon dont nous devons nous comporter mais à la façon dont nous devons comprendre. Refuser de se comporter d'une certaine façon, ce n'est pas refuser de comprendre. Loin d'empêcher l'attention consciente, le refus l'intensifie et rend plus probable sa récurrence. Finalement, il est vrai que le refus conscient est lié à une interruption de l'attention consciente; toutefois, ce lien ne repose pas sur une obnubilation de l'intelligence mais sur un changement de l'effort, de l'intérêt, de la préoccupation. Nous sommes donc amenés à restreindre le sens du terme « refoulement » à l'exercice de la censure aberrante qui agit pour empêcher l'insight.

2.7. 3 L'inhibition

Le refoulement impose une inhibition aux fonctions d'exigences neurales Si toutefois nous distinguons les demandes d'images et les demandes d’affects, il est manifeste que l'inhibition ne bloquera pas ces deux exigences de la même façon. Car les insights se produisent non à partir de l’expérience des affects mais plutôt à partir des présentations imaginaires. Pour empêcher l'insight, le refoulement devra donc inhiber les demandes d'images. Il ne devra inhiber les demandes d'affects que si ces demandes sont associées aux images non désirées. Le refoulement n'inhibera donc pas une demande d'affects, si une telle exigence vient à se détacher de son élément d'appréhension, glisse sur une voie associative et s'attache à un autre élément d'appréhension. Lorsque par contre un affect associé à un objet incongru émerge dans la conscience, on peut examiner les voies associatives, remonter de l'objet incongru à l'objet initial de l'affect et conclure que cette combinaison de l'objet initial et de l'affect a été inhibée par un refoulement. Il ne faut pas non plus rejeter cette conclusion en la considérant comme absurde, parce que la combinaison découverte de l'image et de l'affect est manifestement étrangère (alien) au comportement conscient. Car la combinaison a été inhibée précisément parce qu'elle était étrangère. Si les insights ne sont pas désirés, ce n'est pas parce qu'ils confirment notre point de vue et notre comportement actuels, mais parce qu'ils entraînent leur correction et leur révision. Étant donné que la scotomisation fonde les attitudes conscientes, affectives de la persona qui se produit devant autrui, elle comporte également le refoulement des combinaisons opposées des fonctions d'exigences neurales. Et ces exigences vont émerger dans la conscience avec l'affect détaché de son objet initial et lié à quelque objet connexe et plus ou moins incongru. Étant donné que la scotomisation fonde les attitudes affectives conscientes du moi qui se produit dans son propre théâtre privé, elle comporte également le refoulement des combinaisons contraires des fonctions d'exigences neurales. Et de même ces exigences pénètrent dans la conscience avec l'affect détaché de son objet initial et lié à quelque autre objet plus ou moins incongru. Si nous exprimons ces réalités en systématisant la terminologie de Jung, au moi conscient correspond l'ombre inconsciente qui lui est opposée, et à la persona consciente correspond une anima non consciente opposée. La persona de l'intellectuel dégagé de toute passion est donc jumelée à une anima sentimentale, et un moi portant un message pour l'humanité est lié à une ombre embarrasséec.

2.7.4 La performance

L'appréhension et l'affect ont pour fin des opérations, mais, comme on peut s'y attendre, les conséquences complexes de la scotomisation tendent à neutraliser les efforts que déploie l'acteur dramatique pour offrir une performance heureuse. Pour parler avec aisance ou pour jouer d'un instrument de musique, il faut être capable de confiner son attention aux contrôles supérieurs et de confier aux habitudes acquises les détails infinis de l'exécution. La division de la vie consciente en deux configurations, celle du moi et celle de la persona, peut toutefois gêner l'attention aux contrôles supérieurs et permettre aux sentiments du moi ou de l'ombre de se glisser dans la performance de la persona. Un de mes amis, par exemple, me demande au retour d'un voyage comment va mon travail. Je lui réponds par un monologue didactique (qu'il redoutait) sur les liens entre l'insight et la psychologie des profondeurs. Il me fait un commentaire élogieux qu'il conclut en disant : « Je vois que pendant mon absence tu n'as pas perdu mon tempsd. »

Nous avons parlé de la performance de l'acteur dramatique en état de veille. Il faut examiner également l'étrange succession de scènes fragmentaires qui émergent dans le sommeil. L'expérience à ce niveau-là n'est pas dominée par une configuration. Non seulement ces scènes sont-elles dépourvues de la réflexion critique et des choix délibérés qui font la rationalité de la conscience éveillée, mais de plus l'activité préconsciente de la censure, qui choisit et arrange les exigences neurales, s'y effectue de façon tiède et indifférente. La relâche de la censure, toutefois, si elle explique l'imperfection de la configuration d'expérience au pays des rêves, explique aussi l'influence prépondérante de l'autre élément déterminant des contenus conscients, c'est-à-dire les fonctions d'exigences neurales. Les demandes ignorées durant le jour se manifestent activement pendant le sommeil. Les objets et affects de la persona et du moi s'y présentent à découvert, et à ces objets et affects se mêlent les affects dissimulés de l'ombre et de l'anima associés à leurs objets incongrus.

La fonction du rêve constitue sa signification fondamentale. Chez l’animal, la conscience fonctionne comme une technique supérieure pour la poursuite efficace de fins biologiques. Chez l'être humain, en plus de servir à cette fin, la conscience fournit le centre des opérations de l'acteur dramatique qui se constitue lui-même. Le sommeil est la négation de la conscience. Il est l'occasion dont ont besoin les processus vitaux inconscients pour remédier sans interférence à l'usure subie par le système nerveux pendant les activités fébriles de la journée. La fonction du rêve se situe à l'intérieur de cette fonction du sommeil. Non seulement le système nerveux a-t-il des bases physiques et chimiques, mais il présente également des configurations dynamiques qui ne peuvent retrouver un équilibre tranquille que par l'entremise de représentations et d'interactions psychiques. En plus de restaurer l'organisme, le sommeil doit refaire l’écheveau entremêlé de l'attention, ce à quoi il parvient en introduisant des rêves où sont comblées les attentes ignorées des fonctions d'exigences neurales.

Le rêve représente donc sur le plan fonctionnel une flexibilité psychique ajustée à la flexibilité des exigences neurales, qu'elle complète. Si la conscience doit se soumettre aux préoccupations de l'intellectuel ou de l’acteur dramatique, elle ne peut être tout simplement une fonction des configurations et processus neuraux. Si par contre les exigences neurales, ignorées par la conscience, doivent être satisfaites sans que soit enfreinte la libération de la configuration d'expérience artistique, intellectuelle ou dramatique, elles trouvent dans le rêve l'occasion qu'il leur faut.

Cette double flexibilité présente un autre aspect. La libération de la conscience se fonde sur un contrôle des appréhensions. Nous avons vu que la censure choisit et dispose des matériaux pour l'insight ou, lorsqu'elle est marquée par l'aberration, exclut les arrangements qui donneraient lieu à l'insight. Les exigences neurales impérieuses, par contre, ne visent pas des contenus psychiques d'appréhensions mais les conations et les émotions liées de beaucoup plus près à l'activité. Ainsi, notre imagination nous représente souvent les choses selon notre bon plaisir, mais avec nos sentiments il n'en va pas de même. En conséquence, puisque le rêve est la soupape de sûreté psychique des exigences neurales ignorées, et puisque les exigences neurales impérieuses tiennent de l'affect plutôt que de l'appréhension, le rêve apparaîtra comme l'assouvissement d'un souhait. Une telle affirmation ne signifie pas, bien sûr, que l'inconscient a des souhaits qui sont réalisés dans le rêve, puisque le souhait tient d'une activité consciente. Cette affirmation ne veut pas dire non plus que les souhaits réalisés dans les rêves sont les souhaits du sujet conscient, car l'ombre est à l'opposé du moi, et l'anima à l'opposé de la persona. L'énoncé juste porte que les rêves sont déterminés par les exigences neurales d'affects conscients, et que les affects en question peuvent être caractéristiques non seulement du moi ou de la persona mais aussi de l'ombre ou de l'anima. Toutefois, comme nous l'avons vu, si les affects qui émergent dans le rêve sont caractéristiques de l'ombre ou de l'anima, ils émergent dissociés de leurs objets initiaux et liés à quelque objet incongru. Et il est maintenant facile de discerner dans ce fait une signifiance fonctionnelle. Les affects de l'ombre et de l'anima sont étrangers (alien) à l'acteur conscient. S'ils émergeaient dans sa conscience avec leurs objets propres, non seulement interviendraient-ils dans son sommeil, mais de plus ils violeraient sa libération esthétique. Ce travestissement du rêve est essentiel à sa fonction double de prestation d'un équilibre entre les exigences neurales et les événements psychiques, et de préservation de l'intégrité du flot expérientiel conscient.

Toute pénétration du contenu latent du rêve met donc en lumière un secret qui pour ainsi dire a été intentionnellement bien gardé. La dotation de l'intelligence constitue pour l'animal non seulement la possibilité de la culture et de la science, mais également la possibilité de toutes les abominations qui se sont produites dans le cours de l'histoire humaine. Il est quelque peu déplaisant d'affirmer en termes abstraits ces dernières potentialités. Il est disgracieux de passer par syllogisme de l'universel au particulier. Il est tout à fait logique, mais révoltant de soutenir que les potentialités inhérentes à la nature humaine existent chez nos connaissances, chez nos proches, chez nos parents, et en nous-mêmes. Pourtant l'affirmation de telles vérités est moins incisive que leur appréhension par des insights sur des images portant une charge affective. L'être humain peut, dans sa vie consciente, empêcher l'occurrence de tels insights. Et même si ses configurations et ses processus inconscients ont été stimulés de telle façon qu'ils exigent ces insights, cette exigence peut trouver satisfaction dans un rêve où la dissociation de l'affect de son objet propre respecte l'orientation immanente du courant de la conscience.

La formation des souvenirs écrans a une portée fonctionnelle semblable. Nous ne sommes en mesure de nous rappeler, de notre enfance, que quelques scènes frappantes, scènes qui risquent de s'avérer purement fictives lorsque soumises à un examen ou à une enquête. Freud a perçu que de tels faux souvenirs constituent des écrans. Ils dissimulent des actes qui pourraient avec le temps avoir été compris d'une façon que ne soupçonnait pas l'enfant qui les a posés. Pour que le souvenir de tels actes ne pénètre pas dans la conscience, il faut qu'il soit refoulé. Le refoulement entraîne les dissociations et les recombinaisons qui résultent de l'inhibition. C'est ainsi que se forment les faux souvenirs, les souvenirs écrans qui permettent à l'acteur dramatique de jouer son rôle actuel avec d'autant plus de conviction qu'il ne croit pas que son passé diffère de son présent de façon trop frappante.

2.7.5 Un problème commun

Notre étude de la distorsion cognitive dramatique nous a permis d'établir, à partir d’un refus de compréhension, toute la série des conséquences d’un tel refus. Celui-ci engendre dans l'esprit une scotomisation, un affaiblissement du développement du sens commun, une différentiation de la persona et du moi, une alternance de suspicion et de sécurisation, de doute et de rationalisation. Ces états produisent une aberration de la censure, l'inhibition des schèmes imaginaires non désirés, la dissociation des affects de leurs objets initiaux et leur rattachement à des matériaux incongrus et pourtant liés, la libération des exigences neurales affectives dans le rêve, et enfin la formation, fonctionnellement similaire, de souvenirs écrans.

Si cet exposé ne contient aucune mention explicite de la sexualité, cela n'implique aucunement que la psychologie des profondeurs ait fait fausse route. Au contraire, à cause de ses particularités, le développement sexuel est la source ordinaire des matériaux de la scotomisation. Comme la faim et la sexualité sont des besoins vitaux, elles constituent les secteurs où l'expérience peut être réduite de sa configuration d'expérience dramatique à sa configuration d'expérience biologique. Or la faim est présente dès la naissance et ses manifestations ne changent pas de façon importante. Le développement sexuel, au contraire, se réalise sur une longue période, et en fait il est à la fois organique et psychologique. Il se produit de la naissance à la puberté des spécialisations successives des fonctions d'exigences neurales. Et leur terme n'est pas quelque libre combinaison de mouvements, comme le jeu du pianiste, mais une séquence, déterminée naturellement, d'appréhensions, d'affects et de mouvements qui n'admettent que des modifications superficielles de la part du dramaturge créatif. Une transformation psychologique, en interdépendance par rapport à ce changement, assure la transition entre d'une part les attitudes affectives et la docilité de l'enfant au sein de la famille et d'autre part l'autonomie de l'adulte qui s'oriente par lui-même dans l'univers en toute confiance et décide de fonder sa propre famille.

Au cours de ce processus long et complexe, l'être en croissance peut se laisser égarer par l'attrait de plaisirs étranges; il peut aussi connaître des accidents, souffrir l'incompréhension, commettre des bévues, agir avec dissimulation. Si les situations défavorables et les erreurs qui se produisent sont le fruit du hasard, elles peuvent être contrebalancées par la fonction excrétoire du rêve, par les pressions et les attraits d'un environnement sain, par une instruction convenable, par quelque forme d'acceptation intérieure du désir de compréhension et de vérité avec ses implications esthétiques et morales. Si ton œil est sain, ton corps tout entier sera dans la lumière. Par ailleurs, les situations malencontreuses peuvent s'enchaîner. L'erreur et l'égarement de chaque occasion antérieure peuvent accroître les probabilités d'une mauvaise gestion de la prochaine situation. Une scotomisation s'établit. Comme il s'agit d'une aberration de la compréhension, elle entrave le développement approprié des attitudes affectives. Comme il s'agit d'une aberration de la censure, elle charge d'inhibitions les fonctions d'exigences neurales. Les exigences affectives sont transférées aux objets incongrus des rêves. Les objets incongrus peuvent par hasard fonctionner comme des stimuli normaux visant des affects, et l'égarement personnel peut solidifier la connexion. L'ombre et l'anima peuvent devenir organisées comme exigences d'attitudes intégrées d'amour ou de haine. À la longue, un point est atteint où la direction du courant égaré de la conscience, déterminée de façon immanente, ne peut plus assurer une représentation psychique et une intégration consciente des fonctions d’exigences neurales déformées. À travers les insuffisances, les contraintes, les douleurs et les anxiétés des psychonévroses, les exigences neurales se manifestent dans la conscience à l'état de veille. La configuration dramatique a perdu son autonomie. Seules les chimères lui permettent de maintenir l'illusion de son hégémonie perdue.

Avant d'en arriver là, le sujet peut toutefois connaître les phénomènes intermédiaires étudiés par Freud dans Totem et Tabou2. Nous avons noté plus haut que le rêve permet une libération par rapport aux refoulements aléatoires, plus ou moins inévitables, et que la scotomisation se développe sous l'effet cumulatif de situations malencontreuses successives. Or lorsque les situations malencontreuses deviennent le lot de la plupart des membres d'une société, cette société ne peut survivre qu'en produisant de façon régulière un équivalent public du rêve. Une telle thérapie prophylactique collective se produira partout où les besoins inconscients sont satisfaits de façon déguisée. La description du théâtre comme thérapie collective3, donnée par W. Stekel, fait écho à l'affirmation d’Aristote pour qui la tragédie produit une catharsis de crainte et de pitié4. L'invention d'une telle thérapie dans une culture primitive ne pose pas plus de difficulté que l'invention de l'organisation culturelle elle-même. Car les contraintes de l'organisation donnent lieu aux rêves correspondants. La libération rendue possible par les rêves peut être remarquée. Une telle attention peut recevoir une expression dramatique, qui satisfait de façon déguisée les besoins inconscients de la collectivité. Et si cette expression dramatique n'est pas incluse dans l'organisation culturelle, alors la culture ne survivra pas et ne pourra pas devenir objet d'investigation anthropologique.

Ce mécanisme fondamental admet une gamme d'applications, depuis la manifestation de la connaissance dans la finalité prophylactique jusqu'à des états proches des phénomènes anormaux, en passant par des étapes successives d'obnubilation intellectuelle. L'aptitude à l'art et aux sciences, à la psychologie et à la philosophie, à la religion et à la morale, est présente chez les humains primitifs ou incultes, sans la conscience des différences entre ces domaines et sans distinction nette entre ces domaines et les impulsions ou les besoins sous-jacents. Les phénomènes complexes du totémisme, les rites de la Déesse Mère, les mythes des dieux célestes reflètent l'organisation sociale des peuples de chasseurs, d'agriculteurs et de nomades parasites, et traduisent également la sexualité humaine. L'interdiction mosaïque des images n'a pas empêché les rechutes dénoncées par les prophètes. L'évasion mystique du monde des sens chez les bouddhistes n'a pas éliminé le brahmanisme antérieur. Et le criticisme rationnel des Grecs n'a pas prévenu les mouvements populaires de haine à l'égard des chrétiens.

De plus, une distinction intéressante se profile entre le mécanisme sensible qui impose le respect d'un tabou et le jugement rationnel qui prescrit une obligation morale. Freud avait conscience que s'il avait glissé sans appuyer sur les éléments les plus choquants de ses découvertes, cela aurait facilité sa démarche. Le choix d'une voie plus facile aurait impliqué cependant non seulement une violation de ses convictions intellectuelles, mais aussi un assujettissement de ses sentiments moraux. Pourtant, une telle coïncidence de la conscience et du sentiment moral peut être assumée non seulement par l'adaptation du sentiment au jugement moral, mais aussi par la détermination du jugement d'une façon qui corresponde aux sentiments inculqués par l'influence parentale et sociale. Lorsque le sentiment se met à prévaloir, la réflexion critique peut empêcher une extension arbitraire du code moral. Or chez l'être primitif et chez l'enfant, la réflexion critique est sous-développée et mal équipée; de plus, l'être primitif et l'enfant sont peu capables de distinguer d'une part les contraintes extérieures des commandements renforcés par l’affection et la crainte, et d'autre part les implications intérieures par lesquelles le jugement rationnel donne lieu à la vie rationnelle. Les sentiments moraux sont libres de se développer selon les lois psychologiques qui lient les affects à des objets associés de façon successive. Le tabou opère, et il tend à s'étendre, de façon très semblable à celle de la névrose obsessionnelle.

2.7.6 Éléments de preuve

Il n'est pas facile d'établir une relation entre notre exposé sur les distorsions cognitives dramatiques et les éléments de preuve fournis par les spécialistes de la psychothérapie. D'une part, cette discipline n'est pas directement centrée sur l'intelligence humaine; d'autre part, la portée de notre ouvrage ne laisse aucune place à un exposé de l'existence, sur le plan de la psyché sensible, d'un facteur déclencheur qui fonctionne de façon parallèle à la fuite de la compréhension. Plus loin, il est vrai, dans la première section du chapitre 17, une exploration antérieure de la méthode génétique nous permettra d'offrir quelques indications à cet égard. Nous devons toutefois battre le fer pendant qu'il est chaud; nous nous proposons, en conséquence, de mettre de côté toutes les questions des origines causales et d'envisager notre exposé des distorsions cognitives dramatiques simplement comme une corrélation fonctionnelle. Car peut-être les lecteurs ne croiront-t-ils pas qu'une fuite de l'insight constitue l'origine infantile du trouble psychique; mais nous ne pouvons pas ne pas affirmer l'existence d'un lien entre cette fuite d'une part et d'autre part le refoulement et l'inhibition, les faux pas de la vie consciente et la fonction des rêves, les aberrations de la religion et de la moralité et, à la limite, les psychonévroses. Notre affirmation dépasserait ce que semble impliquer la remarque formulée par Freud dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique à titre de préambule à l'accusation portée contre les sécessionnistes Adler et Jung : Freud dit qu'il n'a « jamais cessé de proclamer que le degré de compréhension de chacun est en rapport étroit avec ses propres refoulements (et avec les résistances qui les maintiennent) »5. En conséquence, nous nous demandons s'il y a des spécialistes en psychiatrie qui établissent l'existence d'une corrélation liant à la fois le trouble psychique à une fuite de l'insight, et la guérison psychique à une illumination intellectuelle.

Wilhelm Stekel, dans son ouvrage Technique de la psychothérapie analytique semble répondre de façon affirmative à cette question précise. Dans cette œuvre de conception et de finalité entièrement pratiques, le traitement analytique est considéré constamment comme une éducation rétrospective. Quand le diagnostic différentiel a exclu à la fois le désordre somatique et l'imminence d'une psychose, l'hypothèse de travail devient la supposition selon laquelle le sujet en analyse souffre d'un scotome. Un pronostic favorable exige une alliance entre la réflexion critique du patient, son choix délibéré, et la démarche de l'analyste. Mais parallèlement à cette attitude rationnelle, il existe une fuite de la connaissance à laquelle la connaissance peut remédier. Cette fuite continue de se manifester au cours de l'analyse de deux façons, appelées résistance et transfert. Dans sa compréhension, comme dans le reste de sa vie, le patient a recours spontanément à des mesures d'autodéfense, et nourrit ainsi le scotome. De même, dans la dramatique intime de l'analyse, le patient s'affaire à la fois à concevoir des moyens de prévention de la révélation émergente et à refouler les insights qui lui expliqueraient sa propre conduite. Voilà pour la résistance : plausible, ingénieuse, elle s'adapte à chaque nouvelle situation; pourtant, loin d'être délibérée, elle est fondamentalement non consciente. L'autre attitude est le transfert. Le développement du scotome a entraîné chez le patient le refoulement de sentiments d'amour ou de haine à l'égard de son entourage. Ce refoulement, et l'inhibition qui en découle, signifient que chez le patient se manifestent des exigences neurales d'affects, d'affects détachés toutefois de leurs objets initiaux. Le transfert est l'émergence dans la conscience de tels affects dirigés vers la personne de l'analyste.

Le désordre est lié à un refus de comprendre. Son remède est donc un insight, un « éclair d'illumination »6. Le refus excluait non pas tel insight particulier mais une série croissante d'insights. De même, le remède consiste en l’occurrence au moins des insights principaux qui ont été bloqués. Il s'agit de la re-formation de la mentalité du patient. De plus, ces insights doivent se produire non pas dans la configuration d'expérience intellectuelle, détachée et désintéressée, mais dans la configuration d'expérience dramatique où les images sont teintées d'affects. Autrement, les insights vont se produire mais ils ne déferont pas les inhibitions qui expliquent les désordres affectifs du patient. En conséquence, l'intelligence théorique va se développer sans qu'il y ait changement de la spontanéité sensible. Enfin, il ne faut pas estimer que le patient est en mesure de se guérir lui-même. Car la cure réside justement dans les insights qui émergent des images schématiques refoulées spontanément par le patient. Et même si par un effort extraordinaire de détachement intellectuel le patient réussissait à saisir partiellement ce qu'il refusait jusque-là de comprendre, une telle saisie se produirait dans la configuration d'expérience intellectuelle et s'avérerait donc inefficace. De fait, cet effort produirait vraisemblablement une obsession de notions analytiques. Un tel insight purement théorique tendrait à inoculer le patient contre l'avantage d'une véritable expérience analytique, avec ses harmoniques dramatiques.

Le rôle de l'analyste est donc essentiel. L'analyste doit connaître la médecine pour effectuer le diagnostic différentiel. Sinon il risque non seulement de soigner l'esprit alors que le corps est malade, mais également de chercher à soigner les psychotiques et ainsi de passer pour quelqu'un qui pousse les gens à la folie. L'analyste doit de plus être lui-même exempt de scotome. Une distorsion cognitive dans sa compréhension de lui-même sera du même coup une distorsion cognitive dans sa compréhension des autres. Cette situation sera d'autant plus dangereuse s'il décide de suivre la thérapie active de Stekel. Cette thérapie active est fondée sur une connaissance qui présente une structure parallèle à celle du sens commun. Nous avons vu que le sens commun consiste en une accumulation d'insights auxquels il faut toujours ajouter d'autres insights tirés de la situation présente. De même, les connaissances de l'analyste comportent deux parties. Il dispose d'une accumulation de connaissances de base tirées d'une formation scolaire et de son expérience personnelle. Ce bagage consiste en une compréhension de l'origine, du développement et des résultats des psychonévroses et des parapathies, en une saisie d'une grande variété de possibilités. Il implique une aptitude à déterminer, à partir de l'histoire et du comportement du patient, de ses rêves et de ses associations, en quoi consiste précisément sa fuite de la connaissance. Cette fuite précise est toutefois l'élément caché d'une histoire individuelle. Elle présente non seulement des traits purement typiques, mais également ses détours particuliers. Et elle continue d'être effective dans la situation analytique. L'analyste doit jouer de finesse avec la résistance. Il doit discerner le transfert. Il doit pouvoir l'exploiter, et savoir quand y mettre fin. Il doit être capable d'attendre les occasions favorables, il doit être prêt à prendre l'initiative quand la situation l'exige, il doit pouvoir se reconnaître vaincu le cas échéant, et se montrer assez ingénieux pour maintenir l'échange lorsqu'il voit qu'il peut gagner. Dans cette partie d'échecs complexe et dangereuse, il doit parvenir à saisir le trouble fondamental du patient, gagner sa confiance par l'explication et l'enlèvement des symptômes superficiels, et préparer la voie de la découverte du secret profond. Enfin, il doit être capable de mettre un terme à l'analyse, de susciter la confiance en soi chez le sujet de l'analyse, et il doit faire tout ce qu'il peut pour favoriser l'issue heureuse où vont disparaître à la fois la nécessité du recours à l'analyste et les souvenirs troublants de l'analyse.

Nous devons maintenant revenir à notre question. Peut-on établir empiriquement que la suspension de la compréhension est non pas simplement une conséquence possible, mais aussi un facteur régulier des troubles psychogéniques? Malheureusement, les avis sont partagés chez les spécialistes; je dois donc donner deux réponses plutôt qu'une à cette question.

À ceux-là qui ne sont pas fermés aux positions de Stekel, on pourrait souligner qu'il existe des éléments de preuve empiriques étayant une notion psychothérapeutique, dans la mesure où cette notion agit de fait dans le traitement, où elle agit dans le traitement de tous les types de désordres plutôt que dans une sélection partielle de types, où elle survit à une expérience prolongée et variée, où cette survie contraste avec une disposition à laisser tomber les notions non vérifiées, et où les échecs ne peuvent être attribués à la notion en question. Stekel a acquis une stature internationale à la fois comme analyste et comme auteur d'ouvrages techniques. Il peut présenter son ouvrage Technique de la psychothérapie analytique comme le fruit de trente ans d'expérience7. L'hypothèse de travail de l’analyste, dans ce livre, est que le patient souffre d'un scotome, et l'objectif de l'analyste est de provoquer chez le patient un « éclair d'illumination ». Ce point de vue domine tout le traitement, et il est pertinent pour l'ensemble de la classe des parapathies et des psychonévroses. Enfin, l'indépendance d'esprit de Stekel se manifeste nettement dans son œuvre, de même que sa volonté de se soumettre aux résultats effectifs.

Il se trouvera peut-être des esprits pour estimer que toute opinion favorisée par Stekel est forcément erronée ou du moins téméraire. À ceux-là je dirais que mon propos ici n'est pas d'établir le bien-fondé de l'ensemble de la théorie et de la pratique de Stekel, mais simplement l'existence de faits empiriques étayant une corrélation simple. Je ne demande pas que l'on adopte la méthode active de Stekel. Je ne cherche même pas à indiquer que le traitement analytique est souhaitable. Je ne m'occupe ici que d'un sujet théorique, et la question que je pose est celle de l'existence ou de la non-existence d'éléments de preuve. Il me semble qu'il est impossible d'y répondre négativement. Même si l'on oublie tout à fait Stekel et ses élèves, il existe pourtant d'autres traitements analytiques où la cure est axée sur la connaissance8e. Il s'agira toutefois ici d'une connaissance de nature particulière. Non pas d'une connaissance sensible distincte de l'organisation des données dans l'insight, car l'hypnose n'est pas une méthode satisfaisante. Non pas d'une connaissance au niveau de la réflexion critique et du jugement, car les illusions ne sont pas la principale caractéristique des psychonévroses. La connaissance dont il s'agit est celle du facteur intermédiaire que nous avons examiné sous la désignation d'insight. Et au niveau théorique où nous nous situons, il n'importe aucunement que le patient soit mené à l'insight par une méthode active ou qu'on lui laisse le découvrir lui-même par une méthode passive.

2.7.7 Note sur la méthode

Une dernière observation s'impose, et elle touche à l'importance pour la psychologie des profondeurs de l'évolution récente survenue dans le domaine de la méthodologie scientifique. Au tournant du siècle, le déterminisme mécaniste était encore la vision du monde prépondérante dans les milieux scientifiques. La découverte et l'élaboration par Freud de la notion de troubles psychogéniques se sont produites au moment ambigu où les anciennes perspectives étaient sur le point de disparaître et, bien sûr, l'ambiguïté de cette période a été source d'ambiguïté dans l'interprétation de son œuvre. Si le déterminisme mécaniste était correct, ni la normalité ni les troubles ne sauraient être psychogéniques. Le démon de Laplace serait en mesure, dans toute situation de base, de calculer la normalité et le désordre à partir de la distribution universelle des atomes. On pourrait dire que Freud a introduit une nouvelle désignation et une nouvelle technique puisqu'il s'est occupé des collocations d'atomes dans leurs manifestations psychiques. Par contre, on ne pourrait pas dire que Freud a découvert une science autonome. Si par ailleurs le déterminisme mécaniste est incorrect, la catégorie du psychogénique acquiert tout de suite une portée profonde. Essayons de clarifier ce point.

Nous avons vu que la science empirique est la détermination de corrélations vérifiées dans des éléments observables9. Le mécanisme est la détermination additionnelle visant l'invention de ce qui n'est ni une corrélation, ni un élément vérifié, ni une donnée observable. Ce qui est ainsi inventé est déclaré réel et objectif. Et par rapport à ce trésor fictif l'observable devient le purement apparent. Ainsi, dans la théorie physique du dix-neuvième siècle, l'éther est réel et objectif, et ses propriétés, qui ressemblent par exemple à un vortex spongieux, sont ce qui fonde la vérité des équations électromagnétiques. Et ce n'est pas tout. Comme les corrélations vérifiées sont attribuées aux atomes ou à l'éther, tels qu'imaginés, elles ne sont pas abstraites mais concrètes. Quand les corrélations classiques sont considérées comme concrètes, le déterminisme s'ensuit et la possibilité des lois statistiques est rigoureusement exclue, sauf comme aveu d'ignorance.

Or les recherches de Freud lui-même ont soulevé un doute quant au caractère scientifique de l'objectivation mécaniste. Freud avait conscience de l'importance de l'extraversion dans la découverte d'objets, qui relève du volet psychique du développement sexuel. Il pouvait faire appel à la projection pour expliquer la transformation de la malveillance inconsciente des primitifs à l'égard de parents décédés en la malveillance explicite des esprits des défunts à l'égard des proches endeuillés. Il n'avait aucunement l'intention, toutefois, de remonter la voie parcourue par Galilée et Descartes, Hobbes et Berkeley, Hume et Kant. Et la méthodologie de la science d'alors ne lui a pas fourni un canon de la parcimonie restreignant l'affirmation scientifique à des corrélations vérifiées et à des éléments observables. Freud traduit au contraire en maintes occasions la perspective de son époque et tend à considérer les événements psychiques observables comme des apparences et les entités non observables comme la réalité. Qu'est-ce précisément que la libido? S'agit-il de ce qui peut être connu par l'observation du système nerveux, ou par l'observation des événements psychiques, ou par la corrélation de ces éléments observables, ou par la vérification de telles corrélations? Ou s'agit-il plutôt d'une construction qui serait aux corrélations vérifiées de Freud à peu près ce qu'était à une époque l'éther, vortex spongieux, par rapport aux équations électromagnétiques? La solution de cette ambiguïté, si elle est possible, devrait faire appel aux recherches de l'historien des sciences10.

Freud était ouvertement déterministe. Mais dans la mesure où il joue un rôle actif dans l'œuvre de Freud, ce déterminisme se résume au postulat selon lequel il y a une raison pour tout, même pour les nombres que nous semblons choisir au hasard. Si par contre nous admettons qu'il existe des raisons non systématiques, ce postulat devient alors compatible avec les lois statistiques. Et si Laplace n'a pas réussi à exclure la probabilité de la physique, il est peu vraisemblable que l'on puisse l’exclure de la psychologie.

Toutefois, quelle que soit la part du déterminisme mécaniste chez Freudf, il reste que la découverte scientifique dont il a la paternité est celle de l’affection psychogénique. Ce n'est pas la science, mais plutôt une philosophie qui pose que les événements conscients tiennent de l'apparence, et que certaines entités ultimes sous-jacentes constituent la réalité. C'est une philosophie et non la science qui attribue aux atomes la fonction exclusive de régir le cours des événements conscients. Par ailleurs, la découverte de Freud révèle que le psychogénique n'est pas une désignation illusoire. En sacrifiant ainsi le déterminisme mécaniste, il ouvre la voie à la reconnaissance du psychogénique comme catégorie authentique.

Premièrement, en effet, une reconnaissance du non-systématique mène à une affirmation des niveaux successifs de la recherche scientifique. Si le non-systématique existe au niveau de la physique, alors il existe à ce niveau des variétés fortuites qui peuvent être systématisées par un niveau chimique supérieur sans transgression d'aucune loi physique. Si le non-systématique existe au niveau de la chimie, alors à ce niveau il y a des variétés fortuites qui peuvent être systématisées par un niveau biologique supérieur sans transgression d'aucune loi chimique. Si le non-systématique existe au niveau de la biologie, alors il y a à ce niveau des variétés fortuites qui peuvent être systématisées par un niveau psychique supérieur sans transgression d'aucune loi biologique. Si le non-systématique existe au niveau de la psyché, alors il y a à ce niveau des variétés fortuites qui peuvent être systématisées par un niveau supérieur d'insight et de réflexion, de délibération et de choix, sans transgression d'aucune loi de la psyché. Bref, une reconnaissance du non-systématique permet de concevoir 1) la santé psychique comme un déploiement harmonieux d'un processus qui se déroule à des niveaux distincts mais connexes, 2) l'aberration psychique comme une orientation du courant de la conscience en conflit avec sa fonction de systématisation des variétés sous-jacentes et 3) le traitement analytique comme un effort de réorientation d'un courant de conscience aberrant et de libération des obstructions inconscientes d'origine psychique.

La reconnaissance d'une définition portant que le réel est ce qui est vérifié rend possible l'affirmation de la réalité du système supérieur au moins autant que celle de la variété sous-jacente. Le chimique est aussi réel que le physique. Le biologique est aussi réel que le chimique. Le psychique est aussi réel que le biologique. Et l'insight est aussi réel que le psychique. Dès lors, le psychogénique cesse d'être un simple mot, car le psychique devient une source réelle d'organisation qui contrôle les variétés sous-jacentes d'une façon qui dépasse la portée de leurs lois.

Du même coup se trouve posé le spectre qui, du moins dans l'imagerie populaire, est associé aux découvertes de Freud. Car, loin de révéler la personne « réelle », le contenu latent des rêves expose alors simplement des potentialités qui sont rejetées par la conscience non seulement dans l'état de veille, mais aussi dans le sommeil. Ces potentialités sont celles du parricide et du cannibalisme, de l'inceste et du suicide; elles ne sont toutefois que des potentialités, communément rejetées. Ce qui a été considéré comme choquant, comme révoltant, ce n'est pas l'affirmation de possibilités qui, après tout, se réalisent effectivement. C'est l'affirmation que sous le déguisement d'une conscience phénoménale se cache un monstre qui est la réalité de chacun d'entre nous et le maître effectif de nos vies.

Enfin, il convient d'observer que, si cette note sur la méthode fait appel à des éléments présentés antérieurement, elle est aussi peut-être excessivement proleptyque. Il nous faut attendre le chapitre 8 pour être en mesure soit de dire ce que signifie une chose, un être humain, une personne, soit d'appliquer aux choses et aux personnes la notion de probabilité émergente. Au chapitre 14 nous pourrons affronter les problèmes philosophiques de la réalité et de l'objectivité. Et au chapitre 15 seulement nous pourrons chercher à présenter de façon systématique la méthode génétique. Si nos propositions présentes manquent forcément de précision et de détail, elles offrent peut-être néanmoins l'avantage pédagogique d'ouvrir une perspective et de promettre un examen ultérieur plus complet.


a Le sens commun et son sujet : les deux chapitres sur le sens commun ne formaient au départ qu'un chapitre divisé en trois parties. Ce chapitre devait comporter l'introduction suivante : « Le présent chapitre est réparti en trois sections. La première trace un parallèle entre la science empirique et le sens commun. Les deux autres sections présentent les différences fondamentales entre ces domaines ». La deuxième partie est devenue « Le domaine subjectif du sens commun » (deuxième partie du chapitre 6) et la troisième, le chapitre 7 actuel. Certains passages des chapitres suivants, qui n'ont pas été corrigés suite au réaménagement, portent encore le reflet du plan original (voir note a du chapitre 7).

b des déploiements de situations et des actions fictives : cette idée, Lonergan l’a exploitée quelques années plus tard dans un exposé sur l'auto-médiation mutuelle : « L'auto-médiation mutuelle est un thème inépuisable chez les auteurs dramatiques et les romanciers ». (The Mediation of Christ in Prayer, METHOD: Journal of Lonergan Studies 2:1, 1-20)
La note en bas de page de la présente section (La configuration d'expérience esthétique) consacrée à Susanne K. Langer a été ajoutée au manuscrit dactylographié après l'arrivée de Lonergan à Rome. Lonergan ne s'est pas servi de l'ouvrage de Langer pour rédiger cette partie; il y a trouvé simplement une confirmation de ses réflexions.

c une ombre embarrassée : le manuscrit autographe ajoute ici (ce passage est biffé dans le manuscrit dactylographié) : « Il semble que ce phénomène soit identique en fin de compte à ce que les freudiens appellent l'ambivalence, Stekel la bipolarité et Adler l'alternance des éléments contraires. »

d tu n'as pas perdu mon temps: dans le manuscrit autographe Lonergan avait inscrit, à la suite de ce paragraphe, un passage, biffé par la suite, où il indiquait qu'il passait maintenant des problèmes abordés dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, de Freud, à ceux présentés dans L'interprétation des rêves

e une communication d'insights (note 8) : cette note a été entièrement rédigée à Rome, une fois achevée la rédaction de l'ouvrage. Les références qui y figurent n'ont donc pas servi à étayer les réflexions de cette section, mais viennent simple ment les confirmer.

f quelle que soit la part du déterminisme mécaniste chez Freud : les cinq derniers paragraphes du chapitre ont été rédigés à Rome, où Lonergan avait noué de nouvelles relations. Dans une lettre au P. Crowe (5 mai 1954), il souligne que A. Godin lui a fait connaître la théorie interpersonnelle de la psychiatrie de H.S. Sullivan. Il se peut que A. Godin ait exercé une influence sur la décision de Lonergan de parler d'une corrélation fonctionnelle plutôt que d'origines causales.


1 S.K. Langer décrit l'insight dans la composition musicale dans son ouvrage Feeling and Form, New York, Charles Scribner's Sons, 1953, p. 120-132.

2 Sigmund FREUD, Totem et tabou, Payot, 1973.

3 [Lonergan fait peut-être référence au chapitre 17 de l'ouvrage de Wilhelm STEKEL, Technique de la psychothérapie analytique, Paris, Payot, 1975. — note des responsables de l'édition critique]

4 [ARISTOTE, Poétique, 13 et 14.]

5 Sigmund FREUD, Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique, publié à la suite de Cinq leçons sur la psychanalyse, Paris, Payot, 1966. La citation est tirée de la page 125 de cette édition.

6 Stekel, Technique de la psychothérapie analytique.

7 Ibidem.

8 Otto FENICHEL (Problems of Psychoanalytic Techniques) se demande comment il se fait que cette interprétation fonctionne et examine le processus par lequel le patient s'approprie une interprétation (p. 76-97). Gregory ZILBOORG («The Emotional Problem and the Therapeutic Role of Insight» The Psychoanalytic Quarterly, 1952, p. 1-24) a quelque peine à définir l'insight. Il convient que l'espoir fondamental de Freud était d'élargir notre capacité de comprendre. Et il souligne que les insights importants sur le plan thérapeutique ne se produisent qu'en conséquence d'une libération psychique. L'ouvrage A Study of Interpersonal Relations, publié sous la direction de P. MULLAHY (New York, Hermitage Press, 1949) comprend trois articles de E.D. Hutchinson sur l'insight (voir note I du chapitre 1). Clara THOMPSON (Psychoanalysis. Evolution and Development, écrit avec la collaboration de P. Mullahy, New York, Hermitage Press 1951, p. 238-241) tire des articles de Hutchinson une définition de l'insight et l'appliquer au processus thérapeutique qui s'achève dans un moment d'illumination où les éléments de pensée antérieure tombent en place et où la spontanéité sensible est transformée sans effort. Dans The Interpersonal Theory of Psychiatry (New York, W.W. Norm. 1953), H.S. Sullivan parle un certain nombre de fois d'une merveilleuse « inattention sélective » à ce qui est signifiant (voir « selective inattention » dans l'index) et décrit anecdote où un patient découvre tout à coup la raison d'être d'un rêve (p. 338-339). En résumé, il existe une différence fondamentale entre la tâche du professeur et la tâche du psychothérapeute. Or le fait d'apprendre à des personnes quelque chose au sujet d'elles-mêmes représente un volet important de la psychothérapie. Et à la lumière de la présente étude de la connaissance humaine nous pouvons dire que l'enseignent qui atteint son objectif est une communication d'insights.

9 Le terme « observable » ne renvoie pas ici à la variable physique de la mécanique quantique, mais simplement à ce qui peut être observé. (Cette note a été ajoutée par Lonergan au moment de la correction des épreuves. — observation des responsables de l'édition critique).

10 Le premier volume de l'ouvrage de Ernest JONES La vie et l’œuvre de Sigmund Freud (3 vol, traduction de A. Berman et L. Flournoy, Paris, PUF, 1958-1969) contient un long chapitre nuancé intitulé « Théories freudiennes du psychisme ». Voir, pour l'intérêt de la comparaison, l'influence de la physique contemporaine dans les concepts relationnels élaborés dans Culture and Personality, publié sous la direction de S. Stansfeld SARGENT et Marian W. SMITH (Actes d'une conférence multidisciplinaire tenue sous les auspices du Viking Fund, les 7 et 8 novembre 1947, et publiés par Viking Fund, New York, 1949 – nouvelle impression en 1950. Voir p. 9, 11, 13-30, 48-55, 175-194

 

 

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