Les oeuvres de Bernard Lonergan
L'insight: ch. 7 - Le sens commun comme objet

 

PREMIÈRE PARTIE

L’insight en tant qu’activité

 

7

Le sens commun comme objet

Le sens commun traduit une entreprise en apparence modeste et assurée : la compréhension des choses dans leurs rapports avec nous. Mais l'ennui, c'est que nous changeons. Même l'acquisition du sens commun représente un changement en nous. Dans la section précédente, nous avons donc tenté d'explorer le sujet biologique, esthétique, artistique, intellectuel, dramatique par rapport auquel le sens commun situe les choses. Or si le développement du sens commun représente un changement chez son sujet, il implique encore plus manifestement un changement dans son objet. Le sens commun est pratique. Il recherche la connaissance, non pour le plaisir de la contemplation, mais en vue d'une utilisation de la connaissance dans l'agir et le faire. L'agir et le faire impliquent, par ailleurs, une transformation de l'être humain et de son environnement : le sens commun d’une culture primitive n'est pas le sens commun d'une civilisation urbaine, et le sens commun d’une civilisation n'est pas celui d'une autre civilisation. Le but poursuivi par le spécialiste d'une science pure, si complexes soient ses expérimentations, est de s'approcher toujours davantage des objets naturels et des relations naturelles. Le caractère pratique du sens commun engendre et maintient toutefois d'énormes structures technologiques, économiques, politiques et culturelles, qui, outre qu'elles séparent l'être humain de la nature, ajoutent une série de nouveaux paliers ou de nouvelles dimensions au réseau des relations humaines. Il faut explorer le champ objectif du sens commun, tout autant que son champ subjectif, car le développement du sens commun implique un changement, non seulement en nous, à qui les choses sont rapportées, mais également dans les choses prises par rapport à nous.

1 Le sens commun pratique

Dans la dramatique de la vie humaine, l'intelligence humaine est non seulement artistique, mais aussi pratique. Il semble au point de départ ne pas y avoir de grandes différences entre l'humain et la bête, car dans les cultures primitives fondées sur la cueillette de fruits une simple séquence de mouvements corporels assure le lien entre la faim et la prise de nourriture. Toutefois, les chasseurs primitifs prennent le temps de se façonner des lances, et les pêcheurs primitifs prennent le temps de fabriquer des filets. Ni les lances ni les filets ne sont en eux-mêmes objets de désir. Pourtant, les humains les fabriquent, avec une ingéniosité et un labeur remarquables, parce que, pour l'intelligence pratique, les désirs sont récurrents, le travail est récurrent, et la facilité accrue avec laquelle on réussira à prendre plus de gibier ou de poisson, dans une série indéfinie d’occasions, compense amplement le temps relativement court consacré à la fabrication de lances ou de filets.

De plus, une telle intervention de l'intelligence est elle-même récurrente. C'est non seulement l'idée des arts mécaniques anciens, mais aussi l’idée plus obscure de la technologie moderne qu'illustrent les lances et les filets, comme produits de l'ingéniosité humaine. Les mêmes objets, comme pièces d'équipement matériel, constituent des incarnations initiales de l'idée de la formation de capital. Or c'est à l'expansion de ces idées que tient essentiellement l'histoire du progrès matériel de l'humanité. À mesure qu'elles s'accumulent, les inventions posent des problèmes qui exigent d'autres inventions. En complétant les inventions anciennes, les nouvelles inventions permettent d'entrevoir d'autres améliorations, de révéler des possibilités inédites, et en fin de compte elles provoquent la succession des points de vue mécaniques et technologiques supérieurs qui marquent les époques du progrès matériel de l'humanité. De plus, une telle avance de l'intelligence pratique s'enregistre non seulement dans la mémoire et ultérieurement dans des livres, mais plus manifestement dans des produits concrets, dans des outils et des bâtiments, dans la variété toujours croissante des accessoires des ouvriers, des artisans, des marchands et des transporteurs. Ainsi, à chaque étape du développement de l'intelligence pratique correspond une mesure et une structure de formation de capital, c'est-à-dire de choses produites et aménagées non parce qu'elles sont désirées en elles-mêmes, mais parce qu'elles permettent d’activer et d'accélérer le processus de fourniture des biens et des services que les consommateurs veulent obtenir. Et à chaque avance de l'intelligence pratique correspond une désuétude technologique des biens d'équipement. Les vieux magasins possèdent encore leurs étagères et leurs comptoirs. Les vieilles machines ne présentent peut-être aucun défaut matériel ou mécanique. Pourtant, les nouveaux modèles produisent avec plus d'efficacité des articles de meilleure qualité. Et le commerce se déploie dans de nouveaux décors.

La réalisation concrète de la succession des nouvelles idées pratiques ne se produit pas sans une collaboration entre humains. Elle exige une division du travail, tout en définissant les paramètres de la divisibilité du travail. Elle invite les humains à se spécialiser dans la maîtrise d'outils particuliers et dans l'accomplissement expéditif de tâches particulières. Elle produit un système économique, un dispositif qui assure l'équilibre entre la production de biens de consommation et la formation d'un nouveau capital, une méthode qui établit quelles quantités de quels biens et services doivent être fournies, un mécanisme d'attribution des tâches aux individus et de distribution du produit commun entre eux.

Qui dit technologie dit économie, et qui dit économie dit organisation politique. La plupart des êtres humains ont des idées, mais les idées résident dans des esprits différents, et les divergences entre ces esprits sont très marquées. La communication en elle-même ne fait que révéler la disparité. Ce qu'il faut c'est la persuasion, et la personne la plus apte à persuader efficacement accède à des fonctions de direction, à des responsabilités politiques. C'est que le problème de l'entente effective est récurrent. À chaque étape du processus de développement technologique et économique les esprits peuvent diverger, et se posent l'exigence de communication de nouveaux insights, la nécessité de susciter un nouvel enthousiasme et l'impératif d'une décision commune. Au-delà du sens commun de l'ouvrier, du technicien et de l'entrepreneur, se profile la spécialisation politique du sens commun, dont la tâche consiste à assurer l'élément catalyseur qui produit une concertation des esprits. Il s'agit d'une accumulation incomplète d'insights, que doivent compléter et modifier les insights nouveaux auxquels donne lieu la situation qui se présente. Ce sens commun comporte une certaine compréhension de l'industrie et du commerce, mais son domaine particulier est celui des relations humaines. L'esprit incarnant ce sens commun doit discerner quand il faut exiger un rendement maximal et quand il faut transiger, quand l'attente est la voie de la sagesse et quand elle risque d'entrainer une catastrophe, quand il faut attendre d'obtenir un vaste consensus en quand il convient d'agir malgré l'opposition existante. Il doit commander l'attention et inspirer confiance, poser concrètement l'essentiel d'une situation, prendre ses propres décisions et s'assurer l'accord d'autrui, amorcer et réaliser une partie de la sériation des réponses sociales apporté aux défis sociaux, qu'Arnold Toynbee, dans son ouvrage Study of History1 illustre à profusion.

2 La structure dynamique

Il existe dans le domaine des événements humains et des relations humaines, tout comme dans les domaines de la physique, de la chimie et de la biologie, des lois classiques et des lois statistiques qui se combinent concrètement dans des ensembles cumulatifs de schèmes de récurrence. Car l’apparition de l'être humain n'abroge pas la règle de la probabilité émergente. Les actions humaines sont récurrentes. Leur récurrence est régulière. Et cette régularité consiste dans le fonctionnement d'un schème, d’un ensemble de relations configuré, qui aboutit à des conclusions du type : si X se produit, X va se reproduire. Les enfants naissent, croissent, mûrissent et ont des enfants à leur tour. Les inventions survivent à leurs inventeurs et au souvenir de leurs origines. Le capital est le capital parce que son utilité réside non en lui-même mais dans l'accélération qu'il crée dans le flot des choses utiles. La machinerie politique de la concertation et de la décision est la source permanente (et pourtant auto-adaptable) d’une série indéfinie de concertations et de décisions. Manifestement, les schèmes de récurrence existent et fonctionnent. Tout aussi manifestement, le fonctionnement de ces schèmes n'est pas inévitable. Une population peut diminuer, dépérir, disparaître. Sans l'apport des techniciens, un vaste développement technologique deviendrait un monument plus complexe mais guère plus utile que les pyramides. Une économie peut chanceler, même si les ressources et les biens d'équipement abondent, même si les compétences disponibles ont grand besoin de ses débouchés, même si les travailleurs sont à la recherche d'un emploi et que l'industrie cherche à les employer. Certes, vous pouvez bien amorcer la pompe et faire en sorte que X se produise, mais comme les schèmes ne fonctionnent pas bien, X ne se reproduira pas. Tout comme l'économie, l'organisation politique peut s'effondrer. Dans une révolution, la violence a libre cours, les lois perdent leur sens, les gouvernements proclament des décrets qui restent lettre morte. Lorsqu'ils en ont assez du désordre, les humains sont prêts à accepter toute autorité capable de s'imposer. Une révolution n'est pourtant qu'une paralysie temporaire dont est frappé l'État. Des maux plus profonds se manifestent dans le déclin prolongé des nations et, à la limite, dans la désintégration et la décadence de civilisations entières. Des schèmes jadis très florissants perdent leur efficacité et cessent de fonctionner. De nouveaux schèmes sont introduits, dans une succession de plus en plus rapide, à mesure que les crises se multiplient et que les remèdes perdent de l'effet. À des efforts fébriles succède l’apathie; la situation est jugée désespérée. Au crépuscule d'une vie étriquée mais élégante, les humains guettent la moindre action catalytique qui révélera au monde étonné la fin d'une époque brillante.

Pourtant, si les affaires humaines tombent sous le coup de la probabilité émergente, une telle soumission se réalise d'une façon bien particulière. Un système planétaire résulte de la conjonction des lois abstraites de la mécanique et d'un ensemble concret convenable de masses-vitesses. De même y a-t-il des schèmes humains qui émergent et fonctionnent automatiquement s'il se produit une conjonction appropriée de lois abstraites et de circonstances concrètes. Le développement de l'intelligence humaine entraîne toutefois un changement de rôles important. Les probabilités de constellations appropriées de circonstances revêtent de moins en moins d'importance. L'occurrence de l'insight, de la communication, de la persuasion, de l'accord, de la décision revêt par contre de plus en plus d'importance. L'être humain n'a pas à attendre que son environnement le façonne. Pour créer et maintenir son propre décor, la dramatique de sa vie n'a besoin que des indices et des occasions nécessaires. Le progrès technologique, la formation de capital, le développement de l'économie et l'évolution de l'État ne sont pas seulement des réalisations intelligibles; ce sont également des réalisations intelligentes. Comme elles sont intelligibles, elles peuvent être comprises, tout comme le fonctionnement de la probabilité émergente dans les domaines de la physique, de la chimie et de la biologie. Mais comme elles sont de plus en plus intelligentes, comme elles découlent de plus en plus de l'insight et de la décision, l'analogie du processus purement naturel leur convient de moins en moins. Un phénomène qui présente une probabilité élevée dans un pays, à une époque, dans une civilisation donnés, peut n'en présenter aucune dans un autre pays, à une autre époque, dans une autre civilisation. La différence peut tenir assez peu aux facteurs matériels extérieurs palpables, et être pour une très grande part le fait de l'ensemble des insights qui sont accessibles, persuasifs, et potentiellement opératifs au sein de la collectivité. Comme, chez l'individu, le courant de la conscience choisit normalement son propre cours à l'intérieur de la gamme des possibilités déterminées sur le plan neural, ainsi, au sein du groupe, les insights communément accessibles, disséminés par la communication et la persuasion, modifient et adaptent des mentalités pour déterminer le cours de l'histoire à partir des possibilités offertes par la probabilité émergente.

Nous avons indiqué la grande portée du sens commun pratique. Il ne serait pas inopportun, je crois, de faire une pause et de nous assurer que nous en avons une conception juste. Car le sens commun pratique d'un groupe, comme tout autre sens commun, est un ensemble incomplet d'insights qu'il faut toujours compléter de façon différente dans chaque situation concrète. Ce sens commun s'adapte de façon trop continue et trop rapide pour pouvoir être fixé dans un ensemble de définitions, de postulats et de déductions. Et même si on le revêtait — comme David de l'armure de Saul — d'une telle panoplie logique, il ne serait validé ni dans un domaine abstrait de relations existant entre les choses, ni dans l'ensemble des éléments de quelque classe de situations concrètes. Comme son adaptation est continue, ainsi sa croissance est aussi secrète que la germination, que la division, que la différenciation des cellules dans les graines, les pousses et les plantes. Seules les républiques idéales émergent à l'état accompli de l'esprit des humains. Les collectivités civiles réelles qui fonctionnent connaissent simplement un récit de leurs origines, les grandes lignes de leur développement, et une estimation de leur aspect présent. Car le sens commun pratique qui opère dans une collectivité ne se trouve entièrement dans l'esprit d'aucun être humain. Il se retrouve à l'état fragmentaire chez de nombreux esprits, à qui il assure une compréhension de leur rôle et de leur tâche : chacun son métier. Ainsi, pour comprendre le fonctionnement, même d'une structure sociale statique, il nous faudrait nous enquérir auprès de beaucoup de personnes de toutes conditions sociales et découvrir de notre mieux l'unité fonctionnelle qui relie organiquement les pièces infiniment variées d'un énorme puzzle.

3 Intersubjectivité et ordre social

J’ai parlé d'une unité fonctionnelle à découvrir, mais en réalité c'est une finalité qu'il faut saisir. L'être humain, puisqu'il est intelligent, cautionne l’ordre imposé par le sens commun. Or l'être humain n'est pas une intelligence pure. Il identifie initialement et spontanément le bien à l'objet du désir, désir qu'il ne faut pas confondre avec l'impulsion animale ni avec les manœuvres de l'égoïsme. L'être humain est un artiste. Son esprit pratique s'inscrit dans sa quête dramatique d'une valorisation de sa vie. Il ne poursuit pas des satisfactions brutes, isolées. S'il ne rêve jamais d'une vie où il ignorerait les besoins tout simples que sont la faim et la soif, ce qu’il désire pourtant c'est une succession soutenue d'acquisitions et de réalisations variées, transformées par une dimension artistique. S'il n'oublie jamais son intérêt personnel, sa personne n'est pourtant pas une monade leibnizienne. Car il est le fruit de l'amour de ses parents, il a grandi et s'est développé dans le champ gravitationnel de leur affection, et s'il a affirmé son indépendance, il a bientôt connu l'amour et s'est soumis lui-même au grand jeu de la vie. Les membres d'une ruche ou d'un troupeau sont liés par leur appartenance à un même groupe et prennent part à son fonctionnement collectif; ainsi, l'être humain est un animal social, et le fondement primordial de la collectivité humaine n'est pas la découverte d'une idée, mais une intersubjectivité spontanée.

La collectivité primitive est donc intersubjective. Ses schèmes de récurrence sont de simples prolongements de réalisations préhumaines, trop évidents pour être discutés ou critiqués, trop étroitement liés à des processus plus élémentaires pour en être distingués de façon nette. Les liens mère-enfant, époux-épouse, père-enfant remontent à des temps ancestraux et apportent au clan, à la tribu ou à la nation sa signification et sa cohésion. L'esprit de corps assure un fondement dynamique à l'entreprise collective, à l'entraide et au secours mutuel, à la sympathie qui intensifie les joies et partage les peines. Même une fois advenue la civilisation, la collectivité intersubjective survit dans la famille avec son cercle de proches et son complément périphérique d’amis, dans ses coutumes et son folklore, dans son art et son artisanat fondamentaux, dans son langage, ses chants et ses danses, et, de façon très concrète, dans toute la psychologie et l'influence rayonnante des femmes. On ne saurait oublier non plus le rôle important et efficace que joue constamment l'intersubjectif, lorsque des États bigarrés s'octroient le titre de nations, lorsque des constitutions sont attribuées à des pères fondateurs, lorsque l'on fait appel à l'image et au symbole, à l'hymne et à l'assemblée, à l'émotion et au sentiment, pour insuffler une vigueur et un élan primitifs aux grandes structures impersonnelles de la technologie, de l'économie et de la politique, fruits de l'invention et de la convention humaines. Enfin, comme la collectivité intersubjective précède la civilisation et la soutient, elle demeure quand la civilisation se désintègre. La chute de la Rome impériale s'est accompagnée de la résurgence de la famille et du clan, de la dynastie féodale et de la nation.

Même si la collectivité civile tire ses obscures origines de l'intersubjectivité humaine, même si elle se développe de façon imperceptible, même si elle se pare d'attraits plus primitifs, il s'agit pourtant d'une création nouvelle. Vient le temps où les humains commencent à se demander quelle est la différence entre la physis et le nomos, entre la nature et la convention. Il devient nécessaire que l'apologiste explique aux différentes classes de la société qu'elles forment, prises ensemble, une unité fonctionnelle, et qu'aucun groupe ne devrait se plaindre de son sort, tout comme, dans le corps humain, les pieds, chargés d'assurer toute la locomotion, ne doivent se plaindre du rôle exclusif de manducation réservé à la bouche. Il se peut que la question soit esquivée; il se peut aussi que l'apologiste réussisse à convaincre. Mais de fait la société humaine a délaissé son point de départ, son intersubjectivité originaire, pour se lancer dans une entreprise plus grandiose. Les découvertes de l'intelligence pratique venaient autrefois enrichir à titre d'additions accessoires la texture spontanée de la vie humaine; aujourd'hui elles en pénètrent et en recouvrent tous les aspects. Car, de même que la technologie et la formation de capital interposent leurs schèmes de récurrence entre l'être humain et les rythmes de la nature, l'économie et la politique sont de vastes structures d'interdépendance inventées par l'intelligence pratique pour la maîtrise, non pas de la nature, mais de l'être humain.

Cette transformation impose à l'être humain une nouvelle notion du bien. Dans la société primitive, il est possible d'identifier tout simplement le bien avec l'objet du désir. Dans la collectivité civile, il a toutefois fallu reconnaître une autre composante, que je propose d'appeler le bien qu'est l'organisation. Il s'agit d'une configuration intelligible de relations qui conditionnent la satisfaction des désirs de chacun par ses contributions à la satisfaction des désirs d'autrui, tout en protégeant chacun de l'objet de ses craintes dans la mesure où il contribue à dissiper l'objet des craintes d'autrui. Ce bien qu'est l'organisation n'est pas quelque entité qui réside ailleurs que dans les actions et les réalisations humaines. Il ne s'agit pas non plus de quelque idéal non réalisé, qui devrait se concrétiser mais ne le fait pas. Ce bien qu'est l'organisation n'est pas abstrait mais concret, il n'est pas idéal mais réel, et pourtant il ne peut être identifié ni avec les désirs ni avec leur objet ou leur satisfaction. Car il s'agit là d'éléments palpables et particuliers, alors que le bien qu'est l'organisation est intelligible et universel. Une organisation unique se ramifie au sein de la collectivité entière où elle constitue le lien entre des actions conditionnantes et des résultats conditionnés, et où elle boucle le circuit des schèmes de récurrence entrecroisés. Les bouleversements économiques et les déclins politiques ne sont pas dus à l'absence de tel ou tel objet de désir ni à la présence de tel ou tel objet de crainte; il s'agit de bouleversements et de déclins du bien qu'est l'organisation, de défauts de fonctionnement des schèmes de récurrence. L'intelligence pratique de l'être humain conçoit des arrangements pour la vie humaine; et dans la mesure où ils sont compris et acceptés, ces arrangements produisent nécessairement la configuration intelligible de relations que nous avons appelée le bien qu'est l’organisation.

Une telle organisation, fruit de l'invention et de la convention humaines, cesse, de façon simple mais inexorable, d'être un accessoire optionnel pour devenir un élément indispensable de la vie humaine. Car les effets à long terme du progrès technologique et de la formation d'un capital nouveau consistent en quelque combinaison d'une croissance démographique, d'une réduction du travail et d'une amélioration du niveau de vie. L'évolution enregistrée au cours d'un siècle à ces trois chapitres peut être telle que toute idée d'un retour à un état des choses antérieur est jugée absurde, un tel recul ne pouvant être rendu possible que par la violence ou une catastrophe. Toutefois, une série complémentaire d'innovations économiques et politiques se produit également, qui est concomitante de l'évolution technologique et matérielle. Chacune de ces innovations est, dans une mesure plus ou moins grande, motivée par les changements techniques et matériels sous-jacents. Chacune de ces innovations subit tôt ou tard les adaptations exigées par des changements subséquents. Ainsi, à tout moment, ces éléments présentent un front uni, et une telle unité ne peut être rompue que par le chambardement destructeur d'une révolution ou d'une conquête. De plus, les idées ne connaissent pas de frontière géographique, et les commerçants réalisent des profits non seulement à l'intérieur de leur pays mais également sur les marchés étrangers. Le progrès matériel et social ne se laisse pas confiner à un seul pays. Telle une marée montante, il atteint d'abord les promontoires, pour ensuite pénétrer dans les baies et se déverser enfin dans les estuaires. Les idées nouvelles, suivant une configuration complexe de décalages et de variations, se répandent sur presque toute la terre pour tisser des liens d'interdépendance étonnants entre les fortunes de personnes menant des vies fort différentes dans des pays très éloignés.

4 La tension de la vie en collectivité

La spontanéité intersubjective et l'ordre social conçu intelligemment tiennent à une dualité qui est immanente à l'être humain lui-même. Puisqu'il est intelligent, l'être humain conçoit et cautionne des systèmes sociaux au sein desquels s'inscrivent ses désirs, ses labeurs, ses joies et ses souffrances personnelles. Puisqu'il est intelligent, l'être humain établit des lois, mais en tant qu'individu il y est soumis. Ses insights lui permettent de saisir des solutions classiques à des problèmes récurrents, et il tire de son expérience les situations qui doivent être subsumées sous des solutions classiques. Du point de vue de l'intelligence, les satisfactions imparties à chacun doivent être mesurées d'après l'ingéniosité et la diligence dont il fait preuve dans sa contribution aux satisfactions d'autrui. De ce même point de vue élevé, les désirs de chacun doivent être considérés très froidement, comme une force de motivation qui assure le fonctionnement du système social. Or le détachement et le désintéressement de l'intelligence coexistent avec le point de vue plus spontané de l'individu qui fait l'expérience des besoins, des plaisirs et des douleurs, du travail et des loisirs, de la jouissance et de la privation. Aux yeux de chaque être humain, ses désirs, précisément parce qu'il s'agit de ses désirs à lui, se font pressants, plus pressants que ne pourront jamais être pour lui les désirs d'autrui. Aux yeux de chaque être humain, le travail qu'il accomplit, précisément parce qu'il s'agit de son travail à lui, possède une dimension de réalité qu'il ne perçoit pas dans son appréhension du travail d'autrui. Aux yeux de chaque être humain, les joies et les peines qu'il ressent présentent une immédiateté, vécue dans la communication ou le repli, immédiateté que les autres ne peuvent connaître que dans leurs propres expériences de joie et de peine. Cet inéluctable caractère privé de l'expérience personnelle ne permet toutefois pas de fonder une théorie monadique de l'être humain. Car les liens de l'intersubjectivité font que l'expérience de l'un éveille des résonnances dans l'expérience de l'autre. Et au-delà de cette communion élémentaire se profilent en chacun un besoin de comprendre et une volonté de se comporter intelligemment, qui créent et mettent en œuvre des voies communes, des manières communes, des entreprise communes, des engagements communs.

C'est pourquoi on ne saurait, semble-t-il, concevoir le sociologique comme une simple affaire de contraintes extérieures. Certes, la société impose mille contraintes à l'individu. Certes, l'individu a une connaissance bien mince de la genèse et de l'évolution de la civilisation au sein de laquelle il est né. Certes, il y a une foule de choses qu'il doit faire tout simplement parce que cela lui est imposé de l'extérieur. Pourtant, dans l'enceinte de son individualité, il y a autre chose qu'une sorte de cheval de Troie. L'être humain veut forcément comprendre : ce désir n'est pas facultatif. L'être humain cherche à se comporter intelligemment, non par une décision personnelle, mais par sa nature même. Et comme l'émergence des ordres sociaux du passé tient à ces déterminants, il en va de même pour leur développement, leur maintien et leur réforme. Spontanément, tout effondrement est suivi d'une reconstruction, toute catastrophe d'un recommencement, toute révolution d'une ère nouvelle. Les humains en général veulent un ordre social différent mais, laissés à eux-mêmes, ils ne vont jamais jusqu'à souhaiter l'anarchie totale.

Il existe donc une tension radicale de la vie en collectivité. La spontanéité intersubjective et l'ordre social conçu intelligemment présentent des propriétés différentes et des tendances différentes. L'être humain est toutefois orienté vers ces deux pôles, de par sa nature même. L'intelligence ne peut que concevoir des solutions générales et des règles générales. L'individu est intelligent et ne peut donc connaître la tranquillité d’esprit à moins de subsumer ses propres sentiments et ses propres actions sous des règles générales qu'il considère comme intelligentes. Les sentiments et les actions spontanées trouvent toutefois un foyer dans le groupe intersubjectif. Et c'est uniquement au prix d’un effort, et encore là, seulement à des époques favorisées, que les groupes intersubjectifs s'inscrivent harmonieusement dans la configuration plus vaste de l'ordre social.

C'est ainsi que l'histoire des sociétés humaines est marquée par une alternance de périodes de paix absolue et de temps de crises. Dans les périodes où la tension se relâche, le bien qu'est l'organisation reçoit l'appui des groupes intersubjectifs. Il jouit de leur estime en raison de ses avantages palpables. Il a réussi à exprimer ses exigences complexes d'une façon adéquate, bien qu'approximative. Il a pu adapter à ses propres exigences le jeu de l'imagination, la résonnance du sentiment, la force de l’habitude, l'aisance de la familiarité, l'élan de l'enthousiasme, la puissance de l'accord et du consentement. Alors s'établit une heureuse coïncidence entre l'intérêt de l'être humain et son travail, son pays est aussi se patrie, les voies qu'emprunte son pays sont manifestement les bonnes, et il fait siens la grandeur et le destin de ce pays.

Si la sérénité du bon vieux temps reposait sur une intégration du sens commun et du sentiment, les périodes de crise exigent la découverte et la communication de nouveaux insights et une adaptation conséquente des attitudes spontanées. Le sens commun ne comporte toutefois pas, malheureusement, un inventaire de son propre contenu. Il ne réside pas tout entier dans un seul esprit. Il ne peut avoir recours à quelque ensemble d'expériences consignées pour sa justification. Il ne peut s'énoncer dans l'une des généralisations inflexibles qui caractérisent la logique, les mathématiques et la science. Le sens commun connaît, mais il ne sait pas ce qu'il connaît, il ne sait pas comment il connaît, et il ne sait pas corriger et combler ses propres lacunes. Seuls les coups aveugles et destructeurs, inévitables dans un effondrement même partiel de l'ordre social, peuvent amener le sens commun pratique à constater que sa compétence est limitée et qu'il devra consentir à apprendre pour pouvoir maîtriser la situation nouvelle qui se présente. Mais apprendre quoi? Voilà une question qui peut dérouter les experts convoqués à cette fin. Il n'est pas nécessaire que la solution théorique soit automatiquement vulgarisée. Et même quand on réussit à le faire, encore faut-il effectuer une réorientation des attitudes spontanées. Il se peut que la période de crise se prolonge; dans l'atmosphère marquée par les souffrances et le questionnement futile que crée une telle situation, les groupes intersubjectifs au sein d'une société tendent à se désintégrer en se livrant à des chamailleries, des insinuations, des récriminations; des voix s'élèvent pour exprimer la nostalgie de la simplicité idyllique d'une vie primitive où il n'y aurait nul besoin de vastes accumulations d'insights, et où la solidarité tiendrait une plus grande place.

5 La dialectique de la vie en collectivité

Le terme « dialectique » a porté bien des significations au cours de l'histoire. Chez Platon, il dénote l'art du dialogue philosophique et s'oppose à l'éristique. Aristote l'emploie pour désigner un effort de découverte des indices de la vérité par l'examen minutieux des opinions d'autrui. Pour les scolastiques, la dialectique est l'application de règles logiques aux disputes publiques. Hegel a recours à ce terme pour exprimer son processus triadique de transition du concept de l'être à l'Idée absolue. Marx renverse la perspective de Hegel et conçoit comme dialectique un processus non mécanique, matérialiste. La dialectique dénote donc, en résumé, une combinaison du concret, du dynamique et du contradictoire. Une telle combinaison peut se trouver dans un dialogue, dans l'histoire des opinions philosophiques ou de façon générale dans le processus historique

Pour plus de précision, disons qu'une dialectique est un dévoilement concret de principes de changement liés mais opposés. Il existe donc une dialectique 1) s'il y a un agrégat d'événements d'un caractère déterminé, 2) si ces événements tiennent à l'un de deux principes ou aux deux à la fois, 3) si ces principes sont liés tout en étant opposés et 4) si ces principes sont modifiés par les changements qu'ils produisent successivement. La distorsion cognitive dramatique décrite ci-dessus2, par exemple, était dialectique. Le contenu et les affects qui émergent dans la conscience fournissent l'agrégat requis d'événements d'un genre déterminé. Ces événements tirent leur origine de deux principes, soit les fonctions d'exigences neurales et l'exercice de la censure constructive ou répressive. Ces deux principes sont liés, l'un étant configuré, l'autre configurant; ils sont opposés puisque la censure non seulement construit, mais réprime également et puisqu'une censure peu judicieuse a pour conséquence l'entrée de force dans la conscience des fonctions d'exigences neurales négligées. Enfin, le changement est cumulatif, car l'orientation de la censure à un moment donné, et les exigences neurales auxquelles il faut satisfaire, dépendent de l'histoire passée du courant de la conscience.

Or s'il existe une dialectique du sujet dramatique, il existe également une dialectique plus vaste de la vie en collectivité. Les événements sociaux tiennent aux deux principes que sont l'intersubjectivité humaine et le sens commun pratique. Ces deux principes sont liés, car l'individu spontané et intersubjectif s'efforce de comprendre et veut se comporter intelligemment. Par contre, sans les désirs et les craintes, les peines et les actions des individus, l'intelligence n'aurait rien à mettre en ordre. Ces principes liés sont également opposés, puisque c'est justement leur gestion qui explique la tension de la vie en collectivité. Enfin, ces principes liés et opposés sont modifiés par les changements qui en résultent. Le développement du sens commun consiste dans les questions et les insights additionnels qui découlent des situations produites par les opérations antérieures du sens commun pratique. Et les alternances de paix sociale et de crise sociale marquent des étapes successives de l'adaptation de la spontanéité et de la sensibilité humaines aux exigences de l'intelligence en développement.

Cette dialectique de la vie en collectivité diffère de deux façons de la dialectique du sujet dramatique. Il y a d'abord une différence de portée, car la dialectique de la vie en collectivité a trait à l'histoire des relations humaines, alors que la dialectique intérieure du sujet a trait à histoire individuelle. La deuxième différence se situe sur le plan de l’activité : la dialectique de la vie en collectivité se rapporte à l'interaction de l’intelligence plus ou moins consciente et de la spontanéité plus ou moins consciente chez un agrégat d'individus, tandis que la dialectique du sujet se rapporte à l'entrée d'exigences neurales dans la conscience. En conséquence, on pourrait dire qu'une même dialectique de la vie en collectivité se rapporte à une variété d'ensembles individuels de fonctions d'exigences neurales, par l'intermédiaire d'une variété de dialectiques individuelles. Dans cette relation la dialectique de la vie en collectivité domine, car elle donne lieu aux situations qui stimulent les exigences neurales et elle façonne l'orientation de l'intelligence qui exerce la censure de façon préconsciente. Toutefois, il ne faut manifestement pas supposer que cette domination est absolue, car les exigences neurales conspirent à la fois furtivement et ouvertement avec une obnubilation de l'intelligence, et ce qui se produit chez des personnes isolées tend à les rapprocher et en conséquence à créer un foyer d'où émergent les attitudes sociales aberrantes.

Cela nous amène à poser la question fondamentale des distorsions cognitives à l'intérieur du sens commun. Il faut relever à ce sujet quatre aspects distincts. Nous avons déjà mentionné les distorsions cognitives provenant des profondeurs psychologiques, marquées communément par leurs harmoniques sexuelles. Il y a également la distorsion cognitive individuelle de l'égoïsme, la distorsion cognitive collective avec ses luttes de classes, et une distorsion cognitive générale qui tend à opposer le sens commun à la science et à la philosophie. Nous allons nous pencher sur ces trois formes de distorsions cognitives.

6 La distorsion cognitive individuelle

Le sens des mots « égoïsme » et « altruisme » est passablement obscur. Lorsqu’un animal carnivore traque et tue sa proie, il n'agit pas, à proprement parler, par égoïsme. Car il ne fait que suivre ses instincts. En général, les animaux doivent suivre leurs instincts pour s'assurer d'atteindre les fins biologiques de la survie de l'individu et de l'espèce. Un raisonnement parallèle permet de percevoir également l'instinct à l’œuvre chez la femelle qui élève ses petits. Si les soins dont elle entoure sa progéniture contribuent à une fin biologique générale, son comportement tient plutôt à un cadre imposé par la nature que de l'altruisme à proprement parler. Enfin, si la spontanéité animale ne traduit aucun égoïsme ni aucun altruisme, il s'ensuit, semble-t-il, qu'il faut appliquer le même raisonnement à la spontanéité humaine. Leur intersubjectivité incite les humains à la fois à satisfaire leurs propres appétits et à aider les autres à obtenir une telle satisfaction; mais aucun de ces deux types d'activités n'est nécessairement égoïste ni altruiste.

Il y a un autre aspect à considérer. Aristote, dans son Éthique, pose la question : un bon ami a-t-il de l'affection envers lui-même? Il répond que si l'amitié vraie exclut l'amour de soi au sens où on l'entend communément, elle exige néanmoins l'amour de soi en son sens élevé. Car un être humain s'aime lui-même s'il désire pour lui-même les plus belles choses du monde, c'est-à-dire la vertu et la sagesse. Et sans la vertu et la sagesse, il n'est possible de manifester une véritable amitié ni à l'égard de soi-même ni à l'égard d'autrui3. Par conséquent, comme le laisse entendre la réponse d’Aristote, si nous délaissons le monde de la spontanéité pour nous tourner vers celui de l'intelligence et de la rationalité, l'égoïsme et l'altruisme ne sauraient constituer pour nous des catégories ultimes. Car l'intelligence et la rationalité, avec leurs implications, assument automatiquement la position ultime. Et leur point de vue détaché sert de fondement à un ordre social où, comme dans le règne animal, le soin que l'individu prend de lui-même, tout comme sa contribution au bien-être d'autrui, trouvent leur place légitime et leur fonction nécessaire.

Il reste néanmoins qu'en un sens l'égoïsme est toujours incorrect, et que l’altruisme en est le correctif approprié. Car l'être humain ne vit pas exclusivement sur le plan de l'intersubjectivité ou sur le plan de l'intelligence détachée. Sa vie est au contraire le produit dialectique de ces principes opposés mais liés. Et dans la tension de cette union des contraires, il est aisé de discerner la racine de l'égoïsme. Car l'intelligence est un principe d'universalisation et de synthèse ultime. Elle comprend de façon semblable les éléments semblables. Et elle donne lieu à de nouvelles questions sur chaque sujet, jusqu'à ce que soient comprises toutes les données pertinentes. La spontanéité a trait au présent, à l'immédiat, au palpable. L'intersubjectivité rayonne du moi comme d'un centre et son efficacité diminue rapidement à mesure que s'accroît la distance spatiale ou temporelle. L'égoïsme n'est ni pure spontanéité ni intelligence pure, mais interférence de la spontanéité dans le développement de l'intelligence. Je peux régler mes propres problèmes avec une perspicacité remarquable. Et je ferai preuve d'une étonnante modestie en m'abstenant de poser les questions ultérieures pertinentes : « Ma solution peut-elle être généralisée? », « Est-elle compatible avec l'ordre social existant? », « Est-elle compatible avec tout ordre social qui soit immédiatement ou même moins immédiatement possible? »

Il convient de prêter attention à la nature précise de l'interférence de l’égoïsme dans le processus intellectuel. Il ne faut pas penser que l’égoïste est dépourvu du désintéressement et du détachement de la recherche intelligente. Il a, plus que bien d'autres, développé une capacité d’affronter carrément les questions qui se posent et de les approfondir. L’intrigant imperturbable, l'habile calculateur, l'égoïste impassible sont loin d'être de ceux qui prennent leurs désirs pour la réalité. Sans le détachement de l'intelligence, ils ne peuvent inventer et mettre en œuvre les stratagèmes qui fonctionnent. Sans le désintéressement de l'intelligence, ils ne peuvent poser et affronter chaque question ultérieure qui est pertinente dans le cadre limité où ils se situent. On ne peut pas dire non plus que l'égoïsme consiste à faire de l'intelligence l'instrument de désirs et de craintes plus élémentaires. Car tant que l'égoïste est engagé dans la solution de ses problèmes, les normes immanentes de la recherche intelligente bloquent toute interférence des désirs et des craintes. Et même si l’égoïste refuse de poser les questions encore plus poussées qui mèneraient à une profonde modification de sa solution, ce refus ne fait toutefois pas de l'intelligence un instrument; il l'écarte tout simplement.

L'égoïsme est donc un développement incomplet de l'intelligence. Il s'élève au-dessus d'une mentalité simplement héritée. Il possède l’audace d'une pensée autonome, mais il ne peut passer de la motivation initiale et préliminaire fournie par les désirs et les peurs à l'abnégation qu'implique l'engagement dans le libre jeu de la recherche intelligente. Sa recherche est renforcée par les désirs et les craintes spontanées, et du même coup il ne peut accéder à la considération d'un champ plus vaste.

La compréhension correcte est nécessairement exclue lorsque le développement se trouve ainsi inachevé. Dans la démarche scientifique, l'intelligence part d'hypothèses qui se révèlent insuffisantes et progresse vers d'autres hypothèses qui se révèlent successivement de plus en plus satisfaisantes; dans la vie pratique, c'est en passant par le processus cumulatif des questions nouvelles et des insights nouveaux que l'on atteint une compréhension adéquate. Dans la vie pratique, comme dans les sciences, l'individualité tient du résidu empirique; il n'y a donc pas une façon d'agir qui soit intelligente pour moi seulement et une autre façon d'agir qui soit intelligente pour le reste du monde. Comme le dit l'expression, ce qui est bon pour l'un est bon pour l'autre. L'émancipation égoïste se fonde toutefois sur un rejet d'une sagesse purement proverbiale, sans pourtant parvenir au développement de l'intelligence personnelle qui raviverait les vieux adages.

Donc, la règle d'or consiste à agir envers les autres comme nous voudrions qu'ils agissent envers nous. On pourra objecter que le sens commun n'est jamais complet tant que l'on ne se trouve pas dans la situation concrète, et qu'il n'existe pas deux situations concrètes identiques. Il ne s'ensuit toutefois pas que la règle d'or consiste à nier toute règle d'or. L'ancienne règle n'invitait pas, en effet, à un comportement identique dans des situations notablement différentes. Elle posait au contraire que le simple fait de permuter des rôles individuels ne constituerait pas en soi une différence notable dans des situations concrètes.

L'égoïste n'est pas non plus tout à fait inconscient de son aveuglement. Même dans sa distorsion cognitive et sa scotomisation, qui opèrent de façon préconsciente, le sujet dramatique accuse un certain niveau d'interrogation et d'inquiétude. Chez l'égoïste, la mauvaise conscience trouve des fondements additionnels, car ce n'est pas par pure inadvertance mais en fonction d'une orientation personnelle consciente qu'il consacre ses énergies à jauger l'ordre social, à en dénicher les points faibles et les lacunes, à découvrir les mécanismes donnant accès à ses gratifications, sans satisfaire à ses exigences de contributions proportionnées. Nous l'avons déjà souligné : l'égoïsme n'est pas un appétit spontané, tourné vers le moi. Il peut découler automatiquement d'un inachèvement du développement de l'intelligence, mais il ne reste pas automatiquement dans cette position Il importe de faire échec à la fois à l'appétence de questions nouvelles qui dérangent les solutions égoïstes et aux exigences spontanées de l'intersubjectivité qui n'ont peut-être pas l'envergure d'un point de vue purement intellectuel avec sa règle d'or, mais qui manifestent communément une plus grande estime d'autrui que l'égoïsme intelligent. Par conséquent, quelle que soit l'estime de l'égoïste à l'égard des efforts des philosophes visant à l'assurer que l'intelligence est d'ordre instrumental, il aura conscience que, lorsqu'il s'adonne à ses froids calculs, l'intelligence domine, et que son refus d'envisager de nouvelles questions ne fait pas de l’intelligence une servante: il lui enlève toute légitimité, tout simplement. Certes, il pourra se rassurer en se faisant l'apôtre du pragmatisme, mais il devra constater que le succès pragmatique de ses stratagèmes n'en constitue pas une justification. Car les critères de vérité inventés par les philosophes ne gomment pas le critère dynamique de la question ultérieure, immanente à l'intelligence elle-même. La mauvaise conscience de l’égoïste tient à sa reconnaissance d'un péché contre la lumière. L'éros de l’esprit, le désir et le besoin de comprendre sont à l'œuvre en lui. Il en connait la valeur, car il leur donne libre cours lorsque ses intérêts personnels sont en jeu. Il en récuse toutefois la domination, car il n'est pas disposé à prêter sérieusement attention aux questions pertinentes que suscite cet éros de l'esprit.

7 La distorsion cognitive collective

La distorsion cognitive collective, comme la distorsion cognitive individuelle, tient à une interférence dans le développement du sens commun pratique. Toutefois, si la distorsion cognitive individuelle doit surmonter le sentiment intersubjectif normal, la distorsion cognitive collective trouve dans ce sentiment un appui. Et si la distorsion cognitive individuelle engendre des attitudes qui entrent en conflit avec le sens commun ordinaire, la distorsion cognitive collective est à l'œuvre dans la genèse même des points de vue du sens commun.

Fondamentalement, les groupes sociaux sont définis de manière implicite par la configuration des relations d'un ordre social et sont constitués par la réalisation de ces relations dynamiques. L'ordre social, dans son aspect technologique, établit les distinctions entre scientifiques et ingénieurs, techniciens et employés, ouvriers spécialisés et non spécialisés. Dans son aspect économique, il marque la différence entre d'une part la formation de capital et d'autre part la production de biens de consommation et la prestation de services, il distingue les groupes de revenus en offrant des gratifications proportionnées aux contributions des uns et des autres et il instaure des hiérarchies entre eux : employés, contremaîtres, superviseurs, surintendants, cadres intermédiaires et directeurs. Dans son aspect politique, il distingue les domaines législatif, juridique, diplomatique et exécutif et leurs innombrables ramifications, et élabore un système permettant de doter tous les postes et d'assurer l'accomplissement de toutes les tâches.

La dialectique de la vie en collectivité met toutefois en œuvre non seulement le sens commun pratique mais également l'intersubjectivité humaine. Si l'intelligence humaine tient les rênes des développements, ce qu'elle produit ne peut fonctionner harmonieusement sans une adaptation appropriée de la spontanéité sensible. Que ce soit dans une école, un régiment, une usine, une profession ou une prison, il se crée une mentalité qui assure de façon à la fois subtile et souple les prémisses et les normes concrètes des décisions pratiques. Car le facteur décisif dans les affaires humaines est ce que l'on peut attendre d'autrui. De telles attentes reposent sur des codes de comportement reconnus. Elles font appel aux comportements passés, aux habitudes acquises, à la réputation. Elles atteignent un maximum de précision et de fiabilité chez les gens qui se fréquentent régulièrement, qui s'adonnent à un travail semblable, qui sont guidés par des motifs similaires, qui partagent la même prospérité ou font face à la même adversité. Il est difficile de savoir quoi dire ou quoi faire parmi des étrangers. L'ordre social non seulement rassemble les personnes dans des groupes fonctionnels, mais il affermit ses gains et active ses opérations en exploitant à ses propres fins les vastes ressources de l'imagination et de l'émotion, du sentiment et de la confiance, de la familiarité et de la loyauté des humains.

Cette formation de groupes sociaux, adaptés spécifiquement à la réalisation harmonieuse d'objectifs sociaux, tend simplement à remplacer une force inertielle par une autre. La sensibilité humaine est bien distincte de l'intelligence humaine. Certes, il est possible d'adapter la sensibilité pour permettre la concrétisation, dans les meilleures conditions, d'un ensemble de préceptes intelligents, mais il faut procéder à une nouvelle adaptation pour empêcher la sensibilité de résister à un nouvel ensemble de préceptes plus intelligents. Or le progrès social représente une succession de changements. Toute idée nouvelle modifie graduellement la situation sociale, provoquant ainsi l'émergence de nouvelles idées qui entraînent d'autres modifications. Et ces idées nouvelles sont pratiques. Elles peuvent s'appliquer aux situations concrètes. Elles adviennent aux personnes engagées dans les situations auxquelles elles doivent s'appliquer. De plus, le sens commun pratique d'une collectivité peut bien former un tout, mais les parties de ce tout résident séparément dans les esprits des membres des groupes sociaux. Le développement du sens commun pratique se produit lorsque chaque groupe réagit intelligemment à la succession des situations auxquelles il a immédiatement affaire. Si toutes les réponses données étaient le fait d'intelligences pures, le progrès continu pourrait être inévitable. De fait, les réponses proviennent d'intelligences associées à la mentalité et aux intérêts des groupes. L’intelligence incite au changement, mais la spontanéité des groupes ne favorise pas toujours le même regard pondéré sur les changements envisagés, en fonction du bien général de la société. À l'instar de l'individu égoïste qui laisse advenir les questions jusqu'à un certain point, mais se désiste avant de parvenir à des conclusions incompatibles avec son égoïsme, le groupe est enclin à laisser disparaître dans un angle mort les insights qui révèlent que son bien-être est excessif, ou que son utilité tire à sa fin

Cette distorsion cognitive collective mène à une distorsion cognitive dans le principe générateur d'un ordre social en développement. Au premier abord, le cours du changement social apparaît comme une succession d'insights, de lignes de conduite, de situations modifiées, ainsi que de nouveaux insights. Il faut distinguer à chaque retour du cycle les insights nouveaux qui ne sont que de simples idées brillantes sans portée pratique et les insights nouveaux qui satisfont nettement aux exigences de la situation concrète. Les distorsions cognitives collectives appellent toutefois une autre distinction. Les insights vraiment pratiques se répartissent en deux groupes : les insights opératifs et les insights non opératifs. Les deux types satisfont aux critères de l’intelligence pratique. Seuls les insights opératifs ont cependant une portée effective car seuls ils n'ont pas à subir de résistance collective, ou seuls ils obtiennent une faveur collective assez grande pour neutraliser une éventuelle résistance.

La distorsion cognitive du développement implique une distorsion. En règle générale, ce qui est bon pour un groupe ne l'est pas pour un autre. Tous les groupes consacrent une partie de leurs énergies à des activités accessoires de conception et de mise en œuvre de mécanismes offensifs et défensifs. Les talents innés des groupes, leurs chances, leur esprit d'initiative et leurs ressources différent. Ceux qui ont de la chance vont de succès en succès. Ceux qui ne réussissent pas à rendre opératives les nouvelles idées qui les favoriseraient prennent du retard par rapport au processus de développement social. La société se stratifie. Si la fleur de la société dépasse de loin ses pousses moyennes, ses racines ne semblent être que le vestige des développements frustes d’un âge lointain. Le succès social, tout comme la fonction sociale, devient un critère de distinctions des classes. Et cette nouvelle différenciation se traduit non seulement par des étiquettes conceptuelles, mais aussi par des sentiments profonds de frustration, de ressentiment, d'amertume et de haine.

De plus, le cours du développement a été gauchi. L'ordre social ainsi réalisé ne correspond à aucun ensemble cohérent d'idées pratiques. Il représente la fraction des idées pratiques rendues opératives par leur association avec le pouvoir, les restes mutilés de schèmes jadis excellents, rescapés de l'épreuve du compromis, les structures inutiles dont les groupes se dotent pour leurs activités offensives et défensives. Et si les idées sont générales, la stratification de la société les a empêchées de se réaliser dans leur généralité propre. Les idées s'accompagnent d'un cortège d’idées complémentaires, qui entraînent des ajustements et des améliorations additionnels. Ces compléments nécessaires ont toutefois été passés un cible des intérêts collectifs et soumis au jeu des compromis.

Un tel processus d'aberration établit toutefois les principes de son propre renversement. Lorsqu'une situation concrète donne lieu à une idée nouvelle et en exige la réalisation, il est improbable que cette idée advienne à une personne qui ne fait pas partie du groupe de gens spécialisés dans le traitement de situations de ce type. Toutefois, lorsque certaines idées d'un ensemble cohérent ont été réalisées, lorsqu'elles sont réalisées de façon partielle, lorsque leur réalisation n'atteint pas sa généralité propre, ou lorsqu'elle ne s'accompagne pas du complément nécessaire d'améliorations et d'ajustements, il n'est nul besoin alors de faire appel à des experts et à des spécialistes pour découvrir si quelque chose a mal tourné ni même pour disposer d'un état approximativement exact de ce qui peut être fait. Les péchés de distorsion cognitive collective peuvent être secrets et quasi inconscients. Mais ce qui au départ est une possibilité négligée devient à la longue une distorsion grotesque de la réalité. Seuls quelques esprits peuvent saisir les possibilités initiales. Par contre, les ultimes distorsions concrètes s'étalent aux yeux de tous. Et la distorsion cognitive du développement social n'a pas révélé les idées négligées sans fournir également le pouvoir qui les réalisera. Car la distorsion cognitive produit des classes florissantes de même que des classes décadentes. Et un réformateur ou un révolutionnaire peut cristalliser en une force militante les sentiments des classes décadentes.

Le conflit qui s'ensuit peut prendre diverses formes. Les groupes dominants peuvent être réactionnaires ou progressistes, ou encore présenter une combinaison quelconque de ces deux orientations. Dans la mesure où ils sont réactionnaires, ils s'emploieront à bloquer toute correction des effets de la distorsion cognitive collective et ils consacreront à cette fin tout pouvoir qu'ils possèdent, de la manière qu'ils estimeront appropriée et efficace. Dans la mesure où ils sont progressistes, ils se fixeront pour objectifs de corriger les distorsions existantes et de trouver les moyens de les empêcher de se reproduire. L'attitude des groupes dominants détermine grandement l'attitude des groupes infériorisés. Des révolutionnaires s'opposent aux réactionnaires. Des libéraux et des progressistes se retrouvent aux mêmes carrefours. Dans le premier cas, le conflit risque de s'exaspérer. Dans le second, un accord général sur les fins s'accompagne d'un désaccord sur le rythme du changement ainsi que sur le mode et le degré de son exécution.

8 La distorsion cognitive générale

L'erreur est humaine. Et le sens commun est très humain. Nous avons relevé les distorsions cognitives du sujet dramatique, de l'égoïste, et les distorsions cognitives que des personnes accusent comme membres d'une classe ou d'une nation donnée. Il existe une autre distorsion cognitive que nous sommes tous portés à subir. Car l'être humain est certes un animal raisonnable, mais son animalité connaît un plein développement de façon beaucoup plus courante et plus rapide que son intelligence et sa rationalité. C'est à sept ans que l'on situe traditionnellement l'âge de la rationalité élémentaire. Un jeune de moins de vingt-et-un ans est un mineur aux fins de la loi. Les spécialistes du monde du spectacle s'adressent à un public d'un âge mental d'environ douze ans. La science fait preuve d'encore plus de modestie, puisqu'elle situe dans un avenir indéfiniment éloigné l'atteinte de la connaissance. Et notre expérience personnelle n'est pas de nature à nous rassurer. Si l'esprit de recherche et la réflexion sont des réalités quelque peu familières pour l'ensemble des humains, un petit nombre seulement songent à en faire le centre effectif de leur vie, et parmi ceux qui se fixent de tels objectifs, rares sont ceux qui progressent suffisamment pour résister à d’autres attractions et persévérer dans leur idéal.

Le décalage en matière de développement intellectuel, la difficulté que présente un tel développement et l'apparente minceur de ses résultats ont un impact particulier sur le sens commun. Celui-ci porte la préoccupation de ce qui est concret et particulier. Il n'aspire aucunement à atteindre des lois abstraites et universelles. Il tend facilement à rationaliser ses limites en suscitant la conviction que les autres formes de la connaissance humaine sont inutiles ou d'une validité douteuse. Tout spécialiste risque de faire de sa spécialité une distorsion cognitive s'il ne reconnaît pas et n’apprécie pas l'importance des autres domaines. Cette erreur, le sens commun la commet invariablement. Car il est incapable de s'analyser, incapable de constater qu'il constitue lui aussi un développement spécialisé de la connaissance humaine, incapable d'arriver à saisir qu'il présente un danger particulier : celui de prolonger son souci légitime du concret et de l’immédiatement pratique en un mépris des questions plus vastes, et en une indifférence envers les résultats à long terme.

8.1 Le cycle long

Certaines caractéristiques de la dialectique gauchie de la vie en collectivité trouvent leur explication dans la combinaison de cette distorsion cognitive générale du sens commun et des distorsions cognitives collectives. Nous avons déjà remarqué qu’à chaque cycle faisant intervenir un insight, une proposition, une action, une nouvelle situation et un nouvel insight, la distorsion cognitive collective tend à exclure certaines idées fertiles et à tronquer d'autres idées dans un jeu de compromis. Il y a toutefois plusieurs genres d'idées fertiles. De telles idées peuvent entraîner des améliorations d'ordre technique et matériel, des ajustements de dispositions économiques ou des modifications de structures politiques. Les groupes dominants s'opposeront vraisemblablement moins aux améliorations d'ordre technique et matériel qu'aux changements dans les institutions économiques et politiques. Si nous passons à la deuxième phase de la dialectique gauchie, les exigences que font entendre haut et fort les perdants de la société portent sur le bien-être matériel. Et si les revendications passent au registre des changements économiques et politiques, de tels changements sont susceptibles d'être perçus comme de simples moyens nécessaires à l'obtention d'avantages plus tangibles.

Il convient donc de marquer une distinction entre le cycle court, imputable aux distorsions cognitives collectives, et le cycle long, produit par la distorsion cognitive générale du sens commun. Le cycle court est axé sur des idées négligées par les groupes dominants et revendiquées par la suite par les groupes infériorisés. Le cycle long se caractérise par la négligence des idées auxquelles la distorsion cognitive générale du sens commun rend tous les groupes indifférents. Un tel exposé du cycle long est essentiellement négatif. Pour saisir sa nature et ses implications, nous devons faire appel à des notions fondamentales.

Génériquement parlant, le cours de l'histoire humaine est en accord avec la probabilité émergente. Il constitue la réalisation cumulative de schèmes de récurrence concrètement possibles, en accord avec des tables de probabilités successives. L'histoire humaine présente une différence spécifique : au sein des possibilités probables se trouve une séquence d'insights opératifs permettant aux humains de saisir les schèmes de récurrence possibles et de prendre l'initiative de créer les conditions matérielles et sociales qui rendent ces schèmes concrètement possibles, probables et effectifs. L'être humain devient ainsi pour l'être humain l'exécuteur de la probabilité émergente des affaires humaines. Ce n'est pas l'environnement qui préside au développement de l'être humain, mais plutôt l'être humain qui transforme son environnement en se développant lui-même. L'être humain reste soumis à la probabilité émergente, étant donné que ses insights et ses décisions demeurent des réalisations probables de possibilités concrètes, et que les insights et les décisions antérieurs déterminent les possibilités et les probabilités ultérieures de l'insight et de la décision. Pourtant, la soumission de l'être humain à la probabilité émergente n'est pas celle des électrons ni des espèces en évolution. Car tout d'abord l'insight est une anticipation de schèmes possibles, et la décision crée les conditions concrètes du fonctionnement de ces schèmes, au lieu d'attendre leur émergence. Ensuite, l'être humain exerce une maîtrise des circonstances qui est proportionnelle à son niveau de développement, et il possède une capacité équivalente de réaliser les schèmes possibles en décidant de réaliser leurs conditions. La situation de l'être humain face à la probabilité émergente accuse toutefois une deuxième différence, plus profonde. Car l'être humain peut découvrir la probabilité émergente. Il peut décortiquer la façon dont les insights et les décisions antérieurs déterminent les possibilités et les probabilités des insights et des décisions ultérieurs. Il peut orienter ses décisions présentes à la lumière de l'influence qu'elles auront sur les insights et les décisions à venir. Enfin, un tel contrôle de la probabilité émergente de l'avenir peut être exercé non seulement par chaque personne dans le choix de sa carrière et la formation de son caractère, non seulement par les adultes dans l'éducation de la génération suivante, mais aussi par l'humanité dans sa conscience de la responsabilité qu'elle a à l'égard de l'avenir de l'humanité. Le développement technique, économique et politique assure à l'être humain une maîtrise de la nature; de même, le progrès de la connaissance crée et exige une contribution humaine à la maîtrise de histoire humaine.

Ce qui ressort de cette analyse, étrangement, c'est que le sens commun, loin de se voir octroyer une hégémonie dans les affaires pratiques, doit plutôt viser à se subordonner à une science humaine dont l'objet, pour paraphraser Marx, est non seulement de connaître l'histoire mais aussi d'en diriger le cours. Car le sens commun n'est pas à la hauteur de la tâche lorsqu'elle consiste à penser sur le plan de l'histoire. Il se situe au-dessus de la scotomisation du sujet dramatique, au-dessus de l'égoïsme individuel, au-dessus des distorsions cognitives des groupes dominants et des groupes infériorisés mais militants qui ne réalisent que les idées leur paraissant servir leurs intérêts immédiats. Toutefois, en raison de sa distorsion cognitive générale, le sens commun est incapable d'une réalisation efficace des idées, aussi appropriées et rationnelles soient-elles, qui supposent une perspective à long terme, ou qui établissent des intégrations supérieures, ou encore qui impliquent la solution de questions complexes et litigieuses. Le défi de l'histoire, pour les humains, est celui d'une restriction progressive du domaine du hasard ou du destin, et d'un élargissement progressif du domaine de la saisie consciente et du choix délibéré. Le sens commun relève ce défi, mais seulement de façon partielle. Il lui faut un guide, mais il n'a pas la compétence voulue pour en choisir un. Il s'engage dans des entreprises incohérentes. Il est sujet à des désastres que personne ne prévoit, qui restent sans explication même après coup, qui ne peuvent s’appliquer à moins que l'on se situe au niveau scientifique ou philosophique, et qui, même une fois expliqués, ne peuvent être prévenus que par la subordination du sens commun à une spécialisation supérieure de l'intelligence humaine.

Mais ce n'est pas tout. La distorsion cognitive générale du sens commun n'est pas simplement affaire d'omissions; elle implique également des péchés de refus. La mentalité pratique complaisante du sens commun cristallise volontiers un point de vue très simple : comme les désirs lancinants et les peurs saisissantes nécessitent et justifient la réalisation des idées, les idées non étayées par cette justification n'ont aucun intérêt. La perspective à long terme, l'intégration supérieure, la question théorique disputée sont étrangères au domaine pratique. C'est peut-être un bien, c'est peut-être un mal. Rien ne sert toutefois de s'en soucier. On n'y peut rien. En fait, si l'on y pouvait quelque chose, cela ne se ferait probablement pas. Et je suis loin d'insinuer qu'un tel réalisme pratique ne puisse invoquer en sa faveur des arguments frappants. Les politiciens, à l'instar des personnages de Damon Runyon, sont limités par les possibilités qui s'offrent à eux. Néanmoins, si nous devons comprendre les implications du cycle long, mous devons élaborer les conséquences de cette mentalité pratique et de ce réalisme en apparence si positifs.

8.2 Les implications du cycle long

Nous avons déjà expliqué la nature de la succession des points de vue supérieurs qui caractérise le développement des mathématiques et de la science empirique. Nous devons maintenant prêter attention au phénomène inverse, où chaque point de vue successif est plus restreint que le précédent. À chaque étape du processus historique, ce qui constitue les faits, c'est la situation sociale produite par l'intelligence pratique de la situation précédente. Et à chaque étape, l'intelligence pratique s'emploie à saisir l'intelligibilité concrète et les potentialités immédiates, immanentes aux faits. À chaque étape du processus, enfin, la distorsion cognitive générale du sens commun l'amène à ignorer des idées opportunes et fertiles. Une telle négligence, outre qu'elle exclut la mise en œuvre de ces idées, prive les étapes suivantes à la fois des idées ultérieures que les premières feraient émerger, et de la correction que ces nouvelles idées et leur suite apporteraient aux idées mises en œuvre. Voilà pour le schème de base, qui comporte trois conséquences.

Premièrement, la détérioration de la situation sociale est cumulative. Car de même que le progrès consiste en la réalisation de certaines idées, entraînant la réalisation d'autres idées, jusqu'à ce que tout un ensemble cohérent soit concrètement opératif, l'exclusion répétée d'idées opportunes et fertiles provoque des manques de cohérence cumulatifs. L'intelligibilité de la situation sociale objective est celle qu'y ont mise ses créateurs. Cet élément présent dans les situations s'inscrit toutefois de moins en moins dans un tout cohérent demandant à être achevé. Il constitue de plus en plus un fragment arbitraire dont le parachèvement exigerait que l'on renonce à compléter les fragments arbitraires précédents ou suivants. C'est ainsi que les fonctions et les entreprises sociales entrent en conflit. Certaines connaissent l'atrophie, d'autres croissent comme des tumeurs. Des anomalies se présentent dans la situation objective. Elle perd son pouvoir de suggérer de nouvelles idées. Et une fois celles-ci mises en œuvre, elle ne peut plus réagir à de nouvelles propositions, meilleures que les précédentes. La dynamique du progrès fait place à la paresse, puis à la stagnation. La seule intelligibilité que l'on puisse discerner dans les faits objectifs, à la limite, est une pondération des pressions économiques et un équilibre des pouvoirs nationaux.

Deuxième implication : l'intelligence détachée et désintéressée est de plus en plus irrecevable. La culture se retire dans une tour d'ivoire. La religion n'a plus cours que dans le for intérieur. La philosophie brille comme une pierre précieuse à mille facettes, mais est dépourvue de valeur pratique. Car l'être humain ne peut servir deux maîtres. Si vous voulez être fidèle à la voie du détachement et du désintéressement intellectuels, à ce qui est objet de saisie intelligente et d'affirmation rationnelle, vous devez, semble-t-il, reconnaître que le monde trépidant des affaires pratiques offre de bien maigres perspectives à votre vocation. L'intelligence peut facilement établir des liens entre la culture, la religion, la philosophie et le domaine de la vie concrète, mais à condition que la vie concrète soit intelligible. Or celle-ci est devenue la fonction d'une variable complexe. Son intelligibilité, comme la composante réelle d'une telle fonction, n'est qu'une partie du tout. Nous avons déjà parlé d'un résidu empirique dont la compréhension fait toujours abstraction. La distorsion cognitive générale du sens commun engendre toutefois un résidu d'une importance croissante 1) qui est immanent aux faits sociaux, 2) qui n'est pas intelligible, 3) mais dont on ne peut faire abstraction si l'on doit considérer les faits tels qu'ils sont.

Nous allons appeler ce résidu l'irrationnel social.

Troisième implication : l'intelligence détachée et désintéressée capitule. Au niveau du sens commun, il y a déjà une capitulation mineure, incomplète, car le sens commun trouve toujours un moyen profondément satisfaisant d'évasion des dures réalités de la vie quotidienne en faisant appel aux réseaux de la culture, aux représentants de la religion, aux porte-parole de la philosophie. Pourtant, c'est de la vie quotidienne que s’occupe le sens commun. La vie quotidienne dont il faut bien affronter la réalité. Les insights qui s'accumulent doivent être exactement accordés à la réalité à affronter, et, dans une certaine mesure, contrôlés. L'intelligibilité fragmentaire et incohérente de la situation objective établit la norme à laquelle l'intelligence du sens commun doit se conformer. Mais pas de façon passive. L'intelligence est dynamique. Comme l'intelligence biaisée du psychonévrotique oppose une résistance ingénieuse, plausible, souple, aux efforts de l'analyste, ainsi, les humains qui se situent dans le monde du sens commun pratique ont à la longue l'esprit faussé par la situation où ils vivent, et considèrent comme le fruit d'un idéalisme ingénu et d'une stupide absence d'esprit pratique toute proposition qui, pour ainsi dire, mettrait la cognée à l'arbre de l'irrationnel social.

S'il existe une capitulation mineure au niveau du sens commun, une capitulation majeure se produit au niveau spéculatif. Ainsi affirme-t-on que la fonction de l'intelligence humaine n'est pas d'établir des normes indépendantes qui rendent la pensée inappropriée en regard des faits, mais plutôt d'étudier les données telles qu'elles sont, de saisir l'intelligibilité immanente à ces données, et de ne reconnaître comme principe ou norme que ce qui produira une généralisation à partir des données. D'une telle position découlent la nécessité et l'élaboration d'une nouvelle culture, d'une nouvelle religion, d'une nouvelle philosophie, radicalement différentes des précédentes. Les nouvelles venues ne tiennent pas de l’a priori, d'une démarche qui confond le rêve et le réel. Elles sont empiriques, scientifiques, réalistes. Elles se fondent sur les choses telles qu'elles sont. En somme, leur seul défaut est compensé par leurs grandes qualités qui sont nombreuses. Car leur rejet de la portée normative de l'intelligence détachée et désintéressée les prive radicalement de tout esprit critique. Elles ne possèdent aucun point de vue d'où elles puissent distinguer la réalisation sociale de l'irrationnel social. Elles ne saisissent pas qu'une méthode excellente pour l'étude de l'électron sera forcément naïve et inepte pour l'étude de l'être humain. Car les données accessibles au sujet de l'être humain sont en grande partie le produit de la pensée même de l'être humain. Et lorsque la science humaine se subordonne aux données accessibles sur l'être humain, elle se subordonne à l'intelligence biaisée de ceux et celles qui ont produit ces données. Cette incapacité critique est source d'insécurité et d'instabilité au sein de la nouvelle culture, de la nouvelle religion et de la nouvelle philosophie. Chaque nouvelle venue doit continuellement soutenir ses convictions en attaquant et en dénonçant ses prédécesseurs. Et les nouvelles venues ne manquent pas, car la détérioration cumulative de la situation sociale recèle une expansion continuelle de l'irrationnel et par conséquent une demande croissante de restriction plus poussée des demandes de l'intelligence, d'abandon plus radical des anciens principes et des anciennes normes, de conformité de plus en plus étroite à une incohérence croissante, créée par l'être humain, et immanente aux faits créés par l'être humain.

C'est à l'intérieur de cette capitulation majeure du détachement intellectuel que vient au jour la succession de points de vue d'une portée de plus en plus restreinte. Le développement de notre civilisation occidentale, depuis les écoles fondées par Charlemagne jusqu'aux universités d'aujourd'hui, est marqué par un épanouissement extraordinaire de l'intelligence humaine dans tous les secteurs. Ce progrès n'a toutefois pas suivi une simple courbe ascendante. Il a été marqué par les oscillations du cycle court où des groupes sociaux deviennent des factions, où les nations se font la guerre, où le pouvoir échoit à tel centre puis à tel autre, les puissances déchues entretenant à la fois une mémoire glorieuse et des rêves impraticables. L'évolution de l’Occident manifeste aussi tout autant la succession des points de vue de moins en moins élevés que présente le cycle long. Suite à l'éclatement de la synthèse médiévale, dans le conflit opposant l'Église et l'État, sont apparues les diverses confessions issues de la Réforme. Les guerres de religion ont prouvé que c'était la lumière de la raison et non celle de la révélation qui devait guider les destinées humaines. Or les représentants du parti de la raison ne s'accordaient pas entre eux: il fallait manifestement que chacun, suivant les préceptes de la raison tel qu'il les percevait, fasse preuve en même temps de tolérance à l'égard des points de vue et de l'agir d'autrui, tout aussi conformes à la raison. La pratique de la vertu de tolérance n'a toutefois pas mené bien loin, lorsqu'il s'est agi de trouver des solutions cohérentes aux problèmes sociaux. Cette impasse a provoqué l'émergence de l'esprit totalitaire, qui exploite la mentalité pratique étroite et complaisante du sens commun pour lui conférer le rôle d'un point de vue complet et exclusif. Pour l'esprit totalitaire, chaque type d'indépendance intellectuelle, qu'elle soit personnelle, culturelle, scientifique, philosophique ou religieuse, ne relève tout au plus que du mythe non conscient. Le temps est venu du mythe conscient qui assurera la subordination totale des humains aux exigences de la réalité. La réalité, c'est le développement économique, le dispositif militaire, et la domination politique de l'État absolu. Les fins de cette réalité justifient tous les moyens. Et au nombre des moyens dont elle dispose il faut compter, non seulement l'ensemble des techniques d'endoctrinement et de propagande, toutes les tactiques de pressions économiques et diplomatiques, et tous les mécanismes permettant de faire échec à la conscience morale et d'exploiter les affects secrets de l'être humain civilisé, mais également le terrorisme de la police politique, des prisons et de la torture, des camps de concentration, du déplacement ou de l'extermination des minorités, et de la guerre totale. La succession des points de vue de plus en plus restreints a été une succession d'ajustements de la théorie à la pratique. À la limite, la pratique devient un tout unifié de façon théorique, et la théorie est réduite au rang d'un mythe qui survit pour représenter les aspirations frustrées de l'intelligence détachée et désintéressée.

8.3 Les possibilités de remplacement du cycle long

Quel cours prendra subséquemment le cycle long engendré par la distorsion cognitive générale du sens commun? Il semble, dans la mesure où la distorsion cognitive continue d'opérer, qu'à la question posée une seule réponse soit possible. L'esprit totalitaire a dévoilé un secret du pouvoir. L'être qui l'incarne peut bien être vaincu : sa défaite n'élimine pas la tentation permanente de mettre en œuvre ses méthodes. Certains seront soumis à une telle tentation par leurs ambitions ou leurs besoins, d'autres par leur crainte du danger et par leur volonté d'autoprotection. Dans une période de paix incertaine, dans la tension ininterrompue d'un état d'urgence prolongé, un totalitarisme en suscitera un autre. Sur une planète qui apparaît plus restreinte en raison de l'envahissement de sa population humaine, de la découverte des limites de ses ressources, de la mise en œuvre de réseaux de communications rapides et faciles, de la constitution d'énormes dispositifs de destruction, viendra tôt ou tard un moment où l'équilibre instable paraîtra menacé et où certaines des parties engagées dans les conflits considéreront l'entreprise de la guerre comme un moindre mal. Si la guerre n'a pas d'issue décisive, la situation de base reste inchangée. Si par contre la guerre mène à une destruction totale, le cycle long se termine. Si un seul empire mondial domine la terre à la fin du conflit, il hérite à la fois de la stagnation objective de l'irrationnel social et de la mentalité faussée de l'esprit pratique totalitaire. Il ne peut toutefois pas susciter l'énergie fiévreuse de la crainte ou de l'ambition. Il n'a aucun ennemi à combattre. Il n'a aucun objectif intelligible à poursuivre.

Le sens commun n'a que faire d'une intégration théorique, même s'il s'agit de l'intégration totalitaire de l'esprit pratique du sens commun. Il désertera le nouvel empire pour se porter sur les intérêts individuels et collectifs qu'il comprend. Les préjugés, le ressentiment et la haine qui se sont accumulés au cours des âges accentueront cette tendance centrifuge. Car les partisans de toute réforme, de toute révolution, de tout point de vue inférieur exagèrent à la fois la légitimité de leur cause et l'illégitimité des pouvoirs ou des points de vue en place. Chaque génération transmet à la suivante des idées valables, mais aussi des idées incomplètes, des idées mutilées, des enthousiasmes, des passions, des souvenirs amers, des spectres terrifiants. Ainsi, à l'irrationnel social objectif correspond une absence d'union des esprits, qui sont tous faussés, mais chacun différemment. L'entreprise la plus difficile qui soit doit être amorcée dans les circonstances les plus défavorables possible; et si nous posons notre hypothèse d'une perpétuation de la distorsion cognitive générale du sens commun, ce qui s'annonce forcément, ce sont les grandes crises menant à une désintégration et à une décadence complètes.

Rien n'est inévitable, pourtant, dans la perspective ouverte par la supposition de la probabilité émergente. De fait, la logique essentielle de la dialectique gauchie est un renversement. Car la dialectique repose sur l'unité concrète de principes opposés; la domination de l'un de ces principes entraîne une distorsion, qui affaiblit la domination exercée tout en renforçant le principe opposé pour rétablir l'équilibre. Pourquoi, alors, le cycle long est-il si long? Pourquoi les dégâts qu'il provoque sont-ils si profonds, si étendus, si absolus? Parce que, manifestement, la leçon à tirer du cycle long n'est pas facile à saisir. Nous ne sommes toutefois pas entièrement dépourvus de signes et d'indices au sujet de la nature d'une telle leçon. Au contraire : des éléments de preuve convergent, ce qui permet d'affirmer qu'il faut aborder le cycle long, non par une idée ou un ensemble d'idées sur le plan de la technologie, de l'économie ou de la politique, mais seulement par l'atteinte d'un point de vue supérieur portant sur la démarche par laquelle l'être humain se comprend et se constitue lui-même.

Premièrement, le sens commun ne peut corriger la distorsion cognitive générale dont il souffre, car la distorsion cognitive est complexe et générale, alors que l'objet du sens commun est le particulier. Deuxièmement, l'être humain peut découvrir comment les insights et les décisions du présent influent, par l'intermédiaire de la probabilité émergente, sur l'occurrence des insights et des décisions futurs. S'il peut faire cette constatation, il peut également l'exploiter en constituant des histoires et en veillant à ce que l'éducation des enfants soit à l'image des parents et des autorités civiles, mais aussi en se consacrant à la tâche énormément plus ambitieuse de l'orientation et dans une certaine mesure du contrôle de son histoire à venir. Troisièmement, le cycle long, dans la civilisation occidentale, a très souvent attiré l'attention sur la notion d'une théorie pratique de l'histoire. Cette notion a été conçue d'une façon ou d'une autre par Vico dans sa Scienza Nuova, puis par Hegel et enfin par Marx. Elle a exercé une influence manifeste sur le cours des événements à travers la doctrine libérale du progrès automatique, à travers la doctrine marxiste de la lutte des classes, à travers les mythes du totalitarisme nationaliste. Quatrièmement, le remède doit se situer sur le même plan que la maladie. Or la maladie qui nous occupe est une succession de points de vue inférieurs menant à un nihilisme ultime; donc le remède doit être l'atteinte d'un point de vue supérieur.

Ces données probantes autorisent une reconnaissance de la nécessité d'un point de vue supérieur; il est d'autres données probantes qui nous permettent de nous prononcer sur la nature de ce point de vue. En tant que faits, la recherche et l'insight sont à la base des mathématiques, de la science empirique et du sens commun. Le refus de l'insight est un fait qui explique l'égoïsme individuel ou collectif, les psychonévroses et la ruine des nations et des civilisations. Le point de vue supérieur dont l’existence s'impose consiste en la découverte, en l'expansion logique et en la reconnaissance du principe selon lequel l'intelligence contient ses propres normes immanentes, normes dotées de sanctions que les humains n'ont ni à inventer ni à imposer. Même dans le monde pratique, ce n'est pas le sens commun, avec sa panoplie de dispositifs technologiques, économiques et politiques, qui a le dernier mot. Car à moins que le sens commun ne puisse apprendre à surmonter sa distorsion cognitive en reconnaissant un principe supérieur et en s'y soumettant, à moins que le sens commun ne puisse apprendre à résister à la tentation perpétuelle d'adopter le compromis facile, évident, pratique, il faudra s'attendre à une succession de points de vue de plus en plus restreints et à la limite à la destruction de tout ce qui aura été accompli auparavant.

8.4 Le renversement du cycle long

Ce principe supérieur, quel est-il? Comme nous n'avons pas encore abordé des notions telles que la vérité et l'erreur, le juste et le faux, les sciences humaines et la philosophie, la culture et la religion, nous ne pouvons pour le moment proposer à titre de réponse qu'une série de notes.

Tout d'abord, le progrès est une chose qui existe bel et bien, et qui se fonde sur un principe : la liberté. Le progrès existe parce que l'intelligence pratique saisit des idées dans les données, régit des activités en fonction de ces idées, et parvient à des idées plus complètes et plus justes en se mesurant aux situations produites par ces activités. Le progrès a pour principe la liberté puisque les idées se produisent chez la personne qui se trouve là, dans la situation donnée, que leur seule expression satisfaisante est leur mise en œuvre et que leur seule correction adéquate est l'émergence de nouveaux insights. Par contre, la personne en question peut bien considérer ouvertement comme taboue toute nouvelle idée, ou exiger que toute nouvelle idée soit examinée, évaluée et approuvée à divers échelons hiérarchiques. Car dans la voie hiérarchique, l'autorité et le pouvoir sont inversement proportionnels à la connaissance précise des situations concrètes où émergent les idées nouvelles. Les supérieurs ne savent jamais si oui ou non une idée nouvelle pourra être mise en œuvre de façon efficiente, et encore moins peuvent-ils deviner comment elle pourrait être corrigée ou développée. Et comme ils ont surtout peur de commettre une erreur, ils consacrent leurs énergies à créer toute une paperasse et à différer la prise de décisions.

Nous avons souligné l'existence du progrès, dont le principe est la liberté. Mais il nous faut reconnaître aussi l'existence du déclin, dont le principe est la distorsion cognitive. Ce principe sera mineur s'il s'agit de la distorsion cognitive collective, qui tend à engendrer ses propres correctifs. Il sera majeur dans le cas de la distorsion cognitive générale, qui engendre aussi ses propres correctifs, mais qui le fait uniquement en imposant à l'intelligence cette alternative : adopter un point de vue supérieur ou périr. Les tenants de la perspective libérale du progrès automatique commettaient l'erreur d'ignorer le fait du déclin. L'erreur de Marx, beaucoup plus déroutante, fut de ranger et le progrès et les deux principes du déclin sous la grande bannière du matérialisme dialectique, de poser que le principe mineur de déclin allait se corriger lui-même plus rapidement dans la lutte des classes, puis de sauter hardiment à la conclusion radicale que la lutte des classes allait produire une accélération du progrès. En fait, ce qui se trouva accéléré, ce fut un déclin majeur en Russie et en Allemagne, bientôt sous le joug de formes absolues de totalitarisme. Le service fondamental que rendra le point de vue supérieur sera de libérer les esprits de la confusion en posant des distinctions claires. Il ne faut pas confondre le progrès et le déclin; il ne faut pas penser que le mécanisme de correction du principe mineur de déclin peut résoudre les problèmes soulevés par le principe majeur.

Deuxième considération: tout comme il existe des sciences de la nature, il existe aussi des sciences humaines. À l'instar des sciences de la nature, les sciences humaines sont empiriques. Car la science est la résultante d'une accumulation d'insights connexes, et les insights scientifiques saisissent des idées qui sont immanentes non pas à ce qui est imaginé mais à ce qui est présent. Les sciences humaines, tout comme les sciences de la nature, peuvent être induites en erreur si leur objectif est défini non pas comme ce qui est vérifié, mais comme ce qui se trouve « là, dehors ». Si, en physique, une telle erreur produit tout au plus des notions ineptes comme les qualités premières de Galilée ou le mouvement vrai de Newton, dans le domaine des affaires humaines elle amène des inconditionnels de la méthode scientifique à écarter une grande partie des données et donc à nier le principe empirique. L'ignorance des données de la conscience dans la sociologie durkheimienne et la psychologie behavioriste s'expliquent peut-être, d'une certaine façon, car la détermination de ces données pose des difficultés notables. Il incombe toutefois au scientifique non pas d'alléguer l'excuse des difficultés rencontrées, mais de surmonter ces difficultés. Et il ne peut évoquer ni l'objectivité au sens d’une vérification ni le principe de l'empirisme comme raisons d'ignorer les données de la conscience. De plus, comme le mathématicien doit s'occuper non seulement des intelligibilités directes mais aussi des éléments inverses que sont les nombres premiers, les nombres irrationnels (surds), les nombres imaginaires, les continuums et les nombres infinis, comme le physicien doit avoir recours non seulement aux procédés et aux techniques classiques qui portent sur le systématique, mais également aux procédés et aux techniques statistiques qui tiennent compte du non-systématique, ainsi le spécialiste des sciences humaines doit lui aussi être critique. Les sciences humaines peuvent se permettre d'ignorer la perspective scientifique du déterminisme mécaniste, en vogue au siècle dernier, et lui préférer celle d'une probabilité émergente. Elles peuvent tirer profit de la distinction entre la probabilité émergente intelligible du processus préhumain et la probabilité émergente intelligente qui se manifeste dans la mesure où l'être humain parvient à se comprendre lui-même et à mettre en œuvre cette compréhension. Enfin, les sciences humaines peuvent jouer un rôle inestimable en aidant l'être humain à se comprendre lui-même et en l'orientant dans la mise en œuvre de cette compréhension, si, et seulement si, elles peuvent apprendre à distinguer le progrès du déclin, d'une part, et la liberté génératrice de progrès de la distorsion cognitive génératrice de déclin d'autre part. Autrement dit, les sciences humaines ne peuvent être simplement empiriques. Elles doivent être critiques. Et pour atteindre un point de vue critique, elles doivent être normatives. Voilà une bien grande exigence pour les sciences humaines dans leur état actuel. Or l'ambition scientifique et le penchant à la facilité ne font pas bon ménage. Et si les mathématiciens et les physiciens peuvent surmonter leurs éléments irrationnels, le spécialiste des sciences humaines peut sûrement en faire autant.

8.5 Culture et renversement

Troisième considération : la culture. Le sujet dramatique, comme esprit pratique, crée et développe le capital et la technologie, l'économie et l'État. Son intelligence le fait progresser, sa distorsion cognitive entraîne son déclin. Le déploiement total de son esprit pratique ne constitue pourtant, tout au plus, que la scène et les incidents de la dramatique. Le ravissement et la souffrance, le rire et les pleurs, les aspirations et les frustrations, l'accomplissement et l'échec, la vivacité d'esprit et l'humour ne font pas partie de l'esprit pratique, mais se situent à un niveau supérieur. L'être humain peut s'arrêter et, avec un sourire ou un mouvement ironique, il peut demander à quoi rime cette dramatique, et sa propre existence. Sa culture consiste dans sa capacité de poser des questions, de réfléchir, de trouver des réponses qui satisfont son intelligence et le touchent au cœur.

Si les humains doivent relever le défi posé par le déclin majeur et son cycle long, c'est à travers leur culture qu'ils y parviendront. Si l'être humain était pure intelligence, les produits de la philosophie et des sciences humaines suffiraient à l'orienter. Mais, comme le révèle la dialectique présente chez l'individu et dans la société, l'être humain est un composé- en-état-de-tension d'intelligence et d'intersubjectivité, et ce n'est que par le composé parallèle d'une culture que ses tendances à l'aberration peuvent être neutralisées de façon immédiate et efficace.

Le problème, bien sûr, c'est que l'aberration humaine asservit une culture non critique. Dans son ouvrage La chair, la mort et le diable dans la littérature du 19e siècle : le romantisme noir4, Mario Praz constate que la psychologie des profondeurs projette sur le romantisme un éclairage peu avantageux. Et il ne faut voir dans la fange de l'anormalité qu'un symptôme secondaire, car l'irrationnel social croissant du cycle long ne se doublera pas d'une succession de points de vue de plus en plus restreins sans l'intervention d'une série parallèle de transformations culturelles. Les opinions et les attitudes d'une minorité excentrique se répandent graduellement dans la société jusqu'à faire partie des clichés des politiciens et des journalistes, des parti-pris des législateurs et des éducateurs, des idées reçues que véhicule le sens commun d’un peuple. Puis ces opinions et ces attitudes sont un jour dépassées, et leur persistance témoigne de l'obstination d'arrière-garde de qui refuse d'apprendre; leur influence s'arrête aux eaux stagnantes des aculs, en retrait des grands courants rénovateurs de la pensée et des sentiments humains. Le changement succède au changement. Toutes les nouveautés, sans distinction, sont portées par le bien qu'elles amènent, par les défauts opposés que présentait l'élément désuet et par une plus grande consonance par rapport au fait de l'irrationnel social. À la limite, la culture cesse d'être un facteur indépendant qui, avec détachement mais efficacité, porte un jugement sur la formation de capital et la technologie, sur l'économie et l'organisation politique. Elle doit, pour justifier son existence, se faire de plus en plus pratique, devenir de plus en plus un facteur au sein des processus technologiques, économiques, politiques, un outil au service de fins tangiblement utiles. Dans la dramatique de la vie, les acteurs deviennent des machinistes, le décor est magnifique, l'éclairage superbe, les costumes splendides, mais aucune pièce n'est jouée.

La culture, en devenant pratique, renonce manifestement à sa seule fonction essentielle, et, par ce renoncement, condamne l'esprit pratique a la déchéance. À la distorsion cognitive générale du sens commun doit faire contrepoids une intelligence représentative et détachée qui apprécie et critique, qui n’identifie le bien ni avec le neuf ni avec l'ancien et qui, par-dessus tout, évitera à la fois de se voir confiner à la tour d'ivoire d'un isolement stérile par l'irrationnel social et de capituler devant son caractère absurde.

Marx souhaitait vivement l'avènement d'une société sans classe et la disparition de l'État. Mais tant qu'existera l'intelligence pratique, il y aura la technologie et le capital, l'économie et l'organisation politique. Il y aura aussi une division du travail et une différenciation des fonctions. Il y aura l'adaptation de l'intersubjectivité humaine à cette division et à cette différenciation. Il y aura des décisions communes à prendre et à mettre à exécution. L'intelligence pratique nécessite l'existence des classes et des États, dont aucune dialectique ne peut promettre la disparition permanente. Il est à la fois inutile et désastreux d'exalter le pratique, de rechercher la suprématie de l'État, d'entretenir le culte de la classe. Ce qui s’impose par ailleurs, c'est une cosmopolis, distincte de la classe et de l'État, dominant sur toutes les prétentions de la classe et de l'État, et leur attribuant leur juste mesure, une cosmopolis fondée sur le détachement et le désintéressement innés de toute intelligence, commandant aux humains une allégeance première et se réalisant principalement à travers cette allégeance, une cosmopolis trop universelle pour être soudoyée, trop impalpable pour être contrainte, trop évidente pour être ignorée.

8.6 La cosmopolis

Qu’est-ce donc que la cosmopolis? Comme tout autre objet de l'intelligence humaine, c'est d'abord un X, c'est-à-dire ce que la compréhension permettra de connaître. Elle possède, comme tout autre X, certaines propriétés et certains aspects connus permettant de déterminer plus entièrement ce qu'elle est. Nous devons pour l'instant nous contenter d’indiquer quelques-uns de ces aspects et d'attendre le moment propice pour tirer des conclusions.

Tout d'abord, la cosmopolis n'est pas une force policière. Avant qu’il soit possible d'organiser, d'équiper et de mettre en service une telle force, il faut une grande concertation au sein d'un groupe de personnes influentes. Autrement dit, les idées doivent précéder, et la force joue au mieux un rôle subsidiaire. Dans l'ordre pratique de l'économie et de la politique, il est assez souvent possible d'exploiter certaines idées pour justifier un recours à la force en faveur d'autres idées, puis d'exploiter ces nouvelles idées pour justifier le recours à la force en faveur des premières. Le problème c'est qu'il se trouve toujours un autre malin qui se croit assez fort pour jouer le même jeu dans l'autre sens et utiliser les perdants du premier recours à la force pour s'attaquer au second ensemble d'idées, et, de même, utiliser les perdants du second recours à la force pour s'attaquer au premier ensemble d'idées. Par conséquent, si les idées ne sont pas une simple façade, si la réalité n'est pas un simple équilibre de pouvoirs, le recours à la force ne peut avoir qu’un rôle résiduel et accessoire. Or la cosmopolis n'a que faire du résiduel et de l'accessoire. Elle s'emploie à gérer l'enjeu fondamental du processus historique. Elle s'occupe d'empêcher la mentalité pratique de s'en tenir au purement pratique, et ainsi de se détruire. La notion du recours de la cosmopolis à une force policière est un exemple entre autres de la myopie de la mentalité pratique que doit corriger la cosmopolis. Je ne dis pas qu'il ne devrait pas y avoir une entité telle que les Nations unies ou même un gouvernement mondial. Je ne dis pas non plus que de telles entités politiques ne devraient pas être dotées d'une force policière. Je pose simplement que la cosmopolis dont il est question ici n'est pas une telle entité politique. La cosmopolis est au- dessus de toute politique. L'avènement d'un gouvernement mondial ne la rendrait pas superflue. Au contraire, sa nécessité serait encore plus manifeste, étant donné qu'il s'agirait de contrecarrer les tendances à la myopie du purement pratique que présenterait un tel gouvernement ou tout autre gouvernement.

Deuxièmement, la cosmopolis a pour rôle d'activer les idées opportunes et fertiles qui autrement ne seraient pas opératives. Loin d'avoir recours au pouvoir, aux pressions ou à la force, elle doit témoigner de la possibilité que les idées soient opératives sans de tels appuis. Si elle ne peut porter ce témoignage, elle est inutile. Car la notion selon laquelle seules les idées associées à la force peuvent être opératives est à la racine de la distorsion cognitive générale du sens commun et à la source permanente du cycle long du déclin. Le rôle de la cosmopolis est de rendre opératives les idées qui, à la lumière de la distorsion cognitive générale du sens commun, ne le sont pas. Elle doit autrement dit briser le cercle vicieux d'une illusion : les humains refusent de miser sur des idées qu'ils considèrent justes parce qu'ils estiment qu'elles ne vont pas fonctionner si elles ne sont pas soutenues par des désirs et des craintes; par contre, les humains soutiennent que ces idées ne peuvent pas fonctionner, puisqu'ils ne veulent pas miser sur elles et, en conséquence, ne disposent d'aucun élément empirique prouvant que ces idées peuvent fonctionner.

Troisièmement, la cosmopolis ne fait pas la mouche du coche. Elle est extrêmement pratique lorsqu'elle ignore ce qui est considéré comme réellement pratique. Elle ne perd pas son temps et ses énergies à condamner l'égoïsme individuel en révolte contre la société et déjà condamné par la société. Elle ne se laisse pas aiguillonner par l'égoïsme collectif, qui engendre bientôt les principes impliquant son renversement. Elle est cependant très déterminée à empêcher les groupes dominants de tromper l'humanité en rationalisant leurs péchés. Les péchés des groupes dominants sont très graves, mais il est infiniment plus grave d'ériger en principes universels leurs comportements fautifs. C'est l'universalisation du péché, par sa rationalisation, qui contribue au cycle long du déclin. Et c’est une telle rationalisation que la cosmopolis doit ridiculiser, faire éclater, détruire. Le jeu des déplacements du pouvoir entre les classes et les nations intéresse peu la cosmopolis. Elle sait fort bien que la dialectique bouleverse tôt ou tard les calculs myopes des groupes dominants. Et elle n’est jamais dupe de l'illusion insensée de l'accession au pouvoir d'une classe ou d'une nation marquant l'avènement d'une nature humaine différente. Toutefois, si les déplacements du pouvoir sont fortuits en soi, ils s’accompagnent communément d'un autre phénomène d'un caractère tout à fait différent : la création des mythes. L'ancien régime est présenté sous des traits monstrueux. Le nouveau régime se considère comme l'incarnation immaculée des aspirations humaines idéales. Les mots de ralliement qui ont mené le nouveau groupe au pouvoir acquièrent le statut de vérités incontestables. Dans la cavalcade de la nouvelle vision de la vérité défilent des aventuriers proclamant des idées qui en d'autres circonstances n'auraient eu aucune audience. Par contre, les idées qui mériteraient l’attention restent dans l'ombre, à moins de revêtir les attraits de la mode, à moins d'être présentées comme le fruit de prémisses tout à fait étrangères mais bien reçues, à moins que ne soient désavouées leurs implications qui ne sont pas acceptées même si elles sont vraies. La cosmopolis a pour rôle d'empêcher la formation des souvenirs-écrans servant à dissimuler les procédés malhonnêtes de l'accession au pouvoir. Elle a pour rôle d'empêcher la falsification de l'histoire à laquelle le nouveau groupe dominant a recours pour exagérer son apport. Elle a pour rôle de railler les mots de ralliement et les boniments de ce groupe, pour empêcher ainsi les notions qu'ils véhiculent de s'associer aux passions et au ressentiment, et de transmettre aux générations suivantes une folie obsessionnelle. Elle a pour rôle d'encourager et de soutenir ceux qui énoncent des vérités simples, même si les vérités simples sont passées de mode. Si la cosmopolis n’entreprend pas cette tâche essentielle, elle manque à sa mission. Les détenteurs de pouvoir se succèdent, et si les mythes qui accompagnent un changement survivent, les mythes du changement suivant prennent appui sur les inepties antérieures pour produire d'autres inepties, encore plus absurdes.

Quatrièmement, comme la cosmopolis doit protéger l'avenir contre la rationalisation des abus et la création des mythes, elle doit elle-même être purgée des rationalisations et des mythes intégrés à l'héritage humain avant son avènement. Si l'analyste souffre d'un scotome, il va le communiquer à l'analysé. De même, si la cosmopolis souffre elle-même de la distorsion cognitive générale du sens commun sous l'une de ses formes, alors un aveugle guidera un aveugle et ils tomberont tous les deux dans un trou. Une orientation intelligente de l'histoire exige donc au préalable une critique de l'histoire. Elle exige une exploration des mouvements, des changements, des époques de la genèse d'une civilisation, de son développement, de ses vicissitudes. Il faut retracer l'origine des opinions et des attitudes du présent, puis porter sur cette origine un regard critique à la lumière de la dialectique. La foi libérale dans le progrès assuré glorifie tout ce qui survit. L'esprit marxiste peut dénoncer tout ce qui a existé et glorifier tout ce qui va exister. Mais quiconque reconnaît la co-existence de l'intelligence et de la distorsion cognitive, du progrès et du déclin, se doit d'être critique; ce criticisme se fondera sur la dialectique qui affirme simplement les présupposés du criticisme possible.

Nous en avons peut-être assez dit sur les propriétés et les aspects de notre X appelé cosmopolis pour tenter d'en établir une vue synthétique. Il ne s'agit pas d'un groupe dénonçant d'autres groupes. Il ne s'agit pas d'un super-État gouvernant des États. Il ne s'agit ni d'un organisme qui recrute des membres, ni d'une académie qui sanctionne des opinions, ni d'un tribunal qui administre un code juridique. Il s'agit plutôt d'un retrait de la mentalité pratique, visant à sauver la mentalité pratique. Il s'agit d'une dimension de la conscience, d'une saisie, à un niveau supérieur, des origines historiques, d'une découverte des responsabilités historiques. Ce n'est pas quelque chose de tout à fait nouveau, car les marxistes se sont employés à activer la conscience de classe auprès des masses et, avant eux, les tenants du libéralisme avaient réussi à inculquer aux humains la notion de progrès. La cosmopolis présente toutefois un aspect de nouveauté, car elle n'est pas simpliste5. Chez elle, pas de saut d'un fait de développement à la foi dans le progrès assuré, ou d'un abus à l'attente d'une utopie apocalyptique au terme d’un déclin accéléré. Elle constitue la synthèse supérieure de la thèse libérale et de l'antithèse marxiste. Elle se propose à des esprits préparés à son avènement par ces vues antérieures, qui ont appris aux humains à penser en fonction de l'histoire. Elle survient à une époque où l'incarnation et la menace du totalitarisme ont réfuté les thèses libérales et discrédité les thèses marxistes. Elle se fonde sur une analyse de base du composé-en-état-de-tension qu'est l'être humain. Elle affronte les problèmes dont les humains ont conscience. Elle invite à une exploitation des vastes possibilités et des énergies contenues de notre époque pour la résolution de ces problèmes, grâce au développement d'un art et d'une littérature, d'un théâtre et d'un dispositif médiatique, d'un journalisme et d'une histoire, d'une école et d'une université, d'une profondeur personnelle et d'une opinion publique, qui offrent aux humains, dans le monde du sens commun, par la fonction d'évaluation et le criticisme, la chance et l'aide dont ils ont besoin, ainsi que le désir nécessaire pour corriger la distorsion cognitive générale de leur sens commun.

Enfin, il serait injuste de ne pas souligner la caractéristique majeure de la cosmopolis. La cosmopolis ne porte pas la marque de la facilité. Elle ne répand pas la douceur et la lumière au sens d'une douceur pour moi, d’une lumière pour moi. Si tel était le cas, la cosmopolis serait superflue. Chaque scotomisation établit une résistance plausible, ingénieuse, souple et inlassable. La distorsion cognitive générale du sens commun ne fait pas exception à la règle. Quiconque entend vendre des livres et des journaux, proposer des spectacles et des programmes d'éducation a avantage à ne pas se situer trop à contre-courant de cette distorsion cognitive, mais plutôt à s'en écarter légèrement sans l'affronter carrément. Il ne s'agit toutefois là que de la difficulté superficielle. Derrière elle se profile le problème quasi insoluble de la détermination claire et exacte de ce qu'est la distorsion cognitive générale. Il ne s'agit pas d'une culture, mais seulement d'un compromis résultant d’un recours au facteur commun supérieur d'un agrégat de cultures. Il ne s’agit pas d'un compromis qui va arrêter et renverser le cycle long du déclin. Il ne s'agit pas non plus d'une intelligence non déviée, exprimant un ramassis d'opinions opposées. La cosmopolis n'est pas Babel; mais comment pouvons-nous nous libérer des maux de Babel? Voilà le problème. Nous n'allons pas le résoudre dans le présent chapitre et nous ne comptons même pas pouvoir en proposer une solution complète dans le présent ouvrage. Nous pouvons du moins nous reconnaître deux alliés. D'une part, le sens commun et ses jugements, dont nous n'avons pas encore traité : le sens commun tend à être profondément sain. D'autre part, l'analyse dialectique : le refus de l'insight se trahit lui-même. Le Babel de notre époque est le produit cumulatif d'une série de refus de comprendre. Et l'analyse dialectique peut découvrir et révéler à la fois les refus du passé et les tactiques d'une résistance contemporaine à la lumière de l'intelligence.

9 Conclusion

Il est temps de conclure cette étude du sens commun. Dans la première section du chapitre 6, nous avons tracé un parallèle entre le sens commun et la science empirique : ce sont là deux développements de l'intelligence. Puis nous avons prêté attention aux différences entre la science empirique, qui établit les relations réciproques des choses, et le sens commun, qui pose les rapports entre les choses et nous. Nous avons vu que ces rapports saisis par le sens commun sont des rapports entre deux variables : d'une part, le sens commun est un développement du sujet avec qui les choses sont mises en rapport; d'autre part, le sens commun produit un développement des choses mises en rapport avec nous. De plus, ces deux développements sont susceptibles d'aberration; une accumulation progressive d'insights connexes est possible, tout comme l'effet cumulatif du refus des insights. Du côté du sujet, un tel refus tend à être préconscient; il mène à un conflit d'ordre psychonévrotique; il se situe à l'opposé du jugement rationnel et du choix délibéré du sujet, où l'analyste pourra, en conséquence, trouver un terrain d'intervention. Du côté de l'objet, le refus est rationalisé par une distinction entre la théorie et la pratique; il mène à la fois à un conflit social et à une désintégration sociale; il faut y opposer, d'une part le point de vue du sens commun selon lequel la mentalité pratique doit être au service de l'être humain, et non l'inverse, et d'autre part, sur un plan plus obscur, le principe — implicite dans la dialectique — selon lequel la pratique réussit à s'écarter de la théorie en adoptant des perspectives de courte portée et en refusant de soulever et d'affronter les questions pertinentes ultérieures.

Notre exposé du sens commun nous a amenés à aborder bon nombre de points; ces points, mentionnés à titre d'exemple, n'étaient pas l'objet de notre démarche, centrée plutôt sur le fait et la nature de l'insight. Aux fins du présent ouvrage, il ne serait d'aucune utilité d'offrir un exposé exhaustif et précis des domaines de la psychologie et de la sociologie. Notre propos est l'insight. Un exposé de la nature et des répercussions de l'insight exige une exploration de tous les secteurs où l'intelligence joue un rôle important. Une telle exploration est toutefois essentiellement limitée. Car il ne suffit pas, pour notre propos, de montrer qu’un point de vue adéquat exige absolument la notion de l'insight, que cette notion explique à la fois la haute estime dont jouit communément le sens commun et les limites auxquelles il est sujet, qu’une telle explication peut se fonder sur des prémisses indépendantes et en apparence disparates et, à l'intérieur du contexte plus vaste qu'elles créent, réussir à cerner la pensée de l'être humain moyen, le problème de ses affects et la dialectique de son histoire.

Notre propos est le sens commun, mais nous n'avons pas traité du sens commun de façon exhaustive. À part l'intelligence, il y a le jugement et le choix qui sont opératifs à l'intérieur du sens commun, avec leurs implications touchant la vérité et l'erreur, le juste et le faux. Nous prêterons quelque attention plus tard à ces composantes supérieures du sens commun. L'étude qui précède portait sur le sens commun comme accumulation d'insights connexes.

Une dernière observation s'impose, au sujet de la méthode. Depuis le début, nous prêtons attention à un événement qui se passe à l'intérieur de la conscience. Nous n'avons donc pas adopté la méthode de la science empirique, qui tire ses données du domaine des présentations sensibles. Nous avons eu cependant l'occasion de parler d'une méthode empirique généralisée qui est aux données de la conscience ce que la méthode empirique est aux données des sens. La nature de cette méthode généralisée a été mise en lumière dans le présent chapitrea. Appliquée uniquement aux données de la conscience, elle consiste en une détermination des configurations des relations intelligibles qui unissent les données d'une manière explicative. Telles sont les formes d'expérience biologique artistique, dramatique et intellectuelle. De plus, nos études précédentes de la pensée mathématique et de la pensée scientifique permettent de considérer des cas particuliers de la forme d'expérience intellectuelle. Et nous pourrions multiplier de semblables différenciations. La méthode généralisée doit cependant être capable de traiter, du moins globalement, non seulement des données d'une conscience, mais aussi des relations entre différents sujets conscients, entre des sujets conscients et leur milieu ou leur environnement, et entre la conscience et sa base neurale. De ce point de vue, la dialectique est à la méthode généralisée ce que l'équation différentielle est à la physique classique, ou encore l'équation d'opérateur à la physique plus récente. Car la dialectique est une forme pure qui possède des implications générales; elle peut s'appliquer à tout déploiement concret de principes liés mais opposés, qui sont modifiés progressivement par un tel déploiement; elle peut considérer en même temps le conscient et le non-conscient, soit chez un même sujet, soit dans un agrégat et une succession de sujets; elle peut s'adapter à toute suite d'événements, depuis une période idéale de pur progrès résultant du déploiement harmonieux de principes opposés, jusqu'à des situations marquées à des degrés divers par les conflits, l'aberration, la déchéance et la désintégration; elle constitue un principe d'intégration pour les études spécialisées qui se concentrent sur tel ou tel aspect de la vie humaine et elle peut intégrer non seulement des travaux théoriques mais aussi des rapports factuels; enfin, par la distinction qu'elle établit entre l'insight et la distorsion cognitive, entre le progrès et le déclin, elle contient sous une forme générale la combinaison des attitudes empirique et critique, essentielles aux sciences humaines.

Il n'est peut-être pas nécessaire de souligner que la dialectique ne fournit que la forme générale d'une attitude critique. Chaque discipline doit élaborer ses propres critères spécialisés, mais elle pourra le faire en établissant une distinction entre, d'une part, l'élément purement intellectuel dans son domaine et, d'autre part, les effets inertiels et l'interférence de la sensibilité humaine et du système nerveux humain. De plus, tout comme notre étude de l'insight nous a permis de formuler sur une base de principe un grand nombre de directives qui avaient déjà été établies par le développement mathématique et scientifique — je pense aux points de vue supérieurs, à l'importance du symbolisme, des fonctions, des équations différentielles, de l'invariance, de l'équivalence, de la probabilité — ainsi pouvons-nous espérer qu'une étude plus exhaustive de l'esprit des humains nous fournira d'autres éléments généraux, pertinents pour la détermination d'un point de vue beaucoup plus nuancé, mais qui soit tout de même un point de vue critique général.

Les présents chapitres sur le sens commun se veulent une contribution à cet égard. Qu'il nous soit permis de noter, avant de conclure, que, si le sens commun pose les choses en rapport avec nous, notre exposé du sens commun, par contre, établit une relation entre le sens commun et sa base neurale, ainsi que les relations entre des agrégats et des successions de formes de sens commun.


a dans le présent chapitre : il s’git ici d’un passage non retouché après la division de cette partie en deux chapitres (6 et 7).


1 Arnold TOYNBEE, A Study of History, vol. 3, The Growth of Civilizations, Londres, Oxford University Press, 1934, index, « Challenge-and-Response »; voir également l'index du vol. 6, The Disintegration of Civilizations, deuxième partie (1939) et celui du vol. 10, The Inspiration of Historians (1954).]

2 Chapitre 6, $ 2.7.

3 [ARISTOTE, Éthique, IX, 8. Ce texte d'Aristote est commenté plus longuement par Lonergan dans l'article « Finality, Love, Marriage », publié dans « Collection » (Collected Works, 4)].

4 [Paris, Denoël, 1988].

5 [En français dans le texte — ndt].

 

 

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