Les oeuvres de Bernard Lonergan
L'insight: ch. 8 - La notion de chose

 

PREMIÈRE PARTIE

L’insight en tant qu’activité

 

8

La notion de chose

Qu'est-ce qu'une « chose »? Cette question, que nous avions écartée jusqu'ici, nous devons maintenant nous la poser. Les deux premières sections du présent chapitre seront consacrées à la détermination de ce qu'est une chose en général et à un examen des vues communes mais erronées qui président à sa définition courante. La troisième partie aborde le problème de la différenciation des choses sur le plan générique et d'un point de vue explicatif. Nous nous demandons, dans la quatrième partie, si les choses renferment d'autres choses. Dans la cinquième partie, nous élargissons la portée de la probabilité émergente pour y intégrer un exposé, non pas sur l'origine des choses, mais sur l'intelligibilité immanente de leurs nombres, de leurs différences, de leurs distributions, de leurs concentrations, de leurs développements et de leur dépérissement. Enfin, dans la sixième partie, nous tentons une formulation explicative de la notion d'espèce.

1 La notion générale de chose

Comme la notion de chose fait appel à un nouveau type d'insight, il convient de commencer par un rappel des caractéristiques principales du type d'insight déjà exploré, et qui nous est désormais familier. Cet insight était fonction de la présence ou de l'absence de lois régissant les relations entre les données. Nous avons ainsi obtenu des conjugats expérientiels en saisissant la corrélation entre des expressions telles que « le rouge qui est vu » et « la vision du rouge », ou « la chaleur qui est sentie » et « la sensation de la chaleur ». Nous avons de même obtenu des conjugats explicatifs en saisissant les corrélations supérieures, plus lointaines, qui lient et définissent implicitement des masses ou les vecteurs du champ électromagnétique par exemple. Par ailleurs, nous sommes parvenus aux probabilités par un raisonnement fondé sur l'absence de caractère systématique dans les relations entre les données.

Cette attention aux lois et aux propriétés systématiques nous a amené à considérer les données, non pas dans la totalité de leurs aspects concrets, mais simplement d'un point de vue abstractif. Lorsque j'emploie un conjugat expérientiel, j'écarte tous les aspects des données à l'exception d’une qualité telle que « rouge » ou « chaud ». Lorsque j'emploie un conjugat explicatif, j'ignore tous les aspects directement perceptibles pour me tourner vers un terme non imaginable qui ne peut être atteint qu'à travers une série de corrélations de corrélations de corrélations. Lorsque je parle de probabilité, je suppose un processus de raisonnement qui repose, non pas directement sur ce qui est présent, non pas positivement sur ce qui peut être compris dans ce qui est présent, mais indirectement et négativement sur ce qui découle d'une absence de caractère systématique dans ce qui est présent.

La notion de chose est fondée sur un insight qui est la saisie, non pas des relations entre les données, mais d'une unité, d'une identité, d'une totalité dans les données. Et pour que cette unité soit saisie, il faut que les données soient prises dans leur individualité concrète et dans la totalité de leurs aspects, et non considérées de quelque point de vue abstractif. Si vous pensez à quelque objet que vous appelez « une chose », vous constaterez que cet objet constitue une unité à laquelle appartient chaque aspect de chaque donnée au sein de l'unité. Le chien Fido par exemple est une unité; à Fido est attribuée une totalité de données, soit : couleurs ou formes, sons ou odeurs, sentiments ou mouvements. Et de cette saisie d’une unité dans une totalité concrète de données découlent les diverses caractéristiques des choses.

Ainsi, les choses sont conçues comme ayant une étendue dans l'espace, et une permanence dans le temps, tout en étant susceptibles de changement. Elles ont une étendue dans l'espace, étant donné qu'à un moment quelconque des données distinctes sur le plan spatial appartiennent à la même unité. Elles ont une permanence dans le temps, étant donné que des données distinctes sur le plan temporel appartiennent à la même unité. Et elles sont susceptibles de changement étant donné que l’agrégat des données à un certain moment et l'agrégat des données de la même unité à un autre moment présentent quelque différence.

Les choses possèdent des propriétés. Et aux choses peuvent s'appliquer des lois et des probabilités. Car les mêmes données qui, prises concrètement, sont comprises comme éléments appartenant à une même chose, peuvent aussi être prises abstraitement, ce qui permet une saisie de conjugats expérientiels, de conjugats explicatifs et de probabilités. Comme il s'agit des mêmes données, il existe une relation évidente entre les insights et entre les concepts conséquents. Nous exprimons cette relation en posant que les conjugats sont des propriétés de la chose et que les probabilités ont trait à l'occurrence des changements qui se produisent dans la chose.

La même relation entre en jeu dans ce qu'on appelle l'attribution. L'unité concrète embrasse une totalité d'aspects. Il est possible d'obtenir, à partir de divers points de vue abstractifs, d'autres notions que la notion de chose. Or comme le même ensemble d'aspects donne lieu à la fois à la saisie de la notion de chose et à celle des autres notions, ces dernières sont reliées à la première, et cette relation, considérée d'un point de vue logique, est appelée attribution. Si vous dites par exemple que Fido est noir ou qu'il dérange les locataires de votre immeuble, vous concevez à la fois une unité dans une totalité d'aspects et un certain aspect de cette totalité, et vous attribuez cet aspect particulier à l'unité conçue.

Le syllogisme d’Aristote visait l'établissement d'un ordre intelligible dans les attributs des choses. Dans une totalité particulière de données est saisie une unité appelée « la lune ». Dans la même totalité est saisie une série régulière de formes lumineuses appelées « les phases de la lune ». Dans cette série régulière de phases, il est possible de saisir que la surface de la lune ne peut être plate, mais doit être sphérique. Pour Aristote la lune constituerait le sujet, ses phases le moyen terme et sa sphéricité le prédicat. Il ferait observer que le moyen terme explique l'attribution du prédicat au sujet. Il se pencherait sur la différence entre une causa essendi et une causa cognoscendi : d'une part, nous savons que la lune est sphérique à cause de ses phases; d'autre part, c'est à cause de cette sphéricité que la lune reflète la lumière empruntée du soleil dans cette série régulière de formes que nous appelons ses phases.

En outre, la notion de changement ne peut exister sans la notion de chose. Car un changement n'est pas simplement l'apparition d'une donnée nouvellement observée, ni la substitution d'une donnée à une autre, pas plus d'ailleurs que la création d'une donnée qui n'existait pas jusque-là. Il n'y a pas non plus de changement dans le domaine des abstractions, car chaque abstraction est éternellement ce qu'elle est par définition Pour qu'il y ait changement, une unité concrète de données concrètes doit persister pendant un certain intervalle de temps, il doit y avoir une différence entre les données présentes au début et les données présents à la fin de l'intervalle, et cette différence ne peut être que partielle, sinon il ne s'agirait plus d'un changement, mais d'une annihilation et d'une nouvelle création.

Tout comme elle est nécessaire à la notion de changement, la notion de chose est également nécessaire à la continuité de la pensée et du développement scientifiques. Car le développement scientifique se déploie en une succession de systèmes explicatifs. Chacun de ces systèmes sert à définir implicitement un ensemble de termes conjugués qui peuvent être reliés à des données concrètes à travers une série de corrélations de corrélations. Une telle succession de systèmes, avec leurs implications, ne suffit pourtant pas pour constituer la pensée scientifique. Car les systèmes doivent être découverts dans les données et vérifiés dans les données; ils ne peuvent être découverts et vérifiés dans n'importe quelles données; ils ne peuvent pas non plus être découverts et vérifiés dans les données qu'ils sélectionnent eux-mêmes, car un certain nombre de systèmes incompatibles seraient alors vérifiables, puisque chacun de ces systèmes satisferait aussi bien que les autres aux données qu'il a sélectionnées. La pensée scientifique a donc besoin, non seulement de systèmes explicatifs, mais également de descriptions qui déterminent à quelles données les explications doivent satisfaire. De plus, la pensée scientifique a aussi besoin de la notion de chose, dont les propriétés sont la fois les conjugats expérientiels et les conjugats explicatifs, qui reste identique peu importe qu’elle soit décrite ou expliquée, et qui, en raison de cette identité, exige une explication cohérente ou un ensemble d'explications cohérentes qui soient vérifiables dans les données facilement constatables de la chose décrite.

La chose est donc la construction synthétique fondamentale de la pensée et du développement scientifiques. Elle embrasse dans une unité concrète une totalité de données distinctes sur les plans spatial et temporel. Ses qualités et ses propriétés sont les conjugats expérientiels que l'observation permet de déterminer. Elle est susceptible de changements et de variations, car les données qu'elle possède à un certain moment peuvent différer des données qu'elle possédera à un autre moment. L'observation de leurs qualités permet de classer les choses selon leurs similitudes sensibles. Les mesures des changements permettent d'obtenir les lois classiques et les fréquences statistiques. Ces lois et ces fréquences sont susceptibles de révision. Une telle révision consiste à montrer que le point de vue supérieur ne satisfait pas entièrement aux données de la chose décrite. Enfin, il n'y a pas que les conjugats expérientiels, les conjugats explicatifs et les probabilités des événements qui sont vérifiables; la construction même qu'est la chose est vérifiable. Car l'ancienne liste de quatre éléments — la terre, l'eau, le feu et l'air — a été écartée, et la nouvelle liste, celle de la table périodique, a été établie sur le fondement scientifique de l’hypothèse et de la vérification; les deux listes, l'ancienne et la nouvelle, constituent des listes de genres de choses.

Les choses font aussi l'objet d'une affirmation d'existence. Nous avons distingué plus tôt les questions dont la réponse peut être « oui » ou « non », et les questions qui n'admettent pas une réponse aussi simple. Répondre « oui » ou « non » à la question : « Qu'est-ce qu'une chose? » n’aurait aucun sens. Une telle réponse serait tout à fait appropriée par contre si la question était : « Existe-t-il des choses? » L'existence peut se définir comme ce qui est connu lorsqu'une réponse affirmative est donnée à la question : « Existe-t-il des choses? » L'existence est donc à la chose ce que l'événement ou l'occurrence est au conjugat. Car la vérification de la notion de chose permet de connaître l'existence de la chose, comme la vérification du conjugat permet de connaître l'occurrence. De plus, la connaissance générale des choses, comme la connaissance des conjugats, s’obtient par des procédés classiques, alors que la connaissance générale de l'existence, comme la connaissance de l’occurrence, s'obtient par des lois statistiques. Ainsi, les définitions des éléments et des composés chimiques sont du type classique, alors que les prédictions d'analyses ou de synthèses réussies dans la nature ou en laboratoire doivent être fondées sur des probabilités.

Nous pouvons noter ici, une fois pour toutes, que le sens qui leur est donné ci-haut doit être attribué régulièrement à l'usage que nous ferons des termes « exister », « existence » et « existentiel ». Quand le contexte l'exigera, et là seulement, nous donnerons à ces mots le sens que leur attribue la philosophie existentialiste.

En outre, toutes les choses qui existent sont particulières, mais nous pouvons y penser de façon générale, et donc faire abstraction de leur particularité. Pour parvenir à la notion de chose, il faut saisir une unité dans des données individuelles; une fois parvenus à cette notion, nous pouvons, dans nos pensées et nos paroles, évoquer à la fois les choses en général et les choses de certains genres déterminés spécifiés par leurs conjugats ou leurs propriétés. Nous pouvons aussi effectuer le mouvement inverse et passer de ces considérations générales au particulier. Un tel renversement peut se faire de trois façons. Le cas le plus simple est celui où nous nous tournons vers une chose particulière dont les données sont présentes ici, maintenant; un simple changement intervient dans la portée de l'attention, et nous considérons non plus « une chose » ou « des choses » mais « cette chose-ci » ou « ces choses-ci ». Le deuxième cas se produit lorsque la chose particulière à laquelle nous portons attention ne se situe pas dans le champ de l'observation. Il faut alors faire appel à un référentiel spatio-temporel pour assurer le lien entre les données présentes ici et maintenant et les données pertinentes pour la chose particulière dont il est question. Le recours à ce référentiel nous permet alors, dans nos pensées et nos paroles, de désigner « cette chose-ci » ou « ces choses-ci ». Le troisième cas se situe à l'intérieur de la science entièrement explicative, celle qui porte sur les choses dans leurs relations réciproques et non dans leurs rapports avec nos sens. Il n'y a de données relatives aux choses, bien sûr, que parce que ces données sont en rapport avec nos sens. Par conséquent, nous ne pouvons pas faire appel aux données tant que nous considérons les choses en elles-mêmes, les choses prises sous l'angle de l'explication, les choses dans leurs relations réciproques, les choses dans leur équivalence pour tous les observateurs, fondée sur une démarche qui fait abstraction de tous les observateurs. Néanmoins, quand nous pensons aux choses, quand nous en parlons, il s'agit de choses existantes; or seul le particulier existe. Sur quoi se fonde alors la particularité de la chose? La solution aristotélicienne à ce problème consisterait à poser une matière première qui soit à l'unité intelligible ou à la forme de la chose ce que les données sont à l'insight. Comme les données, dans leur simple présence, précèdent tout insight et par conséquent précèdent toute distinction et relation ou unification, ainsi la matière première est conçue comme un élément constitutif de la réalité qui est présupposé par la forme et qui en elle-même n'est donc ni une chose, ni une quantité, ni une qualité, ni une relation, ni un lieu, ni un temps, ni quelque autre objet positivement concevable 1.

Nous ne pouvons toutefois pas à ce stade-ci essayer de déterminer le sens possible de l'expression « élément constitutif de la réalité ». Mais il convient de noter que le problème de l'individualité des choses elles-mêmes n'est ni unique ni isolé. Comme nous l'avons vu, lorsque l'observation est impossible, il est également impossible d'obtenir une image vérifiable; car l'imaginé en tant qu'imaginé ne peut être vérifié que s'il peut être également perçu par les sens. Il ne peut donc y avoir aucune image vérifiable des éléments subatomiques. Or si les éléments subatomiques ne peuvent être imaginés, les atomes ne peuvent être imaginés non plus, car il est impossible d'imaginer un tout composé de parties non imaginables. En conséquence, aucune chose en elle-même, aucune chose en tant qu'elle est expliquée, ne peut être imaginée. S'il est impossible d'imaginer les atomes, nous devons établir, par un raisonnement analogue, qu'il est aussi impossible d'imaginer les molécules. Si les molécules me peuvent être imaginées, les cellules ne peuvent l'être non plus. Et si les cellules ne peuvent être imaginées, les plantes ne peuvent l'être non plus. Une fois engagés dans la voie de l'explication par établissement des relations réciproques des choses, nous nous éloignons d'une autre voie, celle où surgissent les images représentatives valables. Bien sûr, il m'est possible d’imaginer la plante perçue par le regard, prise dans ses rapports avec mes sens, objet de la description. Si par contre j'applique le principe d’équivalence en son intégralité et si j'écarte tous les observateurs, j'écarte également tous les éléments observables. Dans la mesure où il est considéré comme une chose en soi, l'arbre, tout comme l'électron, se trouve dans une configuration de relations intelligibles et n'offre aucune prise à l’imagination. La différence entre l'arbre et l'électron tient au simple fait que l'arbre peut non seulement être expliqué mais également observé et décrit, alors que l'électron peut être expliqué mais ne peut être observé directement et ne peut être décrit adéquatement que par un relevé d'éléments observables qui appartiennent également à d'autres choses. Nous devons toutefois nous contenter pour le moment de noter que la chose en soi soulève des problèmes que nous ne sommes pas encore en mesure d'affronter.

2 Les corps

Nous avons employé le mot « chose » dans un sens bien précis : il dénote une unité, une identité, une totalité. L'individualité de la chose est saisie initialement dans les données. Puisqu'elle unifie des données distinctes sur les plans spatial et temporel, la chose possède une étendue et une permanence. Puisque les données qu'elle unifie sont également comprises par l'établissement des lois, des conjugats deviennent ses propriétés, et ses changements sont soumis au jeu des probabilités. Enfin, les choses existent, et seul ce qui est particulier existe, mais la particularité, et de fait la réalité des choses elles-mêmes donnent lieu à des problèmes déconcertants.

Certaines personnes emploieront le mot « corps » dans un sens exactement identique à celui que nous avons attribué au mot « chose ». Or l'être humain n'est pas une pure intelligence. Il tient de l'animal. Sa vie est marquée en grande partie par l'influence de son intersubjectivité. Il est guidé par un sens commun qui ne se préoccupe guère de poser des questions subtiles sur le sens des mots familiers. Il ne serait donc pas inconsidéré de soupçonner que l'usage répandu du mot « chose » ne coïncide pas tout à fait avec celui de notre propos. Et c'est pour donner suite à ce soupçon que dans la présente partie nous nous tournons vers la notion de corps, ou plutôt de « corps » — les guillemets dénotant ici un écart entre la notion pratiquée et celle qui serait le fruit de l'intelligence et de la rationalité.

Commençons par un cas très net, où il n'est pas nécessaire de supposer une intervention de l'intelligence ou de la rationalité : celui d'un chaton. Le chaton est éveillé, et le courant de sa conscience s'inscrit dans la configuration d'expérience biologique. Cette conscience est une technique supérieure visant l'atteinte de fins biologiques. Il est possible de la décrire comme étant orientée vers ces fins et anticipant des moyens en vue de ces fins. De plus, les moyens se trouvent dans les situations extérieures, et l'anticipation est donc extravertie. La conscience du chaton est tournée vers l'extérieur, vers les occasions possibles de satisfaction de ses appétits. Cette extraversion est spatiale; c'est par les manœuvres spatiales des mouvements de sa tête et de ses membres que le chaton peut s'assurer les moyens lui permettant d'atteindre sa fin, et les moyens doivent donc également être spatiaux, sinon les manœuvres spatiales seraient ineptes et inutiles. Cette extraversion est également temporelle : les données présentes sont distinctes des souvenirs qui les enrichissent; elles ne se distinguent pas moins des lignes de conduite imaginées auxquelles elles mènent. Enfin, cette extraversion a pour objet le « réel » : une peinture réaliste d'une soucoupe pleine de lait attirera peut-être l'attention d'un chaton; il ira y voir de plus près, reniflera, et tentera peut-être de laper le lait qu'il voit. Mais, il lui est impossible de laper, et encore moins de se sentir repu; pour le chaton, le lait représenté sur une peinture n'est pas réel.

Ce qui caractérise un « corps », nous le désignerons comme étant « déjà, dehors, là, maintenant, réel ». « Déjà » renvoie à l'orientation et à l’anticipation dynamique de la conscience biologique. Cette conscience ne crée pas son environnement, elle le trouve. Elle le trouve déjà constitué, offrant déjà des occasions, présentant déjà des difficultés. « Dehors » renvoie à l'extraversion d'une conscience qui perçoit, non pas ses propres fondements, mais les objets distincts d'elle. « Là » et « maintenant » indiquent les déterminations spatiales et temporelles de la conscience extravertie. « Réel » enfin représente une subdivision dans le champ du « déjà, dehors, là, maintenant », dont une partie est pure apparence et une partie est réelle, d'une réalité constituée par sa pertinence en regard des succès ou des échecs, du plaisir ou de la douleur biologiques.

Les lecteurs auront deviné que les termes « corps », « déjà », « dehors », « là », « maintenant » et « réel » représentent des concepts exprimés par une intelligence qui saisit non pas un procédé intelligent, mais une réponse purement biologique et non intelligente à un stimulus. Autrement dit, les paragraphes précédents ne visaient pas à proposer l'idée qu'un chaton est capable de compréhension, et à décrire sa spontanéité, mais au contraire à traduire, en faisant appel à des concepts humains, les éléments d'un « connaître » non conceptuel.

Le chaton ne nous intéresse ici bien sûr qu'à titre d'exemple. Ce que nous souhaitons faire comprendre, c'est que bon nombre d'humains entendent par « chose » ou « corps » non pas simplement une unité intelligible saisie dans les données en tant qu'elles sont individuelles, mais également un « déjà, dehors, là, maintenant, réel » accessible tant à l'animal humain qu'au chaton. Lorsque Galilée déclare que les qualités secondes sont purement subjectives, il entend qu'elles ne sont pas « déjà, dehors, là, maintenant, réelles ». Quand les aristotéliciens décadents et, en général, les gens qui s'en remettent au bon sens commun, affirment que les qualités secondes sont évidemment objectives, ils signifient qu'elles sont « déjà, dehors, là, maintenant, réelles ». Lorsque Descartes pose une identité entre la substance matérielle et l'étendue spatiale, la substance matérielle dont il parle est le « déjà, dehors, là, maintenant, réel ». Lorsque Kant soutient que les qualités premières et secondes tiennent simplement au monde phénoménal, il signifie que pour lui la réalité du « déjà, dehors, là, maintenant, réel » n'est que pure apparence. Nous soutenons pour notre part une position qui tient au canon de la parcimonie: le réel est ce qui est vérifié, le réel est ce qui doit être connu par le connaître constitué par l'expérience et la recherche, l'insight et l'hypothèse, la réflexion et la vérification. Ce que nous voulons faire ressortir ici c'est la dualité du connaître : il y a le connaître au sens complexe de la démarche que nous proposons, et le connaître au sens élémentaire où le chaton connaît la « réalité » du lait.

Il n'est pas bien difficile de marquer les différences entre ces deux types de connaître. Le type élémentaire est constitué entièrement au niveau de l'expérience. Il n'entre dans sa genèse ni questions relevant de la compréhension ni questions relevant de la réflexion. Il ne tire pas son origine du questionnement, et ne peut pas être défait par le questionnement; il échappe essentiellement à tout questionnement. Il en va autrement pour le connaître pleinement humain, qui ne tire de l'expérience que des matériaux pour les questions, essentielles à sa genèse. Par les questions relevant de la compréhension, le connaître pleinement humain passe à des accumulations d'insights connexes qui sont exprimés ou formulés dans des concepts, des suppositions, des définitions, des postulats, des hypothèses, des théories; par les questions relevant de la réflexion, il atteint une composante additionnelle, que jusqu'ici nous avons appelée vérification, et que nous devrons maintenant examiner de plus près dans une série de chapitres sur le jugement, ses suppositions et ses implications.

Les deux types de connaître ont leur validité propre. La réalité n'est l'apanage (et la simple apparence n'est le lot) d'aucun des deux types. Le connaître élémentaire peut faire valoir sa validité en évoquant la survie des espèces animales, sans parler de leur évolution. D'autre part, toute tentative de contestation de la validité du connaître pleinement humain doit se faire par un recours à ce connaître; une telle tentative doit donc présupposer la validité du connaître humain, pour ne pas voir ses propres suppositions invalidées.

Le problème que pose l'existence de deux types de connaître n'est pas celui d'une élimination de l'un des types, mais plutôt celui d'une distinction critique entre les deux. S'il existe une difficulté en effet, elle ne tient pas à l'un des types de connaître en soi, mais à la confusion que crée le passage inconscient d'un type à l'autre. L'animal ne connaît pas de problèmes épistémologiques. Les scientifiques non plus, tant qu’ils s'en tiennent à leurs tâches d'observation, d'établissement d'hypothèses et de vérification. Par contre — et c'est là que se trouve la source permanente de non-sens — quand le scientifique aura vérifié une hypothèse, il va probablement chercher à brosser pour le profane un tableau approximatif de la réalité scientifique! Nous nous en sommes pris déjà aux images non vérifiables; nous pouvons percevoir ici l'origine de l'étrange besoin d'imposer à l'humanité des images non vérifiables. Car si le scientifique et le profane sont des esprits intelligents et rationnels, ils tiennent aussi de l'animal. Et à ce titre, ils perçoivent une hypothèse vérifiée comme un embrouillamini de mots et de symboles. Ce qu'ils veulent, c'est un connaître élémentaire du « réellement réel », réalisé, sinon par les sens, du moins par l'imagination.

Manifestement, nous revenons à la notion de dialectique. Il existe deux types de connaître. Chacun est modifié par son propre développement. Ces deux types s'opposent, car l'un, contrairement à l'autre, est le fruit de questions et de réponses intelligentes et rationnelles. Ces deux types sont liés chez l'être humain, car l'être humain tient de l'animal, tout en étant intelligent et rationnel. Sans la distinction nette entre ces deux types que permet une théorie critique de la connaissance, une confusion s’installe, source d'aberrations qui affligent non seulement la pensée scientifique mais, de façon beaucoup plus marquante, la pensée des philosophes. Nous devons attendre au chapitre sur la méthode de la métaphysique pour approfondir davantage cette question. Ce que nous avons dit jusqu'ici suffit peut-être toutefois à justifier les conclusions qui suivent.

1) Par le mot « chose » nous entendons une unité concrète intelligible. Lorsqu'elle est différenciée par les conjugats expérientiels et les attentes du sens commun, la chose est perçue par rapport à nous, elle est perçue sous l'angle de la description. Si elle est différenciée par les conjugats explicatifs et les probabilités déterminées scientifiquement, la chose est saisie en elle-même, elle est perçue sous l'angle de l'explication.

2) La notion de chose satisfait au canon de la parcimonie. Car elle n’ajoute aux données que ce qui est saisi par l'intelligence et affirmé rationnellement. De fait, en plus de satisfaire au canon de la parcimonie, la notion de chose semble nécessaire à la pensée scientifique, pour deux maisons : d'une part, elle est présupposée par la notion nécessaire du changement, et d'autre part le scientifique doit disposer d'une construction combinant la connaissance descriptive et la connaissance explicative.

3) Le terme « corps » désigne d'abord un point focal d'anticipation biologique et d'attention extraverties. Il s'agit d'un « déjà, dehors, là, maintenant, réel », dont le sens des termes est fixé uniquement par des éléments pris à l'intérieur de l'expérience sensible, sans recours, par conséquent, à des questions et à des réponses intelligentes et rationnelles.

4) Le terme « corps » désigne accessoirement toute confusion ou mélange d'éléments provenant à la fois de la notion de chose et du premier sens de la notion de « corps ».

5) Comme Newton et Kant, nous parlons des choses en elles-mêmes. Or pour nous la chose en elle-même a le sens défini ci-haut. Chez Newton il semble que la chose est un « corps ». Chez Kant également, avec cette différence qu'elle est considérée comme inaccessible à la connaissance scientifique.

6) Dans son ouvrage Substance et fonction 2, Ernst Cassirer engage une polémique contre la notion de chose. Je pense que ses critiques sont valables en ce qui a trait à la notion de « corps », mais que son raisonnement ne porte pas lorsqu'il s'agit de la notion de chose. Il est vrai que le développement de la science explicative tend à éliminer la notion de « corps »; par contre, si la science explicative devait éliminer la notion de chose, elle couperait ses voies de communication avec les données où elle doit être découverte et vérifiée 3.

3 Des genres ayant une fonction explicative

Le déterminisme mécaniste doit forcément concevoir toutes les choses comme appartenant à un seul genre. Car le mécanisme pose que les choses sont des cas du « déjà, dehors, là, maintenant, réel », alors que le déterminisme établit que chaque événement est complètement déterminé par des lois de type classique. Et la combinaison des deux points de vue ne laisse aucune place à une succession de systèmes supérieurs les uns aux autres, puisque dans la pensée mécaniste la composante supérieure devrait être un « corps », et que le déterminisme exclurait la possibilité que la composante supérieure modifie les activités inférieures.

Par contre, la notion de chose comme unité intelligible concrète différenciée par des conjugats expérientiels et explicatifs implique nettement la possibilité de différents genres de choses. De plus, comme les conjugats explicatifs sont définis par leurs relations réciproques, des ensembles distincts de tels conjugats sont possibles. De cette possibilité découle la notion de genre explicatif. Prenons un genre de choses Chi, et ses conjugats explicatifs Ci, puis un deuxième genre de choses Chj, et ses conjugats explicatifs Ci et Cj, tels que tous les conjugats du type Ci sont définis par leurs relations réciproques, et que de même tous les conjugats du type Cj sont définis par leurs relations réciproques. Comme Ci et Cj diffèrent, nous aurons deux systèmes différents de termes et de relations. Comme les termes et les relations de base diffèrent, tous les termes et toutes les relations dérivés logiquement vont différer, de sorte qu'aucune transition d'un système à l'autre ne peut être réalisée par les seules opérations logiques.

Il semble bien que de tels genres explicatifs existent. Les lois de la physique valent pour les élément subatomiques; les lois de la physique et de la chimie valent pour les éléments et les composés chimiques; les lois de la physique, de la chimie et de la biologie valent pour les plantes; les lois de la physique, de la chimie, de la biologie et de la psychologie sensible valent pour les animaux; les lois de la physique, de la chimie, de la biologie, de la psychologie sensible et de la psychologie rationnelle valent pour les humains. Lorsque l'on passe d'un genre à un autre, un nouvel ensemble de lois s'ajoute qui définit ses propres termes de base et ses propres corrélations établies empiriquement. Si l'on passe de la physique et de la chimie à l'astronomie, on continue à employer les mêmes termes et corrélations de base; mais si l'on passe de la physique et de la chimie à la biologie, on a alors affaire à un ensemble entièrement nouveau de concepts et de lois de base.

Les tenants du mécanisme doivent évidemment poser qu'il n'existe aucune différence essentielle entre la biologie et l'astronomie. Ils affirmeront que la biologie introduit ses lois et ses termes spéciaux pour la commodité tout simplement, que la biologie ne traite pas d'un nouveau genre de choses mais des produits macroscopiques extrêmement complexes des choses, et qu'il s'agit toujours ici des mêmes choses. Nous avons déjà indiqué pourquoi nous nous opposons au mécanisme et au déterminisme; il nous suffira de montrer ici comment émerge la possibilité de genres nouveaux.

Prenons un genre de choses Chi, qui présente les conjugats explicatifs Ci, ainsi qu'une liste conséquente de schèmes de récurrence possibles Si. Supposons que se produit un agrégat d'événements Eij qui apparaît purement fortuit lorsqu'il est considéré à la lumière des lois des choses Chi et de tous leurs schèmes de récurrence possibles Si. Si l'agrégat d'événements Eij se produit de façon régulière, il est nécessaire d'avancer jusqu'au point de vue supérieur de quelque genre de choses Chi, présentant les conjugats Ci et Cj et les schèmes de récurrence Sj, Le point de vue inférieur est insuffisant, car il doit considérer comme purement fortuit ce qui en fait est régulier. Le point de vue supérieur est justifié, car les conjugats Cj et les schèmes Sj constituent un système supérieur au sein duquel sont réguliers les éléments qui autrement seraient purement fortuits.

En conséquence, si, selon les lois des éléments subatomiques, le comportement régulier des atomes doit être tenu pour de simples configurations de coïncidences heureuses, alors il existe une science autonome de la chimie. Si, selon les lois de la chimie, le métabolisme et la division des cellules doivent être tenus pour de simples configurations de coïncidences heureuses, alors il existe une science autonome de la biologie. Si, selon les lois de la biologie, le comportement des animaux doit être tenu pour de simples configurations de coïncidences heureuses, alors il existe une science autonome de la psychologie sensible. Si, selon les lois de la psychologie sensible, les opérations des mathématiciens et des scientifiques doivent être tenues pour de simples configurations de coïncidences heureuses, alors il existe une science autonome de la psychologie rationnelle. L'introduction d'une science supérieure autonome n'entrave en rien l'autonomie de la science inférieure. Car la science supérieure ne pénètre dans le champ de la science inférieure que dans la mesure où elle rend systématique sur le plan inférieur ce qui autrement serait purement fortuit.

Il a déjà été souligné que la succession des sciences correspondant à la succession des genres supérieurs n'admet aucune transition purement logique. Chacune de ces grandes disciplines présente ses propres termes de base définis implicitement par ses propres corrélations établies empiriquement. Si la succession des sciences ne se fait pas par transition logique, il ne faut toutefois pas en conclure qu'il n'y a aucune transition entre ces disciplines. Car les opérations logiques sont limitées au champ des concepts et des définitions, des hypothèses et des théories, des affirmations et des négations. Mais ce champ n'est qu'une partie du vaste domaine qui comprend également les présentations sensibles et les représentations imaginaires, la recherche et l'insight, la réflexion et la compréhension critique. Les disciplines scientifiques successives sont reliées au sein de ce vaste domaine, car les lois de l'ordre inférieur produisent des images où l'insight saisit les indices des lois de l'ordre supérieur. Ainsi le modèle de l'atome conçu par Bohr est-il une image fondée sur la physique subatomique et qui pourtant mène à des insights sur la nature de l'atome. De même, la chimie de la cellule peut produire une image du processus catalytique où l'insight peut saisir des lois biologiques. Et une image de l'œil, du nerf optique et du cerveau peut mener à des insights qui saisissent les propriétés de l'événement psychique du « voir », ce qui permet à l'oculiste d'améliorer la vision de ses patients. De façon plus générale, une telle démarche permet au médecin d'améliorer le bien-être physique des malades. Enfin, c'est à l'égard des objets perçus par les sens et des objets imaginés qu'opèrent les niveaux supérieurs de la recherche, de l'insight, de la réflexion et du jugement.

Une telle mise en relation des grandes disciplines scientifiques correspond à la notion des points de vue supérieurs successifs présentée au premier chapitre. Tout comme l'arithmétique élémentaire et l'algèbre élémentaire sont des systèmes distincts, possédant des règles différentes qui produisent des opérations différentes, et des opérations différentes qui produisent des nombres différents, ainsi les grandes disciplines scientifiques sont des systèmes distincts entre lesquels il ne peut y avoir de transitions logiques. Tout comme l'image de l'activité arithmétique donne lieu à des insights qui fondent l'algèbre, ainsi les images fondées sur la science inférieure mènent à des insights qui fondent les éléments de la science supérieure. Enfin, c'est l'intervention de nouveaux insights qui rend la science supérieure essentiellement différente de la science inférieure.

Les lecteurs seront naturellement tentés de voir dans ces images le reflet de la réalité. C'est ainsi que l'intelligence est réduite à une configuration de sensations, la sensation à une configuration neurale, les configurations murales à des processus chimiques et les processus chimiques à des mouvements subatomiques. Un tel réductionnisme revêt toutefois une force proportionnelle à la tendance à concevoir le réel comme une subdivision du « déjà, dehors, là, maintenant, réel ». Une fois rejetée cette tendance, le réductionnisme disparaît. Désormais le réel est ce qui est vérifié, et l'on peut, en raisonnant en sens inverse, poser que, puisque le subatomique ne comporte pas d'image vérifiable, les objets composés d’éléments subatomiques ne peuvent comporter non plus d'image vérifiable. Le champ de ce qui est imaginé de façon vérifiable est restreint à ce qui est présent aux sens. Il faut s'en tenir aux affirmations rationnelles de termes et de relations conçus intelligemment. Dans cette perspective, les images de transition exercent une fonction simplement heuristique; de telles images représentent, peut-être de façon uniquement symbolique, la variété fortuite qui devient systématique lorsqu'elle est subsumée au sein the genre supérieur.

Notons pour conclure que notre propos était simplement de révéler la possibilité de l'existence de différents genres de choses, et leur compatibilité avec les sciences telles qu'elles existent. Il faudrait une enquête beaucoup plus vaste pour prouver que de tels genres existent de fait. Nous avons la conviction qu'il n'est pas vraiment nécessaire d'effectuer une telle recherche approfondie, puisque l'affirmation qu'il n'existe qu'un seul genre de choses repose, non pas sur les éléments de preuve concrets, mais sur des suppositions mécanistes.

4 Des choses à l'intérieur des choses

Une fois reconnue l'existence de différents genres de choses, une question évidente se pose : « Y a-t-il des choses à l'intérieur des choses? ». « L'électron est-il une chose à l'intérieur de l'atome, l'atome une chose à l'intérieur du composé, le composé une chose à l'intérieur de la cellule, la cellule une chose à l'intérieur de l'animal, l'animal une chose à l'intérieur de l'être humain? »

Une réponse affirmative à ces questions se heurterait à une difficulté : la chose est une unité intelligible saisie dans une totalité de données. En conséquence, si une donnée appartient à une chose, chaque aspect de la donnée appartient à cette chose. Aucune donnée ne peut donc appartenir à plus d'une chose, car si elle appartient à une chose dans tous ses aspects, elle ne peut à aucun autre égard appartenir à une autre chose.

Une réponse négative aux questions posées se heurte également à une difficulté : les lois de la science inférieure peuvent se vérifier dans les choses appartenant à un genre supérieur. S'il est possible d'observer dans l'atome les lois de l'électron, cela signifie, semble-t-il, que les électrons n'existent pas seulement à l'état libre, mais qu'ils existent aussi dans des atomes. S'il est possible d'observer dans la cellule vivante les lois des composés chimiques, cela signifie, semble-t-il, que les composés chimiques n’existent pas seulement à l'état libre, mais qu'ils existent aussi dans des cellules.

Fait étrange, c'est l'argument posé à l'encontre d'une réponse négative qui accuse une faiblesse. Le fait que les lois de l'ordre inférieur se vérifient dans le genre supérieur prouve que les conjugats de l'ordre inférieur existent dans les choses du genre supérieur. Or il y a toute une différence entre le fait de prouver que les conjugats de l'ordre inférieur survivent au sein du genre supérieur et le fait de prouver que les choses définies uniquement par les conjugats inférieurs survivent également. Pour parvenir aux conjugats, la voie normale passe par les procédés abstractifs; certains aspects des événements sont pris en considération, d'autres aspects des mêmes événements sont omis. Pour parvenir à une chose, il faut toutefois considérer toutes les données au sein d'une totalité, et tenir compte de tous leurs aspects. On ne peut donc pas considérer l'agrégat d'événements Eij, dans la mesure où ces événements satisfont aux lois de l'ordre inférieur, pour ensuite conclure à l'existence de choses de l'ordre inférieur. Car une telle démarche consisterait à faire abstraction de l'aspect de l'agrégat dont il ne peut être tenu compte selon le point de vue inférieur et qui justifie l'introduction du point de vue supérieur et du genre supérieur. En conséquence, si des données fournissent des éléments de preuve de l'existence de genres supérieurs, les mêmes données ne peuvent fournir des éléments de preuve pour les choses des genres inférieurs.

Le lecteur sera tout naturellement porté à se demander ce qui advient des choses de l'ordre inférieur. S'il y réfléchit un moment, il se souviendra peut-être de la nette différence décelée entre les choses et les « corps ». Si les objets de l'ordre inférieur étaient des « corps », toute affirmation selon laquelle ces objets n'existent pas au sein des genres supérieurs tiendrait de la simple mystification. L'affirmation que nous posons n'a pas trait à ce qu'on appelle des « corps ». Nous posons le simple énoncé de fait que dans un objet d'un ordre supérieur il y a une unité concrète intelligible différenciée à la fois par des conjugats de l'ordre inférieur et de l'ordre supérieur, mais qu'aucune autre unité concrète intelligible ne peut être discernée dans les mêmes données et ne peut être différenciée seulement par les conjugats de quelque ordre inférieur. Autrement dit, tout comme le réel est ce qui doit être connu par l'hypothèse vérifiée, le changement est ce qui doit être connu par des affirmations correctes successives et opposées.

5 Les choses et la probabilité émergente

Notre exposé sur les implications objectives d'une application conjointe des procédés classiques et des procédés statistiques formulait une vision du monde. Une question se pose maintenant, que nous avions omise jusqu’ici : « Y a-t-il une probabilité émergente des choses, comme il y a une probabilité émergente des schèmes de récurrence? » Pour répondre à cette question, nous allons examiner les suppositions ou les postulats d’une réponse affirmative.

Voyons un premier postulat, logique celui-là : l'existence de conjugats Cj d'un ordre supérieur implique l'existence de choses Chj du même ordre supérieur. Il s'agit d'un postulat logique puisqu'il découle de façon nécessaire de notre exposé de la notion de chose. Car les éléments de preuve de l'existence des conjugats Cj sont décelés dans des données concrètes. Et les mêmes données présentent des éléments de preuve de l'existence d'une chose, qui doit être différenciée par les conjugats vérifiés dans ces mêmes données. L'existence de conjugats d'un ordre supérieur signifie donc nécessairement l'existence de choses du même ordre.

Un deuxième postulat a trait aux probabilités : s'il existe des choses Chi différenciées par des conjugats Ci et fonctionnant dans des schèmes Si, alors existe la possibilité, et également quelque probabilité, d'une occurrence non systématique de l'agrégat d'événements Eij dont l'occurrence régulière serait fonction de l'existence de choses d'un ordre supérieur. Cette possibilité existe, car aucun des événements de l'agrégat n'excède la capacité des choses Chi. Il existe également quelque probabilité d'une occurrence isolée de chacun des événements de l'agrégat, car chacun est concrètement possible. Selon la théorie des probabilités, il y aura nécessairement quelque probabilité d'une occurrence non systématique de la combinaison de tous les événements de l'agrégat.

Selon un troisième postulat, évolutionnaire, si des agrégats appropriés d'événements Eij se produisent de façon non systématique, des conjugats Cj d'un ordre supérieur émergeront alors pour rendre systématique la récurrence des agrégats. Le premier postulat, le postulat logique, entraîne l'existence des choses Chj de l'ordre supérieur. La probabilité émergente donne lieu aux schèmes de récurrence Sj; ces schèmes sont fonction des lois classiques qui définissent les nouveaux conjugats Cj.

Il faut noter que ce postulat évolutionnaire doit être compris à l'intérieur des limites de la science empirique possible. Ce postulat énonce ce qui se produit lorsque des conditions déterminées sont remplies. Il est pertinent pour une compréhension de l'intelligibilité générique immanente de l'ordre du présent univers. Sa pertinence se limite à un exposé de cette intelligibilité immanente; comme élément de science empirique, il écarte les causes efficiente, instrumentale et finale, qui renvoient à des types d'intelligibilité distincts et se situent au-delà de la capacité d'affirmation ou de négation dont dispose la méthode empirique.

On pourra noter que le postulat évolutionnaire énoncé équivaut au vieil axiome: Materia dispositae advenit forma a (la forme advient à la matière disposée [à la recevoir]). Le postulat et le vieil axiome font appel exactement aux mêmes éléments, soit à un ordre de choses inférieur, à l'occurrence d'une disposition appropriée de l'ordre inférieur, et à l'émergence d'une composante appartenant à un ordre supérieur. En conséquence, les éléments de preuve permettant de poser l'axiome, c'est-à-dire certains faits manifestes de transformation, de génération et de nutrition, permettent également d'établir le postulat. Enfin, si le contexte de l'axiome et le contexte du postulat présentent des différences, ces différences ne s'avèrent pas significatives. Car le contexte de l'axiome fait intervenir les causes efficiente et finale, que nous pourrons aborder en temps voulu, alors que le contexte du postulat fait intervenir des probabilités, dont l'importance scientifique n'a été saisie que récemment.

Le quatrième postulat, séquentiel celui-là, appliquerait la probabilité émergente aux choses. Ce postulat exprime la possibilité d'une série conditionnée à la fois de choses et de schèmes de récurrence, réalisée cumulativement en accord avec des tables de probabilités successives. Le postulat séquentiel présuppose donc les trois autres. Il ajoute une affirmation de la possibilité d'appliquer partout les trois autres postulats, ce qui permettrait de commencer par les choses les plus simples et de procéder jusqu'aux plus complexes. Par contre, le postulat séquentiel n'exprime rien de plus qu'une possibilité. Il n'équivaut pas à l'affirmation selon laquelle la science des humains a atteint l'étape d'une connaissance complète et définitive, nécessaire à l'établissement exhaustif de la séquence totale des choses et des schèmes en émergence. Le postulat séquentiel est donc méthodologique. Il n'est pas une quelconque hypothèse de la science empirique mais plutôt une supposition qui peut engendrer un flot quasi illimité d'hypothèses. Il n'est pas une théorie scientifique sujette à être vérifiée ou réfutée, car il est beaucoup trop général pour être soumis à ce genre de test. Il consiste plutôt en une approche, en une supposition heuristique, qui peut être élaborée d'un très grand nombre de façons diverses et qui ne peut être testée empiriquement que par de telles déterminations et applications spécifiques.

La validité du postulat séquentiel est donc fonction simplement de la validité de l'intelligence en activité de recherche. De même que nous nous efforçons de comprendre les petits agrégats de données, nous cherchons l'intelligibilité immanente à l'univers des données. De même que le rejet de toute recherche plonge l'esprit dans un obscurantisme total, le rejet de telle ou telle recherche constitue un obscurantisme partiel. Car toutes les données sont, au même titre, des données. Toutes les données s'offrent comme matériaux pour la compréhension. Et comme l'exclusion de toute compréhension est impossible, l'esprit qui essaie d'obtenir un insight dans certains cas et se refuse à tenter de parvenir à un insight dans d’autres cas ne présentant pas de différence significative, accuse une démarche incohérente. Et s'il y a une intelligibilité à connaître, qui est immanente à l'univers des données, une telle intelligibilité concerne les choses tout autant que les événements et les schèmes de récurrence. Car les choses doivent être saisies dans les données; leurs nombres et leur différenciation, leur distribution et leurs concentrations, leur émergence et leur survie donnent lieu à des questions qui exigent une réponse. Il n’est pas possible d'échapper à une telle exigence en invoquant la sagesse divine et la divine providence, puisqu'un tel recours renforce le rejet de l’obscurantisme et fournit un argument de plus pour l'affirmation d'un ordre intelligible immanent à l'univers visible. Aucune réponse satisfaisante ne peut non plus être axée sur la nécessité des déterministes, car les résidus statistiques constituent un fait, ni sur le hasard des indéterministes, puisque le hasard est un défaut résiduel d'intelligibilité, ni sur les cycles éternellement récurrents des aristotéliciens, puisque de tels cycles se fondent sur une surestimation de l'influence des sphères célestes. Il semble donc, autrement dit, que le postulat séquentiel n'est menacé par aucun concurrent sérieux.

Nous avons présenté quatre postulats. Ces quatre postulats pris semble étendent l'application de la probabilité émergente à la différenciation, aux nombres, à la distribution, au développement, à la survie et à la désintégration des choses de même qu'aux schèmes de récurrence. De plus, l'affirmation de cette extension est, au moins autant que l'affirmation originale, générique et méthodologique. Elle repose sur le principe selon lequel les données doivent être comprises, et la compréhension saisit des unités concrètes, des relations systématiques et des probabilités non systématiques d'existence et d'occurrence. Selon cette affirmation, la recherche avance dans une direction déterminée et cette direction implique une probabilité émergente de l'existence de choses et de schèmes. L'affirmation s'arrête là, car elle laisse aux personnes compétentes dans des domaines spécialisés le soin d'élaborer des énoncés précis sur le dévoilement de la probabilité émergente généralisée.

6 Des espèces ayant une fonction explicative

De même qu'il existe des classifications fondées sur les rapports des choses avec nos sens, il y a des classifications fondées sur les relations existant entre les choses. Ces dernières classifications sont explicatives, et elles impliquent non seulement des genres explicatifs mais aussi des espèces explicatives.

Les espèces explicatives présentent une notion clé : toute espèce inférieure de choses Chi possédant des conjugats Ci et présentant des schèmes Si admet une série d'agrégats fortuits d'événements, disons Eijm, Eijn, Eijo, … à laquelle correspond une série de conjugats Cjm, Cjn, Cjo, ... d'un genre supérieur de choses Chj.

Supposons par exemple que Chi représente les éléments subatomiques, Ci les termes définis implicitement par les lois régissant ces éléments et Si toutes les combinaisons de lois qui donnent lieu aux schèmes de récurrence pour les événements subatomiques. Les termes de la série Eijx représentent donc une séquence d'agrégats d'événements subatomiques, où chaque agrégat est purement fortuit du point de vue des lois et des schèmes subatomiques. Ces agrégats fortuits peuvent être représentés par des images symboliques, et ces images présentent des indices menant à des insights qui appartiennent au point de vue supérieur de la chimie. De tels insights forment deux niveaux. Au premier niveau se manifeste la série de relations qui constitue la table périodique; ces relations définissent implicitement les conjugats Cjx; et ces conjugats différencient les éléments chimiques qui sont les choses Chj, tout en constituant le système supérieur qui rend systématiques les agrégats fortuits Eijx. Et au second niveau apparaît la série innombrable des composés chimiques, où les combinaisons d'agrégats Eijx donnent lieu à de nouveaux agrégats Eijy, plus vastes, qui deviennent systématiques en fonction des conjugats Cjy..

Supposons ensuite que Chi représente les éléments et les composés chimiques, Ci les conjugats définis implicitement par leurs lois, et Si les schèmes de récurrence qui peuvent être expliqués par les lois chimiques. Supposons aussi que les termes de la série Eijx représentent des agrégats de processus chimiques, chacun de ces agrégats étant purement fortuit du point de vue chimique. Il est possible d'imaginer symboliquement de telles variétés fortuites, qui présenteront des indices menant à des insights appartenant au point de vue supérieur de la biologie. Et ces insights se produisent eux aussi à deux niveaux. Les agrégats Eijx varient en fonction des différents genres de cellules; les agrégats d'agrégats, par exemple Eijy, varient en fonction des différents genres de choses vivantes multicellulaires. Les choses Chj constituent la série des espèces biologiques. Elles forment les systèmes supérieurs qui rendent systématiques les agrégats fortuits Eijx et Eijy. Les termes définis par les relations des systèmes supérieurs sont les conjugats Cjx, Cjy, qui varient en fonction des variations de type des agrégats de processus Eijx, Eijy.

Les espèces chimiques et les espèces biologiques sont issues de la même structure formelle, mais la plus grande complexité des espèces biologiques nécessite leurs caractéristiques dynamiques marquées. Une inspection de la table périodique révèle que certains de ses éléments sont extrêmement inertes, d'autres, très instables, alors que certains éléments présentent des possibilités de combinaison réduites, et certains autres des possibilités plus grandes. Tous les éléments et composés chimiques ne se prêteront donc pas également aux agrégats de processus devant faire l’objet d'une systématisation sur le plan biologique. De plus, dans un univers où les événements concrets ne sont jamais que probables, le système biologique supérieur aura pour fonction non seulement de systématiser ce qui autrement serait fortuit, mais aussi d'écarter ce qui est devenu des matériaux neufs, ineptes et objets d’intussusception. Comme la prestation de cette double fonction par le système n'est que probable, il en résulte une troisième fonction : une fonction de reproduction, de constitution d'un nouvel exemplaire du système à même des matériaux neufs. Et le système peut modifier ses assises. Au lieu de ne maintenir et ne reproduire qu'une seule cellule, il peut maintenir et reproduire une variété ordonnée de cellules; un tel changement implique une nouvelle dimension de croissance et de différenciation dans les fonctions du système. Ainsi, les espèces biologiques constituent une série de solutions au problème de la systématisation des agrégats fortuits de processus chimiques. Des changements mineurs dans les agrégats sous-jacents entraînent des variations au sein des espèces; des changements majeurs, surmontés avec succès, entraînent de nouveaux types de solutions et donc de nouvelles espèces. L'existence d'une série de tels changements majeurs constitue le contenu biologique du postulat séquentiel de la probabilité émergente généralisée.

La troisième application de la notion clé prend comme niveau inférieur l'organisme biologique et comme système supérieur la sensibilité animale. Nous avons déjà traité de la configuration d'expérience biologique et de sa correspondance avec les fonctions d'exigences neurales sous-jacentes. Les conjugats supérieurs Cjx sont maintenant définis implicitement par les lois du stimulus psychique et de la réponse psychique, et ces conjugats rendent systématiques des agrégats d'événements neuraux Eijx, qui autrement seraient purement fortuits. Ces événements neuraux se produisent toutefois à l'intérieur d'un système nerveux déjà constitué, qui serait pour une grande part dépourvu de fonction sans l'existence du système psychique supérieur qui l'informe.

Nous nous trouvons ainsi devant un fait fondamental qu'un point de vue mécaniste tendait à ignorer et à obscurcir : l'importance de l'intelligibilité immanente ou de la conception constitutive s'accroît lorsque l'on passe de systèmes supérieurs à d'autres systèmes encore plus élevés. La table périodique des éléments chimiques est dominée par des nombres atomiques et des poids atomiques qui sont expliqués par des entités subatomiques sous-jacentes. Un premier degré de liberté se manifeste dans la vaste diversité des composés chimiques, où des agrégats configurés d’agrégats rendent indirectes les limitations subatomiques. Un deuxième degré de liberté apparaît dans la plante multicellulaire; chaque cellule est un agrégat d'agrégats, et la plante constitue non seulement un agrégat de cellules, mais elle est l'agrégat déterminé par ses propres lois de développement et de croissance. Un troisième degré de liberté se révèle dans l'animal, chez qui le deuxième degré est exploité pour fournir les matériaux pour le système supérieur de la conscience biologique. Autrement dit, comme la structure multicellulaire constitue un agrégat d'agrégats d'agrégats d'agrégats contrôlé de façon immanente, il est donc possible qu'un système nerveux organique existe, correspondant à un système psychique qui lui soit supérieur. Par conséquent, même si les éléments chimiques apparaissent dominés par les variétés qu'ils systématisent, une structure multicellulaire est dominée par une idée qui se déploie dans le processus de la croissance, et cette idée peut elle-même être subordonnée à l'idée supérieure du stimulus conscient et de la réponse consciente. Même si les composés chimiques et les entités unicellulaires systématisent des agrégats qui, au moins initialement, sont constitués de façon non systématique, les formations multicellulaires systématisent les agrégats qu'elles assemblent elles-mêmes de façon systématique. Cela entraîne un énorme changement : ce ne sont plus les matériaux à systématiser qui sont importants et significatifs, mais la série conditionnée de choses et de schèmes qui représente des possibilités de systématisation. Les plantes et les animaux ne peuvent certes émerger sans l'agrégation initiale d'éléments chimiques dans leur cellule initiale, ou sans un environnement où se trouvent les schèmes de récurrence possibles et probables dans lesquels ils fonctionnent. Il y a pourtant, semble-t-il, une différence énorme ente l'accomplissement de ces conditions nécessaires et la plante ou l'animal développé. Et cette différence se fonde sur le développement dont la base ultime ne réside pas dans des conditions ou des événements extérieurs mais dans le domaine de la possibilité intelligible.

Les implications de la probabilité émergente diffèrent donc tout à fait de celles de l'accumulation graduelle de petites variations, une notion qui évoque Darwin. L'élément fondamental de la probabilité émergente est la série conditionnée de choses et de schèmes. Cette série se réalise de façon cumulative, en accord avec des tables de probabilités successives. Une espèce n'est toutefois pas conçue comme un agrégat accumulé de variations théoriquement observables. Elle constitue au contraire une solution intelligible à une difficulté que pose la vie dans un environnement donné, où la vie représente une systématisation supérieure d'une agrégation contrôlée d'agrégats d'agrégats d'agrégats, et où l'environnement tend à être constitué de plus en plus par d'autres choses vivantes Cette notion de l'intelligibilité de l'espèce diffère grandement des Formes éternelles de Platon ou même de ce que l'on considère comme le transfert aristotélicien des Formes depuis leur paradis noétique jusque dans les choses. Elle ne sort toutefois pas la notion d'espèce du domaine de l’intelligible pour la situer dans quelque agrégation de qualités sensibles. Les espèces ultérieures constituent des solutions à des problèmes concrets dans des circonstances concrètes, solutions qui tiennent compte de solutions antérieures et, de fait, prennent appui sur ces solutions antérieures, mais une solution est le genre de chose qu'atteint l'insight et non une chose résultant des différences observables accumulées.

Une autre remarque s'impose. Un exposé explicatif sur les espèces animales différenciera les animaux en établissant leurs différences psychiques, et non leurs différences organiques. Il existe bien sûr de nombreuses raisons d'attribuer à la biologie, et non à la psychologie, l'étude des animaux. Premièrement, la conscience animale ne nous est pas accessible. Deuxièmement, il est difficile d'étudier indirectement la psychè de l'animal en observant son comportement, car ce n'est pas un fait de comportement particulier qui est significatif, mais la gamme des différents modes de comportement, relative à une autre gamme de circonstances significatives différentes. En troisième lieu, une étude indirecte de la psychè faisant appel à sa base neurale est entravée par la difficulté particulière d’une correspondance qui relie des systèmes de conjugats inférieurs et supérieurs distincts, et non pas des conjugats définis par un même système de lois. Quatrièmement, il est beaucoup plus facile de décrire des organes et des fonctions. Cinquièmement, un tel travail descriptif peut se concilier plus facilement avec la notion selon laquelle la science a trait à des « corps ». Et pourtant ce ne sont pas des « corps » qui sont objet de la science, mais les unités intelligibles que sont les choses. La science décrit, mais c'est en vue d'une démarche explicative qu'elle décrit. Et son propos n’est pas de suivre une voie de moindre résistance, mais de triompher en surmontant des difficultés apparemment insolubles. Bref, les raisons invoquées ne sont que des excuses. Elles ne tiennent pas devant le fait que l’animal appartient à un genre explicatif qui dépasse celui de la plante. Ce genre explicatif est centré sur la sensibilité; ses différences spécifiques sont des différences de sensibilité; et c'est dans des différences de sensibilité que doit se trouver la base des différences de structure organique, puisque cette structure, comme nous l'avons vu, possède un degré de liberté limité mais non contrôlé par les matériaux sous-jacents et les circonstances extérieures.

La quatrième application de la notion clé nous amène à l'être humain. De même que l'appétit et la perception sensibles sont un système supérieur du processus organique, ainsi la recherche et l'insight, la réflexion et le jugement, la délibération et le choix constituent un système supérieur du processus sensible. Le contenu des images fournit les matériaux de la compréhension et de la pensée mathématiques. Le contenu des données sensibles fournit les matériaux de la méthode empirique. La tension entre l'intelligence non complètement développée et la sensibilité non parfaitement adaptée fonde la dialectique de l'histoire individuelle et sociale.

Nous avons déjà montré comment l'expérience humaine, dans la libération esthétique, échappe aux limites de la configuration biologique, et comment la libération pratique ultérieure de la vie humaine se réalise dans la mesure où l'être humain saisit des schèmes de récurrence possibles et accomplit par son agir les conditions de leur réalisation. Nous devons maintenant porter attention à la racine de ces libérations. Elle tient à deux faits. D'une part, la recherche et l'insight ne sont pas tant un système supérieur qu'une source perpétuelle de systèmes supérieurs : la tâche fondamentale de la vie humaine consiste donc à réfléchir sur les systèmes et à les juger, à délibérer au sujet de leur mise en œuvre et à faire des choix entre diverses possibilités. D'autre part, il peut y avoir en l'être humain une source perpétuelle de systèmes supérieurs puisque les matériaux d'une telle systématisation ne sont pas inscrits dans la constitution de l'être humain. Pour entreprendre un nouveau mode de vie, l'animal devrait non seulement avoir une nouvelle sensibilité mais aussi disposer d'un nouvel organisme. Une espèce animale représente une solution au problème que pose la vie; une nouvelle solution constituerait donc une nouvelle espèce. Pour qu'un animal commence à vivre d'une façon tout à fait nouvelle, il faudrait non seulement que sa sensibilité soit modifiée, mais aussi que soit modifié l'organisme que la sensibilité systématise. Chez l'être humain par contre une nouvelle branche des mathématiques, un nouveau point de vue scientifique, une civilisation nouvelle, une philosophie nouvelle se fondent, non pas sur une sensibilité nouvelle, mais simplement sur une façon nouvelle de porter attention aux données et de former des combinaisons de combinaisons de combinaisons de données. Voir et entendre, goûter et humer, imaginer et sentir sont autant d'événements auxquels correspond une base neurale; par contre, chercher et comprendre constituent d'autres événements dont la base se trouve non pas dans une structure neurale, mais dans une structure de contenus psychiques. La sensation suppose les organes des sens; mais la compréhension n'est pas un autre type de sensation faisant appel à un autre type d’organe sensoriel. La compréhension opère en fonction du contenu de la sensation et de l'imagination; elle représente un degré de liberté encore plus élevé. Une formation multicellulaire est une agrégation d'agrégats d'agrégats d'agrégats, dirigée de façon immanente. La sensibilité constitue un système supérieur d'événements, qui autrement seraient fortuits, au sein de l'agrégation dirigée de façon immanente. L'intelligence est la source d'une séquence de systèmes unifiant et reliant des agrégats de contenus sensibles, qui autrement seraient fortuits. De même que les fameuses expériences sur les oursins révèlent la direction immanente de l'agrégation des agrégats d'agrégats d'agrégats, ainsi la censure constructive et répressive exercée préconsciemment par l'intelligence révèle une direction immanente supérieure à la première, qui contrôle les contenus sensibles et imaginaires devant émerger dans la conscience.

L'être humain est donc à la fois genre explicatif et espèce explicative. Genre explicatif, puisqu'il représente un système supérieur, au-delà de la sensibilité. Ce genre coïncide toutefois avec une espèce, car il ne constitue pas seulement un système supérieur, mais une source de systèmes supérieurs. Chez l'être humain se produit la transition de l'intelligible à l’intelligent.

7 Résumé et conclusion

Au cours des chapitres précédents, le lecteur s'est peut-être souvent demandé — au point d'en être agacé — pourquoi nous n'avons pas abordé dès le point de départ la notion de chose, pourtant simple et obvie. Il conviendra peut-être maintenant que cette notion n'est pas si simple ou obvie qu'elle pouvait le paraître, et que, les choses étant des synthèses concrètes de l'objet et du sujet, nous ne pouvions les aborder qu'une fois assemblés les éléments à synthétiser.

C'est du côté du sujet que se pose la difficulté fondamentale. Le sujet est exposé à une tension dialectique dont il ne peut avoir conscience qu’après avoir saisi ce que sont et ce que ne sont pas la recherche, l’insight et la conception, en regard des données sensibles et des images schématiques. C'est pourquoi notre tâche première était de clarifier la nature de l'insight; nous y avons consacré nos cinq premiers chapitres. Une fois posés ces fondements, nous avons construit une théorie pure du sens commun, puis exposé ses incidences dialectiques. Il nous fallait poser tous ces éléments avant de pouvoir espérer établir une distinction effective entre les choses et les « corps », c'est-à-dire entre, d'une part, les unités intelligibles dont la saisie ne peut se produire qu'au sein de la configuration d'expérience intellectuelle et, d'autre part, les exemplaires extrêmement convaincants du « déjà, dehors, là, maintenant, réel », qui ne sont pas et ne peuvent pas être soumis au questionnement, non seulement par la conscience animale, mais également dans la perspective de la distorsion cognitive générale du sens commun.

Si notre distinction a été établie de façon effective, elle ne convaincra pas pour autant tous les lecteurs. Car la distinction est l'œuvre de l’intelligence qui opère dans la configuration d'expérience intellectuelle. Personne ne peut espérer vivre exclusivement dans cette configuration d’expérience. Dès que nous quittons cette configuration pour nous situer dans la configuration d'expérience dramatique des relations interpersonnelles ou dans la configuration d'expérience pratique de nos tâches quotidiennes, les choses comme unités intelligibles reprennent à nos yeux I’apparence de spéculations irréelles, alors que les « corps » ou les exemplaires du « déjà, dehors, là, maintenant, réel » retrouvent en nous le pouvoir incontesté qu'ils ont acquis au cours de notre petite enfance. Parvenir à une position critique, ce n'est donc pas seulement distinguer nettement les choses et les « corps », c'est aussi établir une distinction entre ses différentes configurations d'expérience et refuser de s'engager intellectuellement à moins d'opérer dans la configuration d'expérience intellectuelle. La difficulté à atteindre une pleine position critique explique par contre la variété illimitée des positions philosophiques que Kant déplorait à juste titre. Seule une analyse dialectique fondée sur la position critique intégrale peut permettre d'espérer l'établissement d'une philosophie des philosophies de la façon entièrement réflexive qu'a amorcée Hegel, même si sa tentative était imparfaite, philosophie des philosophies que réclame encore l'époque moderne. Mais pour approfondir ces considérations il nous faut manifestement répondre d'abord aux questions qui se posent sur la nature de la conscience rationnelle, de la réflexion critique, du jugement, des notions de l'être et de l'objectivité.

Pour aborder ces grandes questions, qui appartiennent à des chapitres ultérieurs, nous devons passer des incidences dialectiques de la chose comme sujet, à la chose comme objet. Les choses sont des unités intelligibles concrètes. À ce titre, elles sont toutes semblables. Et pourtant elles appartiennent à des genres différents, non seulement lorsqu'elles sont décrites en fonction de leurs rapports avec nous, mais encore davantage lorsqu'elles sont expliquées en fonction de leurs relations réciproques. Car il y a une succession de points de vue supérieurs; chacun de ces points de vue est exprimé dans son propre système de corrélations et de conjugats définis implicitement. Et chaque système successif rend systématique ce qui autrement serait purement fortuit selon le point de vue précédent. Ainsi se déploie une démarche du subatomique au chimique, du chimique au biologique, du biologique au sensible, et du sensible à l'intelligent. De plus, la probabilité émergente acquiert une portée plus grande et réalise de façon cumulative, en accord avec des tables successives de probabilités, une série conditionnée non seulement de schèmes de récurrence mais aussi de choses. La série conditionnée révèle, en plus d'une systématisation croissante d'événements, que les possibilités sérielles se libèrent de plus en plus du carcan des limitations et des restrictions imposées par les réalisations antérieures. Les plantes et, dans une plus large mesure, les animaux fonctionnent non pas dans un schème de récurrence particulier, mais dans une gamme quelconque parmi des gammes toujours croissantes de schèmes. L'être humain invente ses propres schèmes et produit par son travail et ses conventions les conditions de leur existence effective. De plus, il existe une orientation immanente à l'agrégation des agrégats au sein des formations multicellulaires, qu'exploitent les plantes et les animaux. Et la censure exerce une orientation immanente similaire sur les contenus qui doivent émerger dans la conscience. Dans le cas restreint de l'être humain, l'intelligible cède donc le pas à l'intelligent, et le système supérieur est remplacé par une source permanente de systèmes supérieurs.

À cette vision des choses s'opposent d'autres visions. Les tenants du mécanisme non critique supposent que les choses sont des « corps » et que les unités et systèmes saisis par l'intelligence représentent des contenus purement subjectifs d'activités purement subjectives. Bien sûr, si la subjectivité est simplement l'opposé du « corps », alors ce que saisit l'intelligence sera purement subjectif. Il n'est toutefois pas du tout évident que « corps » et « objectivité » soient des termes interchangeables. Les adeptes d'un réalisme non critique contesteront notre exposé sur les genres et les espèces explicatifs. Selon leur point de vue, la science empirique permet de comprendre les phénomènes et non la réalité. Au-delà des unités et des relations saisies par le scientifique existe une réalité plus profonde, une essence métaphysique, qu'appréhende l'intuition philosophique. Mais quelle est cette intuition philosophique? J'ai cherché à la cerner, mais en vain. Rien ne me permet d'en affirmer l'occurrence, et rien ne m'empêche d’identifier cette prétendue essence métaphysique avec la notion de « corps », déjà définie de façon très précise.

À part le mécanisme non critique et le réalisme non critique, il existe toute une variété de positions plus ou moins critiques. Avant de les affronter, posons-nous une question passablement pertinente. Nous avons jusqu’ici traité de l'insight, de ce qui constitue la compréhension. Or la compréhension accuse, entre autres caractéristiques particulièrement évidentes, une propension à être incomplète, inadéquate, erronée. Ce que nous avons avancé au sujet des mathématiques, de la science empirique, du sens commun, des choses, est peut-être tout à fait cohérent et intelligible. Mais ce n'est pas suffisant. Nos affirmations sont-elles justes? En est-il bien ainsi? N'aurions-nous proposé que de vaines spéculations?

Notre réponse à ces questions comporte trois volets. En ce qui a trait à nos affirmations, il suffisait qu'elles soient cohérentes et intelligibles; car notre propos était de dévoiler la nature de l'insight et d'indiquer son rôle fondamental dans la connaissance humaine. L'existence de points de vue à la fois plus cohérents, plus intelligibles et plus satisfaisants que le nôtre au sujet des mathématiques et de la science empirique, du sens commun et des choses, ne changera rien à notre exposé sur l'insight : elle le confirmera au contraire. Deuxièmement, nous avons soulevé le deuxième type de questions : « En est-il bien ainsi? » Les questions de ce type relèvent non pas de la recherche intelligente mais de la réflexion critique. C'est à de telles questions et à la possibilité d'y répondre que sont consacrés les prochains chapitres. Troisièmement, comme un exposé sur l'insight est un exposé sur la méthode et par conséquent un exposé sur ce que la méthode doit nécessairement produire au terme de la recherche, de même un exposé sur la réflexion critique et sur la possibilité du jugement révélera des jugements inévitables. Ces jugements inévitables nous permettront de déterminer si nous nous sommes livré oui ou non à de vaines spéculations.


a Materiæ dispositæ advenit formæ : cet axiome est posé par saint Thomas d'Aquin, du moins en substance. Voir la Somme contre les gentils 2, 19 : « Quando materia iam perfecte disposita est ad formam, eam recipit in instanti » (« la matière reçoit la forme en un instant lorsqu'elle y est parfaitement disposée »); et dans la Somme théologique I-II, Q. 112, a.3 obj.3 : « cum igitur forma naturalis ex necessitate adveniat materiæ dispositæ » (« Donc, puisque la forme naturelle est donnée nécessairement à la matière, quand celle-ci est disposée à la recevoir... ») [Paris, Le Cerf, 1984].


1 [Au sujet de la matière comme principe d'individuation, voir ARISTOTE, Métaphysique, VIII, 2; dans cet ouvrage, Aristote présente une définition de la matière première: VII, 3, 1029a 19-21].

2 Ernst CASSIRER, Substance et fonction. Éléments pour une théorie du concept, traduction de P. Caussat, Paris, éd. de Minuit, 1977.

3 La notion du « moi » et du « mien » présente une dualité et une ambiguïté parallèles. Il y a « le corps », et il y a « mon corps ». Il y a les choses qui sont comprises et vérifiées, et il y a le sujet intelligemment et rationnellement conscient, dont il sera question au chapitre 11. Selon H.S. SULLIVAN (The Interpersonal Theory of Psychiatry p. 136-141), la notion de « mon corps » tire son origine de l'activité infantile de succion du pouce. Cette activité répond à un besoin, puisque l'énergie disponible pour la prise de nourriture excède le besoin de nourriture. Elle répond à un besoin d'une façon exceptionnelle, puisque la bouche et le pouce sont tous deux à la fois objet et instrument de sensation. Et elle se produit au commandement du nourrisson lui-même, sans qu'il ait à pleurer pour obtenir l'aide de sa mère. Ainsi, manifestement, une conscience empirique peut émerger d'un centre de pouvoir et d'autosatisfaction. Il est non moins manifeste que le moi empiriquement conscient est tout aussi irréductible dans un théorie de champ des relations interpersonnelles que l'atome de jadis dans la théorie physique moderne. Ainsi, à l'instar de Cassirer qui s'attaque à la notion de chose, Sullivan s'attaque à l'illusion d'une individualité unique. Les deux points de vue ont même mérite et accusent, il me semble, le même défaut.

 

 

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