Les oeuvres de Bernard Lonergan
Pour une méthode en théologie: ch. 5 - Les fonctions constituantes de la théologie

 

PREMIÈRE PARTIE

Les appuis de la méthode

 

5

Les fonctions constituantes de la théologie

Introduire une méthode en théologie équivaut à envisager la théologie comme un ensemble d'opérations reliées entre elles, susceptibles d'être reproduites et progressant de manière cumulative vers un but idéal. Cependant, puisque la théologie contemporaine se ramifie en plusieurs branches, il ne faut pas la concevoir comme un seul ensemble d'opérations reliées entre elles, mais comme une série d'ensembles interdépendants. Pour exposer cette conception de la théologie, nous commencerons par distinguer trois types de spécialisation : selon le champ de recherche, selon les matières et selon les fonctions constituantes. Nous décrirons ensuite les huit fonctions constituantes de la théologie, nous établirons les fondements de cette division et nous en exposerons les avantages. Nous montrerons enfin comment les fonctions s'articulent avec la religion et entre elles en un tout dynamique.

1. Trois types de spécialisation

La spécialisation peut se réaliser de trois manières : en divisant et en subdivisant le champ des données, en classant les résultats des recherches, en repérant et en caractérisant les étapes du processus qui va des données aux résultats.

La spécialisation en fonction du champ à explorer est la plus facile à comprendre. À mesure que le temps passe, que les centres d'éducation augmentent, que les périodiques se multiplient et que les monographies se succèdent à intervalles rapprochés, il devient de plus en plus difficile pour les érudits de se tenir au fait de tout ce qui se publie dans leur domaine. Bon gré mal gré, il faut accepter une division du travail ; on y arrive en divisant et en subdivisant la masse des données pertinentes. Ainsi les études bibliques, patristiques, médiévales, ou encore celles qui portent sur la Réforme constituent des genres qui renferment chacun des espèces et des sous-espèces, de telle sorte que le spécialiste devient celui qui en sait de plus en plus sur un secteur de moins en moins étendu.

La spécialisation en fonction des départements ou des matières nous est la plus familière, car chacun de nous a déjà suivi des cours sur telle ou telle matière dans un département. Ce qu'on divise maintenant, ce n'est plus le champ des données à explorer, mais ce sont les résultats des recherches à communiquer. Là où, auparavant, la division s'établissait en fonction d'éléments matériellement identifiables, c'est maintenant un classement par concepts qui différencie les départements d'une faculté et les matières enseignées. Là où une spécialisation d'après le champ de recherche distinguerait, dans l'Ancien Testament, la Loi, les prophètes et les livres historiques et sapientiaux, une spécialisation selon les matières établirait une distinction entre les langues sémitiques, l'histoire d'Israël, les religions du Proche Orient ancien et la théologie chrétienne.

La spécialisation fonctionnelle, pour sa part, identifie et distingue des stades successifs dans le processus qui va des données aux résultats. La critique textuelle par exemple, vise à déterminer ce qui a été écrit. L'interprète ou le commentateur prend la relève là où s'arrête l'expert en critique textuelle ; son objectif consiste à déterminer ce que l'auteur a voulu dire. L'historien entre en jeu à un troisième niveau ; il réunit des textes déjà interprétés et il s'efforce d'en constituer un seul récit ou une vue d'ensemble.

Pour prendre un exemple d'un tout autre ordre remarquons que seuls les praticiens de la physique ont la connaissance et l'habileté requises pour utiliser un cyclotron. Mais seuls les théoriciens de la physique sont capables de dire quelles expériences il vaut la peine d'entreprendre et, quand on les mène à bien, quelle est la portée des résultats obtenus. Ici encore, un même processus de recherche se divise en stades successifs, dont chacun constitue une fonction distincte.

Notons que de telles fonctions sont intrinsèquement reliées les unes aux autres, étant les parties successives d'un seul et même processus. Les parties antérieures restent incomplètes sans les suivantes, tandis que ces dernières présupposent et complètent les premières. Bref, les diverses étapes sont fonctionnellement interdépendantes.

Pareille interdépendance s'avère du plus haut intérêt méthodologique. D'abord, sans porter aucun préjudice à l'unité de la théologie, elle permet de diviser et de clarifier le processus qui va des données aux résultats. Ensuite, elle établit un lien méthodique entre la spécialisation d'après les champs de recherche, basée sur une division des données, et la spécialisation d'après les matières, basée sur un classement des résultats. Enfin, l'unité entre les fonctions finira, je pense, par l'emporter sur la fragmentation indéfinie de la spécialisation selon les champs de recherche, ou tout au moins à la contrebalancer.

2. Une division en huit parties

Nous nous proposons, dans cette section, de décrire brièvement les huit fonctions constituantes de la théologie : la recherche des données, l'interprétation, l'histoire, la dialectique, l'explicitation des fondements, l'établissement des doctrines, la systématisation et la communication. Nous essaierons ensuite de justifier cette division et d'en préciser la signification et les conséquences. Pour le moment, nous ne voulons que fournir une indication préliminaire de la signification pratique de la spécialisation fonctionnelle en théologie.

1) La recherche des données (research) procure à la théologie les données dont elle a besoin. Elle est générale ou spéciale. La recherche spéciale s'applique à recueillir les données qui touchent à une question ou à un problème particulier, comme la pensée de M. X... sur la question Y. Cette recherche avancera d'autant plus rapidement et efficacement qu'elle sera familière avec les instruments que fournit la recherche générale. Celle-ci repère des villes antiques, les fouille et en dresse les plans. Elle remplit les musées et reproduit ou copie les inscriptions, les symboles, les images et les statues. Elle déchiffre les écritures et les langues inconnues. Elle rassemble et catalogue les manuscrits en vue d'éditions critiques. Elle dresse des index, des tableaux, des répertoires, des bibliographies, des abrégés, des bulletins, des manuels, des dictionnaires et des encyclopédies. Un jour, peut-être nous offrira-t-elle un système complet de recherche documentaire.

2) Tandis que la recherche des données rend accessible ce qui a été écrit, l'interprétation s'efforce d'en comprendre la signification. Elle saisit le sens de l'écrit dans son propre contexte historique, en accord avec son propre mode et son propre niveau de pensée et d'expression, et en tenant compte des circonstances et de l'intention de l'auteur. Il en résulte un commentaire ou une monographie. C'est là une entreprise semée d'embûches, que compliquent aujourd'hui des problèmes nouveaux de théorie de la connaissance, d'épistémologie et de métaphysique. Nous y reviendrons au chapitre concernant l'herméneutique.

3) L'histoire est fondamentale, spéciale ou générale.

L'histoire fondamentale nous apprend où (lieux, territoires) et quand (dates, périodes) qui (personnes, peuples) a fait quoi (vie publique, actes extérieurs) pour atteindre tel succès, subir tel revers ou exercer telle influence. Elle présente donc, de manière aussi spécifique et précise que possible, les caractéristiques les plus facilement observables et identifiables des actions humaines distribuées dans l'espace et le temps.

L'histoire spéciale traite de mouvements culturels (langage, art, littérature, religion), institutionnels (famille, mœurs, société, éducation, État, loi, Église, secte, économie, technologie) ou doctrinaux (mathématiques, sciences de la nature, sciences humaines, philosophie, histoire, théologie).

L'histoire générale n'est peut-être qu'un idéal. Elle consisterait en une histoire fondamentale éclairée et complétée par les multiples travaux de l'histoire spéciale. Elle offrirait une vue globale ou s'en approcherait, car elle présenterait l'information, la compréhension, le jugement et l'évaluation de l'historien sur l'ensemble des mouvements culturels, institutionnels et doctrinaux en situation.

L'histoire comme fonction constituante de la théologie s'intéresse, à des degrés divers et de façons variées, à l'histoire fondamentale, spéciale et générale. Dans l'ensemble, elle présuppose l'histoire fondamentale. Son intérêt principal se concentre sur l'histoire doctrinale de la théologie chrétienne, sur ses racines et ses ramifications dans l'histoire culturelle et institutionnelle de la religion chrétienne et des églises et sectes chrétiennes. Elle ne peut non plus demeurer à l'écart de l'histoire générale, car c'est uniquement au sein d'une vue d'ensemble qu'on saisit les différences entre les églises et les sectes chrétiennes, les relations qui existent entre différentes religions, et le rôle du christianisme dans l'histoire du monde.

Nous reviendrons plus tard sur l'histoire. Tout comme l'herméneutique, la pensée et la critique historiques contemporaines, en plus de leurs tâches spécifiques, ont dû faire face aux problèmes philosophiques fondamentaux de notre temps.

4) Notre quatrième fonction constituante est la dialectique.

Ce nom a déjà reçu plusieurs acceptions, mais le sens que nous y mettons est assez simple. La dialectique s'occupe du concret, du dynamique et du contradictoire, et trouve donc d'abondants matériaux dans l'histoire des mouvements chrétiens. D'entrée de jeu, en effet, tous les mouvements sont concrets et dynamiques ; d'autre part, les mouvements chrétiens ont été marqués par des conflits externes et internes, qu'on envisage soit le christianisme dans son ensemble, soit telle église ou communion ecclésiale importante.

Les matériaux de la dialectique sont donc, en premier lieu, les conflits qui affectent les mouvements chrétiens. Mais à ces derniers s'ajoutent les conflits secondaires qui se manifestent entre les descriptions historiques de même qu'entre les interprétations théologiques des mouvements en cause.

Tels sont les matériaux de la dialectique. Mais il faut également mentionner son objectif, objectif ambitieux et lointain. Semblable aux sciences empiriques, qui visent à une explication complète de tous les phénomènes, la dialectique vise à acquérir un point de vue englobant. Elle cherche une base unique ou un unique ensemble de bases rattachées les unes aux autres, d'où elle tentera de comprendre le caractère, les oppositions et les relations des nombreux points de vue qui entrent en conflit dans les mouvements chrétiens, l'histoire qu'on en fait et l'interprétation qu'on en donne.

En plus des conflits qui s'élèvent entre les chrétiens et de l'objectif lointain que représente la recherche d'un point de vue englobant, il y a le fait, passé et actuel, des nombreux points de vue divergents qui sont à la source des conflits. Ces points de vue se manifestent dans les confessions de foi et dans les savants ouvrages des apologètes. Mais ils sont également présents, souvent d'une manière plus vitale, dans les présupposés et les absences d’insight qui passent inaperçus, dans les préférences et les aversions, dans les options tranquilles mais résolues des érudits, des écrivains, des prêcheurs et des fidèles auxquels ils s'adressent.

L'étude de ces points de vue nous conduit, par-delà le fait, jusqu'aux raisons du conflit. En comparant ces points de vue, le dialecticien mettra en lumière le cas précis où leurs différences s'avèrent irréductibles, celui où elles s'avèrent complémentaires et susceptibles d'entrer dans un ensemble plus vaste, et enfin celui où l'on peut les considérer comme les stades successifs d'un même processus de développement.

Ce travail de comparaison reste insuffisant sans une critique. Certains points de vue se révèlent incohérents, et l'on peut inviter ceux qui les soutiennent à progresser vers une position cohérente. Certaines raisons invoquées par des croyants ne sont pas légitimes, et le christianisme n'a rien à perdre en éliminant les raisons non fondées, les explications ad hoc, les stéréotypes qui engendrent la suspicion, le ressentiment, la haine et la malveillance. Toutes les différences irréductibles ne sont pas des différences capitales, et celles qui ne le sont pas peuvent être mises au deuxième, au troisième ou au quatrième rang pour permettre à l'attention, à l'étude et à l'analyse de se consacrer à celles qui s'avèrent sérieuses et profondes.

Par dialectique, on entend donc une apologétique généralisée, élaborée dans un esprit œcuménique, qui vise en dernier ressort à un point de vue englobant et qui avance vers cet objectif en reconnaissant les différences, en cherchant quels sont leurs enracinements réels ou apparents et en éliminant les oppositions inutiles.

5) Comme la conversion est à la base de la vie chrétienne, une objectivation de la conversion constituera les fondements de la théologie.

Nous entendons par conversion une transformation du sujet et de son monde. Il s'agit normalement d'un processus qui s'étend sur une longue période, bien que la reconnaissance explicite de cette transformation puisse se concentrer en quelques jugements et décisions d'importance. On ne saurait pourtant ramener la conversion à un pur développement ou même à une série de développements, car elle consiste plutôt en un changement – sans doute préparé – de parcours et de direction. C'est comme si l'on ouvrait les yeux pour la première fois et que son monde antérieur s'évanouissait et disparaissait. Il en émerge quelque chose de nouveau, qui entraîne une suite de développements imbriqués et cumulatifs à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la vie humaine.

La conversion est une expérience existentielle, intensément personnelle et tout à fait intime. Mais elle n'est pas si privée qu'on puisse la qualifier de solitaire. Elle peut se produire chez plusieurs et ceux-ci peuvent se convertir et former une communauté pour se soutenir les uns les autres dans cette transformation d'eux-mêmes et pour s'entraider dans leur réponse aux exigences et dans la réalisation des promesses de leur vie nouvelle. Enfin, ce qui est devenu communautaire peut aussi devenir historique, c'est-à-dire se transmettre d'une génération à l'autre, se répandre d'un milieu culturel à l'autre, s'adapter à des circonstances qui évoluent, affronter de nouvelles situations, survivre au cours d'une période différente ou refleurir à une autre époque.

Au plan du vécu, la conversion modifie toutes les opérations conscientes et intentionnelles d'un être humain. Elle dirige son regard, envahit son imagination, donne naissance à des symboles qui pénètrent au plus profond de son psychisme. Elle enrichit sa compréhension, guide ses jugements et renforce ses décisions. Mais en tant que communautaire et historique, en tant que source d'un mouvement qui comporte des dimensions culturelle, institutionnelle et doctrinale, la conversion appelle une réflexion qui thématise ce mouvement, qui en explore explicitement les origines, les développements, les buts, les réalisations et les échecs.

Dans la mesure où la conversion elle-même est thématisée et explicitement objectivée, la cinquième fonction constituante – l'explicitation des fondements – prend corps. Ces fondements diffèrent de l'ancienne théologie fondamentale sous deux aspects. Premièrement, la théologie fondamentale constituait un préalable théologique ; elle n'était pas précédée des quatre autres fonctions que sont la recherche des données, l'interprétation, l'histoire et la dialectique. Deuxièmement, la théologie fondamentale présentait un ensemble de doctrines : de vera religione, de legato divino, de ecclesia, de inspiratione scripturæ, de locis theologicis. L'explicitation des fondements, en revanche, ne propose pas des doctrines, mais l'horizon à l'intérieur duquel on pourra appréhender le sens de ces doctrines. De même que dans la religion vécue, « l'homme laissé à sa seule nature n'accepte pas ce qui vient de l'Esprit de Dieu. C'est une folie pour lui, il ne peut le comprendre » (1 Co 2, 14), ainsi dans la réflexion théologique sur la religion vécue, il faut distinguer les divers horizons à l'intérieur desquels les doctrines religieuses peuvent ou ne peuvent pas être appréhendées. Cette distinction est fondatrice.

En temps opportun, nous devrons nous demander ce qu'il faut entendre par horizon, quelle définition en donner et comment un horizon diffère d'un autre. Notons tout de suite qu’une conversion peut être authentique ou inauthentique et qu'il peut donc y avoir plusieurs horizons chrétiens, dont certains ne représentent pas nécessairement une conversion authentique. En outre, bien qu'il soit possible de concevoir la conversion authentique de plus d'une manière, il reste que le nombre de ces manières possibles semble plus restreint que celui des horizons possibles. Il s'ensuit que l'explicitation des fondements nous permet à la fois une élucidation des conflits mis au jour par la dialectique et un principe de sélection susceptible de guider les fonctions suivantes, à savoir l'établissement des doctrines, la systématisation et la communication.

6) Les doctrines expriment des jugements de réalité et des jugements de valeur. Leur champ d'affirmation et de négation n'est donc pas seulement celui de la théologie dogmatique, mais aussi de la théologie morale, ascétique, mystique, pastorale et de tout autre secteur semblable.

Ces doctrines se situent dans l'horizon des fondements. Elles empruntent leurs définitions précises à la dialectique, leur richesse de clarification et de développement à l'histoire, et leurs bases à l'interprétation des données relevant de la théologie.

7) Les faits et les valeurs affirmés dans les doctrines suscitent de nouvelles questions. L'expression doctrinale, en effet, peut être imagée ou symbolique ; elle peut être descriptive et basée, en dernier ressort, sur le sens des mots plutôt que sur une compréhension des réalités en cause. Si on la serre de près, elle peut rapidement devenir vague et indéterminée ; si on l'examine attentivement, elle peut sembler comporter des incohérences et des erreurs.

La fonction constituante appelée systématisation s'efforce de faire face à ces questions. Elle se charge d'élaborer des systèmes adéquats de conceptualisation, d'éliminer les contradictions apparentes et de tendre à une certaine compréhension des réalités spirituelles, soit en manifestant leur cohérence interne, soit en s'inspirant d'analogies suggérées par des expériences humaines plus familières.

8) La communication s'occupe des relations qui existent entre la théologie et les autres domaines de la vie. Ces relations sont de trois genres. D'abord les relations interdisciplinaires avec l'art, le langage, la littérature et les autres religions, avec les sciences de la nature et les sciences humaines, avec la philosophie et l'histoire. Ensuite les transpositions que la réflexion théologique doit effectuer pour que la religion, tout en conservant son identité, rejoigne l'esprit et le cœur des êtres humains de toutes cultures et de toutes classes. Enfin les adaptations nécessaires pour utiliser à fond et à bon escient les divers média de communication disponibles à un moment ou à un endroit donné.

3. Les bases de cette division

Nous avons sommairement caractérisé huit fonctions constituantes de la théologie. Il faut maintenant expliquer d'où vient cette liste et sur quels principes s'appuieront les éclaircissements éventuels qu'on apportera sur le sens et la délimitation de ces fonctions.

Le premier principe de cette division, c'est que les opérations théologiques se réalisent en deux phases principales. Si la parole doit être entendue, quelqu'un doit en témoigner. Si l'on s'adonne à la lectio divina, des quæstiones viennent à l'esprit. Si l'on assimile la Tradition, on apprend qu'on doit la transmettre. Si l'on accueille le passé, il faut également prendre position vis-à-vis du futur. Bref, il existe une théologie in oratione obliqua, qui rapporte ce que Paul, Jean, Augustin, Thomas d'Aquin et les autres ont dit sur Dieu et sur l'économie du salut. Mais il existe en outre une théologie in oratione recta, celle où le théologien, éclairé par le passé, fait face aux problèmes de son temps.

Le second principe de division découle du fait que nos opérations conscientes et intentionnelles se produisent à quatre niveaux distincts et que chacun d'eux comporte un critère de réussite et un but à lui. Le critère de réussite et le but du premier niveau – l'expérience – c'est la perception des données ; ceux du deuxième niveau – la compréhension – c'est l’insight qu'on obtient dans les données perçues ; ceux du troisième niveau – le jugement – c'est l'acceptation ou le rejet des hypothèses et des théories mises de l'avant par la compréhension pour rendre compte des données ; et ceux du quatrième niveau – la décision – c'est la reconnaissance des valeurs et le choix des méthodes et des moyens qui permettent de réaliser ces valeurs.

Dans la majeure partie de notre activité quotidienne qui relève du sens commun, nous mettons continuellement en œuvre ces quatre niveaux, sans faire aucune distinction explicite entre eux. En l'occurence, aucune spécialisation fonctionnelle n'intervient, car ce qu'on recherche, ce n'est pas la fin d'un niveau particulier, mais l'ensemble cumulatif et composite qui résulte de la combinaison des fins des quatre niveaux. Dans la recherche scientifique, au contraire, la fin spécifique d'un niveau particulier peut devenir l'objectif poursuivi par des opérations qui se répartissent à tous les niveaux. De cette manière, l'expert en critique textuelle choisit la méthode (niveau de la décision) qui semble devoir le conduire à la découverte (niveau de la compréhension) qu'on peut rationnellement affirmer (niveau du jugement) que telle chose a été écrite dans le texte original (niveau de l'expérience). Ce spécialiste fonctionne ainsi à chacun des quatre niveaux, mais son but s'identifie à la fin propre du premier niveau, à savoir la détermination des données. L'interprète, lui, poursuit un but différent. Comme il désire comprendre le texte, il choisit une autre méthode. Il ne peut cependant réduire ses opérations au deuxième niveau – celui de la compréhension – ni au quatrième – celui de la décision par laquelle il choisit sa méthode. Pour arriver à comprendre le texte, il doit le lire attentivement, ce qui lui demande de fonctionner au premier niveau ; il doit en outre juger si sa compréhension est exacte ou non, sous peine de confondre compréhension et incompréhension.

La spécialisation fonctionnelle se produit donc au moment où, fonctionnant aux quatre niveaux, on poursuit la fin spécifique d'un niveau particulier. Mais il y a quatre niveaux et donc quatre fins spécifiques. Il s'ensuit que si la structure même de la recherche humaine aboutit à quatre fonctions distinctes et si la théologie comprend deux phases distinctes, on peut s'attendre à trouver huit fonctions constituantes en théologie. Dans la première phase, la théologie in oratione obliqua se différenciera en recherche des données, interprétation, histoire et dialectique. Dans la seconde phase, la théologie in oratione recta comportera l'explication des fondements, l'établissement des doctrines, la systématisation et la communication.

Ainsi, le projet d'assimiler le passé suppose une recherche des données qui les mette au jour et les rende accessibles, une interprétation qui comprenne leur signification, une histoire qui détermine et présente ce qui s'est passé, et une dialectique qui s'efforce de démêler les conflits portant tout à tour sur les valeurs, les faits, les significations et les expériences. Ces quatre premières fonctions constituantes poursuivront donc les fins respectives de l'expérience, de la compréhension, du jugement et de la décision ; et chacune d'elles y parviendra, bien sûr, en employant non pas l'un ou l'autre mais bien l'ensemble des quatre niveaux d'opérations conscientes et intentionnelles.

Cette spécialisation quadripartite correspond aux quatre dimensions du message chrétien et de la tradition chrétienne. Car ce message et cette tradition se présentent d'abord comme un éventail de données. En deuxième lieu, ces données ne sont pas destinées à faire connaître des phénomènes matériels, comme c'est le cas des sciences de la nature, mais à communiquer des significations vécues et transmises par l'esprit de l'homme, comme c'est le cas des sciences humaines. En troisième lieu, ces significations ont été exprimées à des moments et à des endroits précis et transmises par des canaux déterminés à travers diverses vicissitudes. En quatrième lieu, cette expression et cette transmission sont l'œuvre de personnes qui ont porté témoignage au Christ Jésus et qui ont façonné, par leurs paroles et leurs actes, la situation actuelle.

C'est dire que la recherche des données, l'interprétation, l'histoire et la dialectique révèlent la situation religieuse. Elles nous mettent en contact avec des témoins du Christ et elles nous poussent à une option : de quelle manière ou dans quelle mesure vais-je porter la responsabilité de la continuité ou courir un risque en prenant l'initiative du changement ? Cette décision n'est cependant pas d'abord un événement théologique, mais un événement religieux. Elle relève d'un niveau antérieur et plus spontané, sur lequel la théologie réfléchit afin de l'éclairer et de l'objectiver ; mais ce niveau ne s'intègre explicitement à la théologie que lorsque celle-ci réfléchit sur lui et l'objective en exerçant sa cinquième fonction, l’explication des fondements.

Cette décision nous fait passer de la première à la seconde phase. La première phase est une théologie médiatisante ; la recherche des données, l'interprétation, l'histoire et la dialectique nous introduisent à la connaissance du Corps du Christ. La seconde phase est une théologie médiatisée ; c'est la connaissance de Dieu et de toutes choses en tant qu'ordonnées à Dieu, non pas Dieu tel que contemplé face à face (I Co 13, 12), ni Dieu tel que connu par l'intermédiaire du monde créé, mais Dieu tel que révélé par la médiation du Christ total, Tête et membres.

Dans la seconde phase, les fonctions se présentent en ordre inverse. Comme la dialectique, l'explicitation des fondements se situe au niveau de la décision. Comme l'histoire, l'établissement des doctrines se situe au niveau du jugement. Comme l'interprétation, la systématisation vise à la compréhension. Enfin, de même que la recherche des données met en ordre celles qui viennent du passé, la communication, elle, crée des données pour le présent et le futur.

La raison de cet ordre inverse est assez simple à comprendre. Au cours de la première phase, on commence avec les données et on avance, à travers les significations et les faits, vers une rencontre personnelle. Durant la seconde, on débute par une réflexion sur la conversion authentique, on se sert d'elle comme d'un horizon à l'intérieur duquel on appréhende les doctrines et on tente d'en comprendre le contenu, pour finalement explorer de façon créatrice des genres de communication qui se diversifient selon les média dont on dispose, selon les classes de gens et selon les intérêts culturels communs.

4. Nécessité d'une division

La nécessité d'une division quelconque apparaît assez clairement si l'on jette un coup d'œil sur les divisions déjà existantes et reconnues. C'est ainsi que notre division de la seconde phase – l'explicitation des fondements, l'établissement des doctrines, la systématisation et la communication – correspond en gros aux distinctions familières entre théologie fondamentale, théologie dogmatique, théologie spéculative et théologie pastorale ou pratique. Les fonctions de la première phase – recherche des données, interprétation, histoire et dialectique – ne sauraient non plus être considérées comme de pures innovations. La critique textuelle et les autres types de recherche des données sont menées pour elles-mêmes. Les commentaires et les monographies au service de l'interprétation forment un genre bien connu. À l'histoire de l'Église, à l'histoire des dogmes et à l'histoire de la théologie, on vient d'ajouter l'histoire du salut. La dialectique, enfin, constitue une variante œcuménique destinée à remplacer ces types mémorables de théologie que sont la controverse et l'apologétique.

Ce qui s'avère nouveau, cependant, c'est que ces diverses branches de l'activité théologique sont conçues comme des fonctions constituantes, comme les stades distincts et autonomes d'un même processus allant des données aux résultats ultimes. Ce qu'il faut donc expliquer, c'est la nécessité de cette nouvelle conception et de la réorganisation qu'elle entraîne.

En premier lieu, ce besoin d'une nouvelle conception ne se réduit pas à une simple question pratique. On peut justifier une spécialisation d'après le champ de recherche en soulignant que les données en cause sont trop abondantes pour être explorées par un seul homme. On peut légitimer une spécialisation d'après les matières en affirmant que le sujet est trop vaste pour être efficacement présenté par un seul professeur. La spécialisation fonctionnelle, en revanche, ne consiste pas en une distinction de spécialistes, mais essentiellement en une distinction de fonctions. Son utilité n'est pas d'assigner la même sorte de tâche à plusieurs personnes, mais de répartir des tâches différentes et de prévenir toute confusion. On emploie des moyens différents pour poursuivre des fins différentes, on applique ces moyens différents de différentes manières et ces différentes manières relèvent de différents principes méthodologiques.

En deuxième lieu, il existe effectivement des tâches différentes. Une fois que la théologie parvient à un certain stade de développement, apparaît clairement la différence radicale qui existe entre les deux phases de la théologie et, en chacune d'elles, entre les quatre fins correspondant aux quatre niveaux des opérations conscientes et intentionnelles. Si donc il existe, au total, huit fins particulières, il s'ensuit qu'on doit accomplir huit tâches différentes et qu'on doit distinguer huit ensembles différents de principes méthodologiques. Sans de telles distinctions, les chercheurs n'auront pas une idée claire et nette de ce qu'ils font au juste, ni de la manière dont leurs opérations s'orientent vers leurs fins immédiates, ni de la manière dont ces fins immédiates s'ordonnent à la fin globale de leur champ de recherche.

En troisième lieu, le principe de distinction et de division que nous proposons servira à modérer les ambitions totalitaires en même temps qu’unilatérales. Chacune des huit fonctions a sa valeur propre, sans toutefois pouvoir s'exercer indépendamment des sept autres. Mais l'homme aux œillères s'empressera de croire que seule la fonction qu'il exerce mérite qu'on s'y consacre à cause de sa valeur propre, tandis que les autres doivent être rabaissées parce qu'elles ne se suffisent pas à elles-mêmes. La théologie a gravement souffert d'étroitesses de ce genre du moyen âge à notre époque et seule une vue d'ensemble bien fondée peut nous protéger de leur persistance actuelle et de leur réapparition éventuelle.

En quatrième lieu, notre principe de distinction et de division peut servir à supprimer les exigences démesurées. Sans doute les huit fonctions sont nécessaires pour réaliser le processus complet allant des données aux résultats, mais on ne saurait exiger d'un seul travail plus qu'une sérieuse contribution à l'une des huit.

En quoi consiste cette contribution ? Je dirais qu'elle comprend deux parties. La partie principale consiste à présenter les éléments de preuve qui relèvent de sa fonction théologique. C'est ainsi que l'exégète fait de l'exégèse en accord avec les principes de l'exégèse ; que l'historien reconstitue l'histoire à partir de principes historiques ; que le théologien doctrinal établit en quoi consiste la doctrine en suivant les principes doctrinaux ; que le théologien systématique met de la clarté, de la cohérence et de l'unité en se laissant guider par les principes de l'intelligence systématique. Mais en plus de cet apport principal, il en existe un de moindre importance. Chacune des fonctions étant reliée aux autres, il serait utile, pour prévenir les incompréhensions, les interprétations erronées et les malentendus, surtout en attendant l'adoption générale d'une méthode en théologie, que le spécialiste attire l'attention sur le fait qu'il travaille comme spécialiste et qu'il se montre conscient de ce qui peut être ajouté à ses affirmations à la lumière des éléments de preuve dont disposent les autres fonctions.

5. L'unité dynamique des fonctions constituantes

L'unité d'une matière en évolution est dynamique. Aussi longtemps, en effet, qu’un progrès est possible, on n'a pas encore atteint la perfection de l'immobilité complète et pour cette raison, on ne peut pas encore satisfaire aux conditions d'un idéal logique : termes établis, axiomes formulés de manière précise et définitive, déduction absolument rigoureuse de toutes les conclusions possibles. Pourtant, cette absence d'unité statique ne signifie pas une absence d'unité dynamique. Il nous reste à examiner ce que cela peut vouloir dire.

Le développement en question semble donc partir d'un état initial d'indifférenciation pour évoluer, moyennant un processus de différenciation et de spécialisation, vers une étape finale où les fonctions différenciées s'exerceraient à l'intérieur d'une unité intégrée.

Ainsi, au début du christianisme, on ne distinguait pas la religion chrétienne de la théologie chrétienne. On assimilait la tradition et on s'efforçait d'en pénétrer le sens et de la reformuler à des fins apostoliques ou apologétiques. Tout le monde n'était pas également satisfait des résultats. Des innovateurs formèrent des écoles qui éclatèrent dans toutes les directions et dont la diversité et la rupture ne firent que mettre en relief l'existence d'une tradition principale, qui ne changeait pas. La tradition principale affronta ensuite des problèmes encore plus profonds. Nicée lui apprit, non sans douleur, la nécessité d'aller au-delà du langage scripturaire pour formuler ce qui était considéré comme la pure vérité scripturaire. Chalcédoine lui apprit, non sans douleur, la nécessité d'employer des termes aux acceptions inconnues tant de l'Écriture que de la tradition patristique primitive. Mais c'est grâce à la réflexion sur ces développements, comme dans la scolastique byzantine, et à l'élargissement de cette réflexion à l'ensemble de la pensée chrétienne, comme dans la scolastique médiévale, que la théologie devint une discipline à la fois intimement rattachée à la religion chrétienne et manifestement distincte de celle-ci.

Le bien-fondé de cette première différenciation est évidemment mis en question de nos jours. Cette théologie scientifique n'est-elle pas simplement une superstructure culturelle, coupée de la vraie vie et, du même coup, hostile à cette dernière ? Je crois qu'il faut proposer ici une distinction. Pour les primitifs et, en général, pour la conscience indifférenciée, tout développement scientifique est non seulement inutile, mais impossible. Une différenciation des opérations et des objets nécessite une différenciation de la conscience du sujet qui agit. C'est pourquoi tout ce qui est scientifique paraît essentiellement étranger à la conscience indifférenciée et toute tentative pour l'imposer constitue une intrusion et un frelatage intolérables, voués d'ailleurs à l'échec. Mais ce n'est pas tout. Une fois que la conscience se différencie, un développement correspondant, au plan de l'expression et de la présentation de la religion, devient nécessaire. C'est dire que pour la conscience éclairée et éveillée, une appréhension infantile de la vérité religieuse devra s'intégrer dans une appréhension adulte, sous peine d'être tout simplement abandonnée quand on jugera qu'elle est démodée et hors d'usage. Pour revenir à l'objection commune, je demanderais : de quelle « vie réelle » est-il question ? S'il s'agit de la vie réelle des primitifs et des autres cas de conscience indifférenciée, alors de toute évidence une théologie scientifique est tout à fait inappropriée. Mais s'il s'agit de la vie réelle de la conscience différenciée, alors dans la mesure même où la conscience est différenciée, une théologie scientifique s'avère une nécessité.

Je me suis attardé à l'aspect individuel du problème, mais je n'écarte en aucune façon son aspect social et son aspect historique. Comme nous l'avons vu, si la vie humaine est constituée en majeure partie par la signification, les mouvements humains, eux aussi, gravitent en majeure partie autour de la signification. Il s'ensuit plus ou moins inévitablement que plus un mouvement se répand et plus il dure longtemps, plus il est forcé de réfléchir sur sa propre signification, de se distinguer des autres significations et de se prémunir contre les déformations. En outre, à mesure que des mouvements rivaux surgissent et disparaissent, que les circonstances et les problèmes changent, que les problèmes sont ramenés à leurs présuppositions et que les décisions sont confrontées avec leurs conséquences ultimes, il en résulte ce passage au système que Georg Simmel appelle die Wendung zur Idee. Et ce qui est vrai des mouvements en général l'est aussi du christianisme, la théologie étant le miroir dans lequel il se réfléchit.

Ainsi donc, la religion et la théologie deviennent distinctes et séparées dans la mesure où la religion elle-même se développe et où les croyants passent facilement d'une configuration de la conscience à une autre. Mais cette distanciation par rapport à l'expérience religieuse doit être compensée par un retour à celle-ci. Le développement s'effectue moyennant une spécialisation, mais c'est pour aboutir à une intégration. Celle-ci ne doit cependant pas équivaloir à une pure régression. Identifier la théologie à la religion, à la liturgie, à la prière ou à la prédication, c'est de toute évidence revenir à la période du christianisme primitif. Mais c'est également oublier le fait que les conditions culturelles de cette période ont depuis longtemps cessé d'avoir cours. Il se pose aujourd'hui de véritables problèmes théologiques, de réelles questions qui, si on essaie de les enterrer, finiront par mettre en danger l'existence même du christianisme. Il se pose, au XXe siècle, de véritables problèmes de communication qui ne sauraient se résoudre en prêchant comme on l'a fait aux villes d'Antioche, de Corinthe ou de Rome. Telles sont les raisons qui nous ont poussé à conclure à la fois à l'existence d'une distinction entre religion chrétienne et théologie chrétienne, et à la nécessité d'une huitième fonction constituante, la communication.

C'est un premier cas de différenciation et d'unité dynamique. La religion et la théologie y deviennent distinctes et séparées, mais cette distanciation de la théologie par rapport à la religion ne se produit que pour engendrer un mouvement de retour qui se réalise au stade final.

Le second cas de différenciation et d'unité dynamique concerne les divisions principales à l'intérieur de la théologie elle-même, c'est-à-dire les deux grandes phases, qui comprennent chacune quatre fonctions. Toutes les opérations théologiques, en effet, se déroulent dans l'une ou l'autre de ces huit fonctions constituantes, de sorte que la spécialisation d'après le champ de recherche et la spécialisation d'après les matières se révèlent les simples subdivisions de ces huit fonctions.

En fait, la spécialisation selon le champ de recherche subdivise les données sur lesquelles travaillent les fonctions de la première phase, tandis que la spécialisation selon les matières classe les résultats obtenus par les fonctions de la seconde phase.

Les subdivisions réalisées par la spécialisation en fonction du champ de recherche varient avec les tâches à accomplir. La recherche spéciale retiendra une poignée de données, tandis que la recherche générale en prendra une bonne fauchée. L'interprétation se limitera à un seul ouvrage d'un auteur ou à un seul aspect de son œuvre, alors que l'histoire prendra forme à partir d'une compilation de recherches générales et spéciales, de monographies et de commentaires. La dialectique, enfin, trouvera ses éléments propres dans les différentes métamorphoses de ce qui constitue fondamentalement un seul conflit, qui surgira tantôt au niveau de la religion vécue, tantôt entre des récits opposés d'événements passés, tantôt entre des interprétations théologiques opposées.

Il est manifeste que l'unité de cette première phase n'est pas statique mais dynamique. Les quatre fonctions n'ont pas les unes envers les autres des rapports logiques de prémisses à conclusions, de particuliers à universels, etc., mais elles constituent les parties successives du processus cumulatif que la recherche suscite lorsqu'il s'agit de passer de l'expérience à la compréhension, que la réflexion suscite lorsqu'il s'agit de passer de la compréhension au jugement, que la délibération suscite lorsqu'il s'agit de passer du jugement à la décision. Pareille structure est essentiellement ouverte. L'expérience, en effet, est ouverte aux données nouvelles ; la compréhension, à une maîtrise du sujet plus complète et plus pénétrante ; le jugement, à l'accueil de perspectives inédites et plus adéquates, d'assertions plus nuancées, d'informations plus détaillées ; la décision, enfin, n'est que partiellement touchée par la dialectique, qui tend à éliminer des oppositions manifestement ridicules et à définir rigoureusement les points en cause, sans qu'on s'attende à ce qu'elle atteigne les racines de tous les conflits puisque, en définitive, ces derniers s'enracinent dans le cœur de l'être humain.

L'interdépendance entre les fonctions équivaut à une dépendance réciproque. Si l'interprétation dépend de la recherche des données, celle-ci dépend également de l'interprétation. Si l'histoire dépend à la fois de la recherche des données et de l'interprétation, cela ne l'empêche pas de fournir le contexte et les perspectives à l'intérieur desquels fonctionneront la recherche des données et l'interprétation. La dialectique ne fait pas que dépendre de l'histoire, de l'interprétation et de la recherche des données ; en autant qu'elle s'avère transcendantalement fondée, elle est capable à son tour, comme nous le verrons, de fournir des structures heuristiques à l'interprétation et à l'histoire, d'une manière très semblable à celle dont les mathématiques fournissent de telles structures aux sciences de la nature.

On atteint le plus facilement à cette dépendance réciproque quand un seul spécialiste exerce ces quatre fonctions. Car le travail d'un seul esprit favorise spontanément et sans effort l'interdépendance de l'expérience, de la compréhension, du jugement et de la décision. Il reste cependant que plus les fonctions se développent, plus leurs techniques s'affinent, plus leurs opérations deviennent délicates et plus il sera difficile pour un seul expert d'exercer avec maîtrise les quatre fonctions à la fois. Il faut donc recourir au travail d'équipe. Les différents spécialistes doivent alors apprécier l'utilité de leur travail les uns pour les autres. Ils doivent se familiariser avec les apports déjà réalisés et devenir ainsi aptes à saisir la portée de tout nouveau développement. Ils doivent enfin établir une communication facile et rapide, de façon à ce que tous profitent en même temps des découvertes effectuées par l'un ou l'autre des chercheurs et que chacun soit capable d'exprimer aussitôt les problèmes et les difficultés que soulèvent, pour sa propre fonction, les vues nouvelles proposées dans une autre.

Alors que la première phase monte, à partir de la multiplicité presque infinie des données, vers l'unité d'interprétation, puis vers l'unité historique et enfin vers l'unité dialectique, la seconde phase descend, à partir de l'unité d'un horizon de base, jusqu'aux sensibilités, aux mentalités, aux intérêts et aux goûts presque infiniment variés du genre humain.

Ce mouvement de descente ne constitue pas à proprement parler une déduction, mais plutôt une suite de transpositions dans des contextes de plus en plus circonscrits. L'explicitation des fondements fournit une orientation de base. Quand on l'applique aux conflits de la dialectique et aux ambiguïtés de l'histoire, cette orientation devient principe de sélection des doctrines. Mais celles-ci risquent d'être considérées comme des formules purement verbales tant que la systématisation n'élabore pas leur signification ultime et ne révèle pas leur cohérence latente. Cette ultime clarification ne suffit pas non plus, car elle ne fait que déterminer l'essentiel de ce qui devra être communiqué. Il reste donc à résoudre le problème d'utiliser de manière créatrice les média disponibles et à s'efforcer de trouver les approches et les procédés susceptibles de transmettre le message à des gens qui appartiennent à différentes classes et à différentes cultures.

Je viens de parler des fondements à partir desquels on sélectionne les doctrines, des doctrines qui suggèrent des problèmes de systématisation, et de la systématisation qui tire au clair le noyau du message destiné à être communiqué de multiples façons. Il ne faut pourtant pas oublier qu'il existe une dépendance en sens inverse. Les questions adressées à la systématisation peuvent lui venir de la communication. Des modes systématiques de conceptualisation peuvent servir à l'expression des doctrines. Et la conversion, formulée en termes d'horizon dans l'explicitation des fondements, acquiert, à son tour, en plus de la dimension personnelle, une dimension sociale et une dimension doctrinale.

On constate ainsi une dépendance réciproque à l'intérieur de chacune des deux phases, et on pouvait s'y attendre puisque les quatre niveaux des opérations conscientes et intentionnelles – qui déterminent les quatre fonctions dans chaque phase – sont eux-mêmes interdépendants. Il existe également une dépendance de la seconde phase par rapport à la première, car la seconde essaie de faire face au présent et au futur à la lumière de ce qui a été assimilé du passé. On se demandera, en revanche, s'il existe une dépendance réciproque entre la première et la deuxième phase, et si la première dépend de la deuxième comme celle-ci dépend de la première.

La réponse à cette question doit être nuancée. Il existe une dépendance peut-être inévitable de la première phase vis-à-vis de la seconde. Mais il faut être vigilant et prendre garde que l'influence exercée par la deuxième phase ne réduise pas l'ouverture propre à la première phase, qui consiste à accueillir toutes les données pertinentes, et ne nuise pas à son rôle propre, qui est d'atteindre ses résultats en en appelant aux données1. Ce qu'on entend au juste par cette ouverture et ce rôle propres sera tiré au clair en temps voulu. Mais ce qu'il faut remarquer dès maintenant, c'est qu'une seconde phase qui interviendrait dans le fonctionnement particulier de la première se couperait, par là même, de ce qui constitue sa source et sa base, et ferait obstruction à son propre développement vital.

Compte tenu de cette réserve, il faut reconnaître une interdépendance entre l'établissement des doctrines et l'histoire doctrinale de même qu'entre l'explicitation des fondements et la dialectique. Si quelqu'un entreprenait, par exemple, d'écrire une histoire des mathématiques, de la chimie ou de la médecine sans maîtriser complètement ces matières, il serait à l'avance condamné à l'échec. Il risquerait de passer à côté d'événements significatifs et de faire grand cas de problèmes secondaires ; son langage serait inexact ou anachronique, ses insistances mal placées, ses perspectives faussées, ses omissions inacceptables. Ce qui est vrai des mathématiques, de la chimie et de la médecine l'est aussi de la religion et de la théologie. C'est devenu un lieu commun aujourd'hui de dire que pour comprendre une doctrine, il n'y a rien de mieux que d'en étudier l'histoire ; il n'est pas moins vrai de dire que pour en écrire l'histoire, il faut comprendre la doctrine en question.

On trouve une liaison assez semblable entre la dialectique et l'explicitation des fondements. En objectivant la conversion, cette explicitation met en relief les pôles opposés d'un conflit qui se déroule dans l'histoire de la personne. Bien que nous ne puissions nous attendre à trouver une description unique ou uniforme de la conversion authentique, il reste que toute description relativement plausible ajoutera une dimension de profondeur et de sérieux aux analyses de la dialectique. Cette profondeur et ce sérieux, en retour, accentueront l'esprit œcuménique de la dialectique tout en affaiblissant ses tendances purement polémiques.

Ces exemples d'interdépendance, enfin, montrent qu'il existe une interdépendance générale et indirecte entre la première et la seconde phase. Car si les quatre fonctions de la première phase sont interdépendantes et si les quatre fonctions de la deuxième le sont également, l'interdépendance qui existe entre la dialectique et l’explicitation des fondements, et entre l'histoire et l'établissement des doctrines, place les huit fonctions dans des relations d'interdépendance au moins indirecte.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'unité dynamique de la théologie. Cette unité est formée de parties interdépendantes, dont chacune s'ajuste aux apports des autres et dont l'ensemble se développe en vertu de ces apports et de ces ajustements. En outre, ce processus interne en constante interaction évolue en rapport avec d'autres mouvements. La théologie, en effet, est un tout qui fonctionne à l'intérieur du contexte plus vaste de la vie chrétienne et celle-ci se situe à l'intérieur du processus plus vaste encore de l'histoire humaine.

6. Conclusion

Nous avons présenté la théologie chrétienne comme die Wendung zur Idee, le passage au système qui s'est réalisé à l'intérieur du christianisme. La théologie thématise ce qui constitue déjà un aspect de la vie chrétienne. Cette première différenciation, qui se développe à l'intérieur de la vie chrétienne, est suivie de nouvelles différenciations, qui se développent à l'intérieur de la théologie elle-même. La théologie se divise ainsi en une phase médiatisante, qui accueille le passé, et une phase médiatisée, qui envisage le futur, et chacune de ces phases se subdivise en quatre fonctions constituantes. L'interaction de ces dernières permet à la théologie d'apporter sa contribution en répondant aux besoins de la vie chrétienne, en actualisant ses potentialités et en saisissant les occasions que lui offre l'histoire du monde.

Cette conception part de la notion de spécialisation fonctionnelle, alors que d'autres conceptions se basent sur la notion de spécialisation d'après les matières ou sur celle de spécialisation d'après le champ de recherche. La spécialisation selon les matières est illustrée par la division aristotélicienne des sciences d'après leur objet formel et c'est dans ce contexte que la théologie d'hier a été définie comme la science de Dieu et de toutes choses en relation avec Dieu, à la lumière de la révélation et de la foi. Par ailleurs, la spécialisation selon le champ de recherche domine dans la pensée contemporaine, qui traite de théologie biblique, de théologie patristique, de théologie médiévale, de théologie de la Renaissance et de théologie moderne.

Je ne croirais pas être injuste en signalant que l'approche selon les matières a été portée à privilégier la phase médiatisée et à négliger la phase médiatisante, tandis que l'approche selon le champ de recherche tend à privilégier la phase médiatisante et à réduire à outrance la phase médiatisée. Si cela est vrai, l'approche fonctionnelle aura le mérite d'accorder une entière attention à chacune des deux phases, tout en montrant comment elles possèdent une interdépendance et une unité dynamiques.


1 Seuls des exemples concrets peuvent illustrer ce que signifie l'expression : « sa fonction propre d'atteindre à ses résultats en en appelant aux données ». Je prie donc le lecteur qui resterait perplexe devant cette expression, de lire The Interpretation of the New Testament, 1861-1961 de S. NEILL, Londres, 1964, p. 36-59, qui explique comment J. B. LIGHTFOOT a réfuté la chronologie des écrits du Nouveau Testament proposée par C. C. Baur.

 

 

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