Introduction à
sa pensée
La spiritualité : avec ou sans transcendance?

 

Pierrot Lambert

Le spirituel, dans notre société, a remplacé le religieux dans bien des domaines. Par exemple, les animateurs de pastorale dans les écoles ont été convertis en animateurs spirituels. Il serait intéressant d’examiner les descriptions de tâches pour y cerner une définition de la spiritualité.

André Comte-Sponville revendique dans L’esprit de l’athéisme une spiritualité sans religion, alors que Marcel Légault déplorait il n’y a pas si longtemps l’existence d’une religion sans spiritualité (Légault dénonçait en fait la dégradation de la vie spirituelle dans l’Église catholique). La boucle est bouclée.

La visite guidée que je veux proposer ici, passe par trois auteurs : Luc Ferry (La révolution de l’amour, L’homme-Dieu, Qu’est-ce qu’une vie réussie? ), André Comte-Sponville (L’esprit de l’athéisme) et Charles Taylor (L’âge séculier, Dilemmas and Connections).

Voici mes quatre balises :

  • Les athées s’invitent au royaume du spirituel
  • Transcendant, oui ou non?
  • L’humanisme exclusif et ses limites
  • La vie en abondance
  1. Les athées s’invitent au royaume du spirituel

    André Comte-Sponville (L’esprit de l’athéisme) se dit : « Ce n’est pas parce que je suis athée que je vais me châtrer de l’âme! ». Il fait une distinction intéressante. « Être athée, dit-il, ce n’est pas nier l’existence de l’absolu; c’est nier sa transcendance, sa spiritualité, sa personnalité – c’est nier que l’absolu soit Dieu ».

    Comte-Sponville propose de remplacer les vertus théologales chrétiennes en favorisant une spiritualité de la fidélité plutôt que de la foi, de l’action plutôt que de l’espérance, de l’amour, plutôt que de la crainte ou de la soumission.

    Comte-Sponville parle de mystère, de mystique, il emprunte à Jules Laforgue l’expression « immanensité » et à Romain Rolland le « sentiment océanique ». L’esprit de l’athéisme est un beau livre de spiritualité.

  2. Transcendant, oui ou non?

    Luc Ferry propose dans L’homme-Dieu et Qu’est-ce qu’une vie réussie? (de même que dans ses dialogues avec Comte-Sponville et Marcel Gauchet) une transcendance dans l’immanence.

    La transcendance que défend Ferry, la « seule susceptible de conférer une signification rigoureuse à l’existence humaine » tient à un certain paradoxe des valeurs : « c’est en moi, dans ma pensée et ma sensibilité », dit Ferry, « que se dévoilent les valeurs, hors de toute référence à un argument d’autorité ou à une hétéronomie dont l’origine coïnciderait avec un fondement réel (Dieu ou la nature) ».

    Pour Ferry, la problématique de la vie bonne, la question du bonheur, font appel à l’altérité, à la transcendance des valeurs. Ce qu’il appelle l’« humanisme non métaphysique » reconnaît des valeurs qui sont d’origine humaine et à la fois nous dépassent. Il cite comme exemples les vérités mathématiques, la beauté de l’œuvre artistique, les impératifs éthiques et surtout l’amour. Ferry mentionne en particulier des initiatives comme la création de Médecins sans frontières comme mouvement de transcendance dans l’immanence : « c’est par la position de valeurs hors du monde que l’homme s’avère véritablement homme ». (240-1)

    Ferry rejette deux formes de transcendance, la transcendance de l’ancien cosmos, et la transcendance d’un Dieu au-dessus du monde. Sa transcendance (la transcendance « phénoménologique », par opposition à la transcendance cosmologique et à la transcendance théologique) est celle de l’horizon, il dit même du mystère … notamment du mystère peut-être le plus grand, celui qui nous habite quand nous tombons amoureux.

    Comte-Sponville rejette quant à lui à la fois la transcendance et l’intériorité. Pour lui, l’intériorité c’est de l’introspection et la transcendance, de l’illusion. Sa spiritualité est une fidélité à l’amour.

    Cette problématique me fait penser à une question toute simple et fondamentale posée il y a deux jours par une de mes deux petites-filles, Ana (6 ans), à mon fils : « Pourquoi papa c’est important de savoir si Dieu existe? »

  3. L’humanisme exclusif et ses limites

    Charles Taylor critique dans plusieurs ouvrages les mirages de ce qu’il appelle l’humanisme exclusif. La clé d’interprétation de l’humanisme exclusif, c’est la liberté. L’humanisme exclusif est centré sur l’épanouissement humain non entravé par la poursuite d’un objectif supérieur.

    Taylor parle ici d’une lobotomie spirituelle.

    Pour lui, l’humanisme exclusif, qui élimine le transcendant, c’est-à-dire « ce qui est au-delà de la vie », provoque une négation immanente de la vie.

    Dire que le transcendant est « ce qui est au-delà de la vie », ce n’est pas simplement, dit Taylor, croire à une vie après la vie. Ce n’est pas non plus poser le principe d’une vie centrée sur les autres, au-delà d’une quête du bien-être personnel. Le transcendant, c’est ce qui importe en premier lieu, c’est la source d’où provient la vie, c’est ce que nous fait découvrir un insight au cœur de la souffrance et de la mort, alors que la plénitude de la vie s’estompe. L’humaniste dira : Je comprends, la question est : Comment accepter la souffrance et la mort pour donner la vie? Taylor rétorque : ce qui importe au-delà de la vie n’importe pas simplement parce que cela soutient la vie …

    Taylor évoque Nietzsche, qui taille en pièces l’humanisme auto-satisfait (Nietzsche dont René Girard dit qu’il est celui qui comprend le mieux le christianisme).

  4. La vie en abondance

    Taylor nous renvoie au Nouveau Testament où le mot « vie » inclut ce qu’il appelle « ce qui est au-delà de la vie », notamment chez Jean 10 10 (Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance).

    Pour Taylor, la quête de plénitude renvoie à une réalité transcendante. Il affirme, dans L’âge séculier : « Les formes de plénitude reconnues par les humanismes exclusifs, et d’autres qui demeurent au sein du cadre immanent, sont donc une réponse à une réalité transcendante, que ses tenants toutefois méconnaissent. » (1294-1295).

 

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